Édition du 12 décembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis. Le vote contre Trump du 7 novembre et sa signification

Publié par Alencontre le 19 - novembre - 2017 | Éditorial de socialistworkers.org

A l’époque de Trump, se préparer à de mauvaises nouvelles est devenu une seconde nature. Bien sûr, au-delà de l’élection, il y a eu quelques bonnes nouvelles qui nous ont « réveillés » au cours de cette année qui a marqué l’accession de Trump à la Maison Blanche. On peut énumérer : le plus grand jour de manifestations dans l’histoire américaine, celles des Marches des femmes ; des manifestations stimulantes contre l’interdiction de voyager des musulmans ; l’échec de l’annulation du programme DACA [mesure adoptée en 2012 qui permet à des immigrants mineurs d’avoir un permis de travail et repousse de deux ans une possible expulsion] ; le refus répété du Trumpcare [qui visa à remplacer l’Obamacare] ; et les mobilisations contre la violence policière raciste ; des révélations et des scandales montrant la profondeur de la corruption et de la cupidité de son administration ; les démonstrations d’indignation face à son racisme répugnant et face à son intolérance.

Trump a connu de mauvais jours et de mauvaises semaines, mais finalement, il restait le fait – qui répugne – de savoir qu’il était toujours là, au pouvoir, avec d’innombrables façons d’infliger davantage de souffrances.

Avant le jour des élections l’année dernière, la plupart des gens pensaient que Donald Trump ne pourrait jamais gagner la Maison Blanche. Maintenant existe une hésitation face à la possibilité de l’arrêter, même s’il est impopulaire. C’était certainement l’attitude prédominante face au scrutin du 7 novembre 2017. Et cela non pas principalement parce que Trump et les républicains étaient forts, mais parce que la faible non-opposition démocrate semblait prête à éviter le choc d’une autre élection où les chances étaient de leur côté.

Mais Trump a perdu le 7 novembre, lui et le reste de la droite, de l’establishment du Parti républicain jusqu’aux nationalistes et réactionnaires blancs endurcis qui ont prospéré sous lui.

Le dégoût face à Trump et à la droite a été le facteur déterminant pour la vague de victoires démocratiques lors des élections locales et dans les Etat, le 7 novembre [en Virginie et dans le New Jersey].

Et parmi ces élections, il faut relever des succès importants pour des candidats progressistes et socialistes, certains se présentant comme indépendants, mais pas la plupart. Ces campagnes défiaient non seulement le climat de haine et d’alarmisme attisé par Trump, mais aussi souvent la stratégie démocrate orthodoxe visant à se présenter le plus à droite possible.

Cela, bien sûr, ne peut pas constituer la totalité de l’analyse. Le Parti démocrate n’est pas un parti de la classe ouvrière, et les candidats et les responsables qui ne déclarent pas et ne conservent pas leur indépendance seront façonnés par cette relation avec le parti, de différentes façons, même s’ils critiquent l’appareil du parti et son agenda néolibéral.

Plus généralement, la gauche doit continuer la discussion en cours sur la relation entre les élections et le projet plus vaste de changement de société.

Mais nous devons saisir le climat dans lequel ce débat se déroule au même titre que nos autres initiatives.

Bien que les élections de « l’année morte » [les élections de mi-mandat ne se tiendront que le 6 novembre 2018] de 2017 aient été limitées, leur résultat exprima un rejet plus généralisé de Trump et de la droite que ce à quoi les gens s’attendaient – et un rappel bienvenu des nombreuses expressions antérieures d’opposition de masse au président le plus impopulaire à ce stade de son mandat.

La raison pour laquelle nous nous préparions pour de mauvaises nouvelles ces jours-ci réside dans le sentiment que Trump et les républicains peuvent s’en tirer avec n’importe quoi. Dès lors, une élection qui montre le contraire peut donner plus de confiance à ceux qui veulent se réveiller du cauchemar de Trump et se battre – et pas seulement en votant un jour par an.

***

Le champ de bataille principal mardi dernier (le 7 novembre) a été l’affrontement électoral à l’échelle de l’Etat de Virginie, y compris l’élection du gouverneur remportée par le démocrate Ralph Northam par une majorité plus grande que prévu [53,9%, avec un taux de participation de 47%].

Les médias – se souvenant à la fois de la victoire de Trump en 2016 et de l’histoire du succès républicain lors d’élections à faible participation – s’attendaient à un soutien accru du républicain Ed Gillespie [45% des voix], qui a lancé une campagne que Steve Bannon qualifia de « Trumpism without Trump », adoptant les thèmes réactionnaires de Trump, mais gardant ses distances avec le président.

L’avantage attribué à Ed Gillepsie a été enseveli par le plus grand taux de participation à l’élection d’un gouverneur de Virginie en deux décennies. Comme d’habitude, les Afro-Américains et les Latinos ont voté massivement pour les démocrates, mais en grand nombre – et six femmes sur dix ont voté pour Northam, un pourcentage plus élevé que celui obtenu par Hillary Clinton.

Le taux de participation des électeurs et électrices de moins de 30 ans est passé à 34%, soit deux fois plus qu’en 2009. Une autre statistique révélatrice : la participation électorale à Charlottesville – où l’extrême droite a déployé sa débauche de violence et de haine trois mois auparavant – a connu une hausse de 31%.

Clairement, la base des démocrates s’est manifestée afin d’envoyer un message d’opposition à Trump et à la droite – en dépit des candidats peu brillants dans les principaux affrontements. Northam a lancé une campagne sortie tout droit du manuel de Hillary Clinton afin de défendre des politiques modérées et carrément conservatrices afin de se présenter comme le choix « responsable » contre « un extrémisme » semblable à celui de Trump.

Ainsi, Northam a répondu à l’agitation de Gillespie contre les immigré·e·s sans papiers en disant qu’il soutiendrait une loi interdisant aux villes de se déclarer sanctuaires pour les sans-papiers.

Le dégoût suscité par Trump a suffi à surmonter une campagne faible et parfois inepte de la part des démocrates. Toutefois, cela souligne la nécessité de répondre à celles et ceux qui, à gauche, célèbrent la défaite des droites républicaines en Virginie. Et cela en posant la question : qu’en est-il des démocrates qui ont gagné ?

Northam doit sa victoire à une vague de votes de gens qui se situent à sa gauche – et qui seront inévitablement déçus dans ses actions en tant que gouverneur – à moins que Northam ne subisse des pressions d’en bas qui aillent bien au-delà de la pression de l’Amérique des affaires et de l’establishment politique en faveur du statu quo néolibéral.

L’effet du vote anti-Trump peut être de renforcer la confiance maintenant, mais nous ne pouvons pas fermer les yeux face au cycle d’attentes et de déceptions qui, à long terme, ronge la confiance. Les démocrates entrent en fonction après avoir dit une chose à leur base pour être élu – et parfois même pas – et en font une autre pour préserver le statu quo, décevoir ceux qui ont voté pour eux et préparent de la sorte le terrain pour que les républicains en profitent.

***

La semaine dernière, l’essentiel de l’attention s’est concentré, à juste titre, sur les gagnants des élections qui traduisent un rejet direct et personnel de la haine et de la politique des boucs émissaires de Trump.

En Virginie, Danica Roem est devenue la première candidate ouvertement transgenre à remporter une élection et à siéger dans le législatif d’un d’Etat – et elle l’a fait en battant [Bob Marshall] détenteur de 13 mandats et qui se vantait d’être le « principal homophobe » de l’Etat et qui a élaboré une loi (qui n’a pas passé) afin d’« interdire aux personnes trans d’utiliser les toilettes qui correspondent à leur identité de genre ».

Wilmot Collins, un ancien réfugié du Liberia, est le nouveau maire d’Helena, capitale du Montana [quelque 30’000 habitants], après avoir battu un sortant qui avait été élu quatre fois ; et cela dans une ville où moins de 1% de la population est noire. Le Minnesota a également élu son premier maire noir [Melvin Carter dans la ville de Saint-Paul, qui compte 300’000 habitants], et Andrea Jenkins est devenue la première femme transgenre de couleur élue à une fonction publique [dans le Conseil de ville de Minneapolis].

Et à Hoboken, New Jersey, Ravi Bhalla est le premier maire Sikh de la ville malgré une campagne truffée de racisme et d’islamophobie ; y compris un mail anonyme adressé à toute la ville qui qualifiait Bhalla de « terroriste » et demandait que des candidats immigrés soient déportés « afin qu’Edison (la ville proche de Honoken) soit great again ».

Il est vrai que des candidats comme Roem occupent des postes politiques qui reviennent traditionnellement aux démocrates, mais leurs victoires représentent néanmoins « une réprimande stupéfiante pour ceux qui insistent sur le fait que les démocrates sont trop souvent embourbés dans le « political correct » et les problèmes d’accès aux toilettes ».

Dans un certain nombre d’élections locales pour le conseil municipal et d’autres positions, des candidats de gauche ont gagné – y compris les socialistes revendiqués, dont beaucoup sont des membres des Socialistes démocratiques d’Amérique (DSA).

Il y eut aussi des victoires très médiatisées, comme celle de l’avocat radical Larry Krasner, candidat au poste de procureur du district de Philadelphie et de l’indépendant Nikuyah Walker membre du conseil municipal de Charlottesville, en Virginie. Ginger Jentzen, de l’Alternative socialiste, a échoué de peu dans l’élection à la mairie de Minneapolis. Et Jabari Brisport, membre de la DSA et candidat du Parti Vert, a obtenu un impressionnant 30% des votes en tant qu’indépendant lors de l’élection du Conseil municipal de New York.

Ces avancées pour les candidats de gauche revendiqués soulignent en particulier un autre aspect de l’opposition anti-Trump qui a revu le jour lors de ces élections : pour au moins une minorité significative, la résistance dépasse le simple rejet de Trump et de la droite, allant jusqu’à un désir d’une alternative politique au statu quo.

Mais encore une fois, il y a un autre aspect de cette configuration qui ne devrait pas être ignoré.

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La plupart des candidat·e·s que les organisations de gauche et les publications réputées ont reconnus comme les leurs se sont présentés soit sur les orientations électorales du Parti démocratique, soit sur une ligne non partisane, sans faire aucune déclaration d’indépendance face aux démocrates. Et cela soulève des questions de longue date pour la gauche sur sa relation avec un parti engagé à maintenir le statu quo, plutôt que de le transformer.

Le manque de tolérance des démocrates à l’égard de l’indépendance, même au niveau local, a été illustré cette année à Charlottesville. Lorsque le militant pour la justice sociale, Nikuyah Walker, candidat indépendant au conseil municipal dominé par les démocrates, a protesté contre l’inaction des autorités locales à l’occasion du déploiement terroriste de cet été, il a dû faire face à une campagne préélectorale de dénigrement, y compris un travail de massacre dans un journal local. La principale source était apparemment le maire démocrate Mike Signer.

Cela devrait poser des questions pour les membres de DSA qui se sont présentés comme candidats d’un parti [démocrate] qui a attaqué un autre militant qu’ils ont soutenu.

Le problème pour les radicaux qui essaient d’utiliser le Parti démocrate comme un vecteur pour le changement est que la structure du parti est conçue pour empêcher tout changement, au-delà de quelques aspects cosmétiques – tout en faisant pression sur les radicaux pour qu’ils soient ceux qui plient devant les exigences.

L’appareil du parti est suffisamment souple pour permettre aux progressistes de fonctionner, avant tout localement, en échange d’une activité mobilisant la base. Mais il y a des limites, comme l’a expliqué Paul Fleckenstein l’année dernière dans une analyse de l’organisation « Notre révolution » de Bernie Sanders et de sa focalisation sur les « élections à bulletin secret » :

« La hiérarchie du parti n’a pas la capacité – ni l’intérêt – d’empêcher tous les progressistes de remporter un scrutin. Mais il a la capacité de faire respecter les objectifs généraux et les priorités du parti pour les candidats qui veulent voir leur carrière politique avancer. »

Ajoutez à cela le fait que le pouvoir des responsables locaux individuels d’apporter des changements par eux-mêmes est limité. Surtout à une époque d’austérité, ils ont peu ou pas de contrôle sur la baisse des recettes fiscales et sur les contraintes budgétaires imposées par le gouvernement fédéral et celui des Etats. Et quand ils sont une petite minorité dans un conseil municipal, ils peuvent être marginalisés.

Kshama Sawant, de Socialist Alternative, membre du Conseil municipal de Seattle, a montré comment utiliser sa position pour sensibiliser le public à des questions importantes, mais elle est également confrontée au défi d’être une minorité dans un conseil dominé par les démocrates. Mais sa capacité à participer à des réformes importantes comme une augmentation du salaire minimum ne dépendait pas d’un compromis passé avec les démocrates, mais de son refus de se laisser entraîner dans des compromis trompeurs.

Quelqu’un comme Larry Krasner – militant contre une justice criminelle et avocat élu comme procureur de district à Philadelphie – fait face à encore plus de contradictions comme un rouage important dans un système de justice conçu pour produire une injustice systématique. Tout le monde autour de lui dans sa nouvelle position se battra bec et ongles contre les moindres mesures de réforme qu’il essaiera de présenter.

En l’absence de luttes plus larges qui se développeraient en dehors des « canaux officiels », les responsables locaux, quelles que soient leurs intentions, se trouveront marginalisés et minés par le pouvoir que les entreprises peuvent exercer. La pression est énorme pour passer des compromis et faire des concessions, ne serait-ce que juste pour concrétiser une fraction de leurs objectifs, ce qui conduit au fil du temps à changer les objectifs eux-mêmes.

L’option visant à essayer de faire un changement à l’intérieur du système – et encore plus d’essayer d’utiliser ou de changer le Parti démocrate dans le cadre de ce projet – fait l’objet d’un débat qui dure depuis longtemps dans les rangs des forces radicales et socialistes aux Etats-Unis. Cela va certainement continuer.

En attendant, tout le monde à gauche peut célébrer la chute de certains fanatiques haineux en Virginie et ailleurs, et célébrer le revers infligé au mastodonte Trump.

Cette élection a confirmé à nouveau les profondeurs de l’opposition à Trump et au trumpisme. Si cela donne à plus de gens la confiance qu’ils ne sont pas seuls, cela ouvrira de plus grandes possibilités d’action qui iront au-delà du strict vote. (Article éditorial publié sur le site socialistworker.org en date du 14 novembre 2017 ; traduction A l’Encontre)

Socialist worker

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