Édition du 15 mai 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Lettre ouverte à la journaliste et chroniqueuse de La Presse, Lysiane Gagnon

Êtes-vous devenue une artisane des « fake-news » de l'ère Trump ?

Ayant été absent du pays au cours du mois de décembre, ce n’est que tout récemment que j’ai eu l’occasion de lire votre chronique du 9 décembre 2017 dans La Presse Plus, et je dois dire que je n’en suis pas revenu.

Qu’une chroniqueuse d’expérience comme vous, largement connue et reconnue au Québec, et qui plus est, plusieurs fois primée, puisse signer un tel texte, sans en avoir ne serait-ce que vérifié certaines données factuelles, me parait tout à fait incompréhensible. À moins d’imaginer que vous aussi, vous vous êtes fait rattraper par la mode des fake-news ou des vérités alternatives de l’ère Trump. Alimentant la désinformation et bradant ainsi toute éthique journalistique digne de ce nom, pour servir quelques obscurs intérêts politiques dont tout montre ici qu’ils sont –bien loin de vos engagements initiaux— de plus en plus marqués à droite.

Il vaut cependant la peine d’en rappeler les tenants et aboutissants. Faisant suite au dernier congrès de Québec solidaire, vous avez voulu montrer, dans votre chronique du 9 décembre 2017 (Québec solidaire, de gauche ou d’extrême gauche ?), que Québec solidaire, loin d’être simplement un parti progressiste ou de gauche —et par conséquent acceptable— était en fait un parti d’extrême-gauche, avec tout ce que ce mot peut, à première vue, évoquer de problématique et dangereux. D’autant plus si, ce faisant, Québec solidaire induit sciemment le public québécois, en erreur.

Évidemment, il n’y a à priori rien à redire à celui ou celle qui voudrait mener une telle démonstration, puisqu’ainsi on offre au public la possibilité de disposer d’une série d’arguments ou d’éléments de réflexion, lui permettant d’avoir l’heure juste, ou tout au moins la plus juste possible sur ce sujet. N’est-ce pas d’ailleurs, dans nos sociétés dites démocratiques, le rôle revendiqué par les médias ou les journalistes : informer, du mieux qu’il soit le public et ainsi nourrir le débat civique, en permettant un échange pluriel et libre, garant d’un pouvoir démocratique éclairé ?

Falsifier délibérément des faits ?

Malheureusement dans le cas de votre chronique du 9 décembre, ce n’est pas le fait de vouloir défendre cette thèse qui pose problème, mais la façon dont vous vous y prenez, tant vous paraissez vous trouver à 100 lieues de toute argumentation rationnelle ou même minimalement réflexive. En effet, non contente de jouer démagogiquement sur le sens spontané des mots « gauche » et « extrême gauche », non contente de pratiquer l’amalgame inconsidéré et sans principe, vous allez bien plus loin, en falsifiant délibérément (??!!) certains faits.

Et c’est surtout à cette dernière pratique que je voudrais m’arrêter, puisque vous me citez à deux reprises, et que vous le faites au mépris de toute rigueur journalistique, de toute exposition honnête des faits.

Vous écrivez en effet dans votre chronique datée du 9 décembre 2017 que « Le site La Riposte socialiste nous apprend que le 18 mai dernier, se tenait un colloque réunissant les compagnons de route des régimes de Castro, Chàvez et Maduro, où l’on a célébré « les énormes progrès de la révolution au Venezuela » (sic). Y assistaient Amir Khadir et Pierre Mouterde, professeur de philo au cégep de Limoilou et militant de QS. »

Vous avez cependant omis d’expliquer –ce qu’il vous aurait été facile de vérifier— qu’il ne s’agissait pas d’un colloque, mais d’une réunion publique autour du thème « Cuba après Fidel – Le Venezuela à la croisée des chemins ». Et surtout qu’elle ne se tenait pas, comme vous l’écrivez, en mai 2017, mais comme on le trouve indiqué sur le site, le... 28 mai 2009, et sans évidemment qu’on y fasse, à cette époque, référence aucune à Nicolas Maduro... que vous avez pourtant, sans ambages et sans doute pour faire « plus vrai », ajouté à votre texte.

Par contre il aurait peut-être été bon d’indiquer à vos lecteurs que si j’y figurais comme conférencier, c’était suite aux séjours que j’y ai faits, soit comme journaliste, soit comme sociologue ; séjours qui m’avaient permis –soit dit en passant— de vérifier qu’à cette époque, la révolution bolivarienne non seulement jouissait d’un indéniable appui populaire, mais encore avait permis une amélioration substantielle des conditions de vie des plus démunis. Je vous renvoie à ce propos au livre de fond que j’ai écrit avec Patrick Guillaudat en 2012, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesse et défis d’un processus de transformation sociale, et qui loin de faire l’apologie aveugle de l’expérience bolivarienne, cherche sur la base d’une enquête rigoureuse, à faire la part des choses, en en faisant voir les bons comme les mauvais coups1.

Vous écrivez ensuite que « Le 30 juin, Amir Khadir a emmené une délégation en Équateur et au Venezuela pour « apprendre du mouvement révolutionnaire de ces pays » (dixit M. Mouterde), et pour s’initier « à leur processus de mobilisation sociale et de démocratie participative ».

Là encore vous avez trafiqué –sans précaution- les dates, puisque cette délégation emmenée par Amir Khadir n’est pas du tout partie le 30 juin 2017 vers l’Équateur et le Venezuela. Elle a cependant fait –il y a de cela plus de 9 ans— un séjour dans ces 2 pays, du 1 au 15 juin 2008. Et elle l’a fait pour aller voir sur le terrain ce qu’il en était des processus constituants qui avaient eu lieu ou qui étaient en cours dans l’un et l’autre de ces pays. Notamment en Équateur où il a été possible de se rendre à Monte Cristi, siège de l’Assemblée constituante, pour observer de visu comment on y expérimentait des processus de démocratie participative particulièrement intéressants. C’était à l’époque quelque chose de nouveau et à sa manière de « révolutionnaire », mais en donnant à ce mot, le sens positif qu’il a souvent : celui de transformations sociales progressistes et bénéfiques... comme par exemple on a pu en expérimenter au Québec au cours de la « révolution tranquille ».

Ce ne sont là que deux exemples retenus2, mais au fond on pourrait faire des commentaires analogues à propos d’une bonne partie des affirmations de votre texte. On voit cependant trop bien à quoi servent les procédés passablement malhonnêtes (est-ce par fatigue, mégarde, manque de temps ?) dont vous usez ici sans vergogne : tordre les faits (et en particulier certaines dates ) pour qu’ils puissent légitimer votre explication d’une sorte de complot ourdi par l’extrême gauche et ainsi discréditer au maximum les orientations politiques actuelles de Québec solidaire.

Québec solidaire : un parti pluriel

En fait, si l’on va cette fois sur le fond de la question que vous vouliez traiter, la vérité est infiniment plus simple que vous le prétendez, et surtout beaucoup moins machiavélique que vous ne l’imaginez. Québec solidaire –et c’est là sa force, ce qui explique son relatif succès eu égard à ce qui se passe dans bien d’autres pays— est un parti pluriel au sein duquel se côtoient en relative bonne intelligence de multiples tendances ou sensibilités, allant des plus radicales aux plus modérées. Mais sans que l’une d’entre elles –contrairement à ce que vous affirmez- ait été capable jusqu’à présent de s’imposer sur les autres. Notamment parce que –pour le meilleur ou pour le pire, c’est selon— ce qui reste son gouvernail premier, c’est un solide pragmatisme qui au fil d’un débat permanent et largement ouvert, lui a permis de s’ouvrir à des secteurs chaque fois plus amples de la société québécoise sans pour autant perdre son âme et ses volontés de changement social.

Au cas où vous souhaiteriez vérifier la validité d’une telle explication, je serai prêt à vous communiquer à ce sujet toutes les informations utiles (et vérifiées !) ainsi que vous mettre en contact avec nombre d’experts ou observateurs/trices qui vous permettraient de vous faire une idée plus nuancée et en tous cas plus proche... de la réalité actuelle de QS.

En attendant une réponse de votre part et en espérant cependant que vous daignerez apporter une explication à cette série de falsifications indignes de la profession qui est la vôtre, je vous remercie par avance.

Bien à vous.

Pierre Mouterde, essayiste, sociologue et philosophe
Auteur de : Les stratèges romantiques, Remédier aux désordres contemporains, Écosociété, Montréal, 2017


Chronique
Québec solidaire, de gauche ou d’extrême gauche ?

Lysiane Gagnon La Presse

Québec solidaire (QS) est-il un parti de gauche ou un parti d’extrême gauche ?En mai 2016, le journaliste et syndicaliste retraité Louis Fournier posait la question dans Le Devoir.Rappelant les accointances de QS avec les groupes de la gauche socialo-communiste (Syriza en Grèce, Die Linke en Allemagne, Podémos en Espagne), de même que ses liens organiques avec des collectifs marxistes, Fournier écrivait : « Il faut bien appeler un chat un chat : QS se situe à gauche de la gauche. Dans tous les pays du monde, un tel parti s’appelle un parti d’extrême gauche. »Il vaut la peine de revenir sur le sujet, car QS continue à induire le public en erreur en se présentant simplement comme un parti « progressiste ».À son dernier congrès, QS avait comme invités d’honneur son vieil ami Jean-Luc Mélenchon, de même qu’Anna Gabriel et Eulàlia Reguant, deux députées de la CUP, l’aile radicale, europhobe et anticapitaliste de la coalition séparatiste catalane. (C’est sous la pression de la CUP que Carles Puigdemont a déclaré l’indépendance unilatérale, au mépris du fait que le camp du Oui n’avait pas obtenu la majorité des voix.) Mélenchon ne pouvait assister au congrès de QS, mais il s’est adressé par vidéo aux délégués, en faisant valoir qu’ils étaient ses « frères de lutte dans la chaîne mondiale de résistance au néolibéralisme ». Sa formation, La France insoumise, est unanimement considérée comme un parti d’ultragauche ou d’extrême gauche, qui n’a rien à voir avec le Parti socialiste français, encore moins avec la social-démocratie.Mais c’est encore Cuba et le Venezuela qui restent les meilleurs modèles de Québec solidaire.Le site La Riposte socialiste nous apprend que le 18 mai dernier, se tenait un colloque réunissant les compagnons de route des régimes de Castro, Chàvez et Maduro, où l’on a célébré « les énormes progrès de la révolution au Venezuela » (sic). Y assistaient Amir Khadir et Pierre Mouterde, professeur de philo au cégep de Limoilou et militant de QS. Le 30 juin, Amir Khadir a emmené une délégation en Équateur et au Venezuela pour « apprendre du mouvement révolutionnaire de ces pays » (dixit M. Mouterde), et pour s’initier « à leur processus de mobilisation sociale et de démocratie participative ».Il y a quelques années, Québec solidaire avait en son sein plusieurs « collectifs » marxistes, dont le Parti communiste du Québec. L’information sur les collectifs a été retirée du site web de QS, mais il en resterait quelques-uns, entre autres la section québécoise de la 4e Internationale, d’allégeance trotskiste. Ces collectifs ont le droit de promouvoir leurs idées au sein du parti.Plusieurs trotskistes sont actifs à QS, notamment deux anciens syndicalistes (André Frappier et Gaétan Châteauneuf), qui sont parmi les 14 membres du Comité de coordination national, l’instance suprême avec le Conseil exécutif. L’ancien président du syndicat des journalistes de Radio-Canada, Daniel Raunet, qui vient de démissionner de QS avec fracas à cause du projet de fusion avec Option nationale, est lui aussi un vieux compagnon de route du trotskisme.Le programme de QS est très clairement un programme d’extrême gauche, analogue au manifeste qu’avait piloté, au dernier congrès du NPD, l’aile radicale menée par le couple Naomi Klein-Avi Lewis. Le projet avait suscité l’hilarité générale par son caractère utopique. Même le NPD n’en a pas voulu. Nationalisation partielle du système bancaire, nationalisation des mines, des forêts, des distributeurs d’internet. Emplois subventionnés. Reconnaissance étatique de l’emploi non rémunéré, notamment « dans la reproduction de la force de travail » (c’est la conception marxiste de la maternité). L’entreprise privée est tolérée si le personnel est autogéré.On continue. La semaine de travail de 32 heures pour tous sans perte de rémunération. Interdiction du mécénat et des fondations dans les services publics. Hausse des salaires et augmentation des postes dans la fonction publique. L’administration des écoles et des services de santé est remise à des « assemblées citoyennes » locales. Gratuité totale de l’université et des transports. On continue. Réglementation de la publicité en fonction des « valeurs morales ». Abolition de toute subvention aux écoles privées, lesquelles devront cependant être soumises aux mêmes exigences que le secteur public. Salariat des médecins. Droit de vote aux immigrants. Retraite à 60 ans et régime d’État unique pour la retraite. Et ça continue…ll n’y a rien d’illégitime ni de honteux à professer des idées d’extrême gauche. Encore faut-il le dire quand on se présente aux élections.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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