Édition du 26 juin 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Etats-Unis. Qu’est-ce qui peut arrêter le kidnappeur en chef ?

L’indignation provoquée par la politique de Donald Trump consistant à séparer des enfants migrants de leurs parents se répand. Elle atteint même la droite du spectre politique. La combinaison de mensonges pleurnichards et de calomnies écœurantes, désormais familière, des réponses de Trump ne fait que jeter de l’huile sur le feu.

Tiré de À l’encontre.

La création subite de villes de tentes dans le désert [à Tornillo, le long du Río Bravo/Grande, un campement prévu pour 360 enfants, pouvant s’étendre à 4000] et de camps de concentration Walmart [à Brownsville, localité texane au bord du golfe du Mexique, à la frontière entre les Etats-Unis et l’Etat mexicain du Nuevo León, 1400 jeunes migrants, en majorité des garçons dont plusieurs d’entre eux ont été séparés de leurs parents, ont été installés dans un Walmart laissé à l’abandon, une ONG sous contrat fédéral assurant la « gestion » du lieu] pour enfants constitue un spectacle délibéré de sadisme. Cela relève d’une crise morale et humanitaire orchestrée en connaissance de cause par Trump et le ministre de la justice (Attorney General) Jeff Sessions afin d’infliger des souffrances aux migrants, parents et enfants, dont un grand nombre d’entre eux visent à obtenir un statut de réfugié en raison des traumas qu’ils ont déjà vécu dans leurs pays d’origine.

Devant cette horreur, la colère bouillonne. Le week-end dernier [16-17 juin], des milliers de personnes se sont mobilisées dans la localité reculée frontalière de Tornillo, au sud-est d’El Paso, pour y envoyer un message de résistance à l’extérieur d’une ville de tentes où les autorités veulent installer jusqu’à 4000 enfants.

Mardi [19 juin], des membres du comité texan de National Nurses Organizing, qui représente 1700 infirmières de quatre hôpitaux d’El Paso, ont lancé un appel dans leurs rangs pour qu’ils rejoignent une manifestation devant le bureau local d’El Paso de l’ICE [Immigration and Customs Enforcement, agence fédérale en charge des douanes et du contrôle des migrations, elle est attachée au département de la sécurité nationale – homeland security].

Une coalition d’organisations des droits civiques, comprenant l’ACLU [American Civil Liberties Union], MoveOn, la National Domestic Workers’ Alliance et d’autres initient une journée de mobilisation massive pour le 30 juin, avec manifestation dans la capitale, Washington.

A l’instar de moments semblables par le passé, cette montée des contestations pourrait modifier l’atmosphère politique à l’instant même où Trump rencontre une popularité croissante parmi sa base de droite, nourrissant l’impression que, quoi qu’il fasse, y compris les choses les plus cruelles, il s’en sort.

*****

L’objectif des kidnappings sponsorisés par l’Etat de l’administration Trump vise à effrayer tout migrant et réfugié potentiel à entamer le voyage autant qu’à créer un bras de levier contre les députés démocrates afin qu’ils cèdent devant les exigences de la Maison Blanche en faveur de politiques draconiennes contre l’immigration, légale et illégale [1].

La cruauté de la séparation familiale n’est pas seulement un moyen pour réaliser ces fins. La cruauté est en elle-même un but – une autre embardée du projet trumpien consistant à déplacer le spectre politique dominant si loin à droite que le fascisme, ou quelque chose de proche, en devient une des bornes, alors que sur l’autre flanc on trouve le tiède libéralisme avancé par le Parti démocrate et la chaîne de télévision MSNBC.

Les prisons pour enfants de Trump s’enracinent dans une longue politique frontalière engagée par ses prédécesseurs, y compris par Barack Obama. Et étendant les atrocités inhérentes à ces politiques – plus encore, en les proclamant – Trump lance un défi à tous ceux et celles qui s’opposent à sa barbarie.

Sous cet angle, Trump suit les pas de Dick Cheney [vice-président de Bush II, entre 2001 et 2009] qui, après les attentats du 11 septembre 2001, se vantait du fait que les Etats-Unis osaient faire appel la « face sombre » de la torture, une pratique fréquente de la CIA depuis longtemps, mais tenue secrète.

L’adoption ouverte de la torture envoya un message à quiconque s’opposait à l’affirmation plus agressive de la puissance impériale : « Qui nous arrêtera ? »

Cette même question plane aujourd’hui. Les dirigeants du Parti démocrate, de leur côté, rendent évident tous les jours qu’ils ne constituent pas une réponse.

En réalité, lors de plusieurs épisodes de la dernière année et demie, il semblait plus probable qu’une espèce de fraction « responsable » du Parti républicain tenterait de contenir les pires excès de Trump. Une telle fraction est désormais effrayée [2] alors qu’un autre républicain réactionnaire [Mark Sanford, républicain libertarien] qui a osé critiquer Trump a été récemment battu lors d’une élection primaire au sein du Parti républicain [le 13 juin en Caroline du Sud].

La leçon pour les Républicains est la suivante : gardez la tête basse et contentez-vous de l’agenda favorable aux entreprises, aux riches et contre tout le monde mis en œuvre par Trump.

En ce qui concerne les Démocrates, il y a eu quelques discussions, parfois, mais aucune action.

L’instinct de la direction du parti est d’aller toujours plus à droite – même lorsque cela implique de critiquer Donald Trump pour ne pas avoir été assez dur contre la Chine ou de ne pas s’être montré suffisamment menaçant envers le dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-un.

Cela s’applique également aux franges les plus libérales du parti : Bernie Sanders a réservé certaines de ses critiques les plus cinglantes envers l’administration à chaque fois que Trump semblait céder devant une guerre commerciale totale contre la Chine.

Sur la question de l’immigration, les Démocrates prendront une position plus dure contre Trump ; certains candidats et élus font actuellement partie des initiatives protestataires qui s’étendent. Mais quiconque se demande où cela peut mener devrait se souvenir de la retraite pathétique des Démocrates, en janvier dernier, lorsqu’ils ont renoncé à faire pression sur Trump pour étendre le programme DACA [Deferred Action for Childhood Arrivals, offrant une sécurité, relative, en termes de séjour à certaines catégories de jeunes migrants] aux jeunes sans-papiers.

L’espérance honnête de millions de personnes a été bien souvent déçue : aucune fraction de l’élite dominante aux Etats-Unis – aucun des deux principaux partis politiques, aucune section de la classe dominante, ni « l’Etat profond » ou les grands médias – n’est sur le point de se lever et de freiner Trump, sans même parler de le faire chuter.

La raison en est simple : ils sont trop nombreux à avoir trop à gagner beaucoup dans l’Amérique de Trump.

*****

Il est nécessaire de mobiliser l’opposition majoritaire contre les politiques haineuses de Trump en une résistance efficace. Pas lors d’élections futures [élections de mi-mandat en novembre 2018], maintenant.

Le tollé engendré par les images bouleversantes d’enfants migrants emprisonnés est un départ. Mais, comme nous l’avons appris dès le début de la présidence Trump, une indignation qui n’est pas organisée en force active ne suffit pas.

Les protestations contre les séparations familiales sont encourageantes, mais elles ont encore du chemin à parcourir pour atteindre l’ampleur des Women’s March de cette année ou de 2017, ou même les protestations récentes contre la violence des armes.

Des rassemblements sont prévus contre la décision prévue de la Cour suprême de maintenir la dernière version de l’interdiction de voyage anti-musulmans décrétée par Trump. Peu s’attendent à ce que ces manifestations atteignent l’intensité du « soulèvement des aéroports » qui était parvenu à arrêter la première version de cette interdiction, il y a plus d’une année.

Cet écart entre le dégoût massif et le sentiment de colère des gens envers Trump, d’un côté, et l’ampleur réelle de résistance active, de l’autre, peut se révéler comme minant un état d’esprit. C’est précisément ce que la gauche doit affronter.

Le premier point dont il faut se souvenir – car il peut être aisé de l’oublier face à cet assaut – est que Trump, malgré un rebond de sa cote de popularité, reste le président le plus impopulaire, quel que soit le moment retenu depuis l’utilisation des sondages d’opinion, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Ce n’est pas la seule chose qui compte, il a aussi dû faire face à une opposition active historique.

Les Women’s March de 2016 et 2017 figurent au rang des plus grandes manifestations de l’histoire des Etats-Unis, de même que les manifestations du printemps dernier contre la violence des armes et les massacres dans les écoles – qui étaient autant un cri d’indignation contre Trump et la droite qu’une mobilisation pour instaurer un contrôle sur les armes.

Le soulèvement des aéroports a suspendu un temps le « Muslim ban » et la priorité du Parti républicain au commencement du règne de Trump – c’est-à-dire abroger l’Obamacare et détruire le système public de soins pour les pauvres, Medicaid – a été battue après qu’une pression venant des mobilisations a fracturé la majorité du Grand vieux parti au Congrès.

Même sur la question de l’immigration – là où le pouvoir de l’Etat central, prenant ses ordres de Trump, est le plus puissant – le défi courageux des migrant·e·s et de leurs soutiens est allé au-delà de tout ce qui a été fait lors de l’administration Obama précédente, alors que les expulsions atteignaient des records.

A cela s’ajoute le soulèvement des enseignants au cours de l’hiver, qui est apparu, apparemment, de nulle part en Virginie occidentale et s’est étendu à d’autres « Etats rouges » [c’est-à-dire à majorité républicaine] à travers les Etats-Unis. Ils se sont non seulement opposés à des régimes semblables à Trump dans leurs Etats, mais ils ont fait la démonstration que la victoire était possible.

Même là où ils n’ont pas obtenu tout ce pourquoi ils se battaient, les enseignants ont remporté des hausses salariales et une augmentation du financement des écoles publiques qui auraient été inimaginables quelques mois plus tôt. De plus, ils ont remporté ces victoires grâce à la force de la grève et des protestations et non en « œuvrant à travers le système ».

*****

La dure réalité du cauchemar Trump a un fort impact, quotidiennement. Mais chacun des luttes mentionnées de l’année et demie qui vient de s’écouler, même lorsqu’elles n’ont pas toujours été couronnées de succès, a contribué aux possibilités de construction d’une gauche plus forte et d’une résistance plus large. Les leçons de chacune sont utiles pour les suivantes.

Enfin, le projet en cours – construire la gauche tout en combattant la droite – sera aussi décisif que toute bataille singulière.

L’indignation face aux politiques dégoûtantes de Trump sur la frontière s’accroît et pourrait se cristalliser en un fort mouvement de protestations. Ce que l’on fait pour défier les politiques haineuses de Trump compte de la manière la plus immédiate : les parents doivent retrouver leurs enfants maintenant.

Une bataille plus grande encore nous fait face : défier l’ensemble du système de contrôle aux frontières et la criminalisation des migrant·e·s, et cela indépendamment qu’à la tête de ce système se trouve un Républicain ou un Démocrate.

Nous devons gagner un monde sans frontières. Car c’est la seule manière de mettre finalement un terme à un système qui déchirera les familles en vue de la défense d’un statu quo social et politique.

Editorial publié le 19 juin 2018 sur le site socialistworker.org, traduction A l’Encontre.

Notes

[1] Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, même sous Obama, des milliers de personnes, y compris des enfants non accompagnés, étaient arrêtées et nombre d’entre eux renvoyés au Mexique ou dans les pays d’Amérique centrale. En 2014, 74 Salvadoriens étaient expulsés en moyenne quotidienne. Or, ce pays enregistrait alors des taux d’homicides de 100 pour 100’000, les plus élevés au monde (ils tournent actuellement autour de 60). Si le « mur » de Trump – ou même les politiques anti-migratoires d’Obama – est connu, on parle bien moins de la frontière sud du Mexique où les deux Etats collaborent en vue d’empêcher les migrants d’entamer le long voyage vers le nord, souvent en tentant de grimper au risque de leur vie et de mutilations, sur un train en marche, appelé La Bestia. L’Amérique centrale est depuis des années le théâtre d’affrontements entre des bandes de jeunes socialement désaffiliés qui s’organisent autour d’une hyperviolence, les maras, et les « forces de l’ordre ». Les ouvrages du journaliste salvadorien, en castillan et en anglais, Óscar Martínez donnent des indications et font l’histoire de ce contexte. En français, sur les migrations de femmes, on peut lire No Women’s land de Camilla Panhard (Ed. Les Arènes, 2016). Réd. A l’Encontre

[2] Pour exemple, l’épouse de l’ancien président George W. Bush, qui s’exprime rarement sur la politique, a écrit une lettre d’opinion dans le Washington Post dimanche. Laura Bush a qualifié la politique de « tolérance zéro » de l’administration Trump qui a vu près de 2000 enfants séparés de leurs parents en deux mois de « cruelle », « immorale » et a dit qu’elle « me brise le cœur ». Elle a déclaré que cette politique rappelle l’internement des Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, qui est maintenant considérée comme « l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire des Etats-Unis ». Réd. A l’Encontre

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