Édition du 21 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Livres

Réédition de Alain Bihr, La novlangue néolibérale.

Évidences non fondées, fausses banalités pour un morbide café du commerce

J’avais écrit une petite note après avoir lu la première édition. Charges sociales forcément trop lourdes, le gouffre sans fond de la dette publique, l’efficacité de la flexibilité et du marché, les nécessaires réformes, etc. Les formules toutes faites, les évidences non fondées, les fausses banalités font la une des médias. Alain Bihr nous rappelle une histoire d’avant la chute du mur de Berlin. Les soviétiques avaient l’habitude de dire que la Pravda (vérité en russe) méritait bien son titre. En effet, il suffisait de la lire pour apprendre la vérité… à l’expresse condition d’en prendre le contrepied.

Publié le 19 mai 2017 | tiré du site Entre les lignes entre les mots

Telle est bien la nouvelle nécessité pour décrypter les vérités de la langue néolibérale. Prendre le contrepied, voir derrière les mots les travestissements de la réalité, les naturalisations de rapports sociaux, la contrebande des mots valise, les perversions discursives de la novlangue, à l’instar des frontons des camps de la mort ou de 1984 de Georges Orwell.

L’auteur avec une grande habileté et un recours assumé aux théorisations marxistes va donc dénouer cet écheveau, aller à la racine des choses, donner à comprendre le monde. Il convient de piocher certains articles au gré de l’humeur ou de lire plus attentivement certains développements. Mais quelque soit le mode de lecture choisi, voilà une possible introduction accessible à la critique de l’économie et de la contre révolution néolibérale. Sans compter que l’auteur use à bon escient d’un humour décapant. cafe-du-commerce/

Je propose aujourd’hui une lecture plus détaillée de cet ouvrage actualisé. Et, en sortant du cadre – prolongement plus que sortie – je soulèverai quelques questions, sans préjuger de l’accord ou non de l’auteur sur ces sujets.

Dans son introduction, Alain Bihr indique le propos limité de cet ouvrage consacré au discours néolibéral : « établir en quel sens, dans quelle mesure et pour quelles raisons ce discours ressortit à la catégorie orwellienne de la novlangue ». L’auteur revient sur la crise structurelle du capitaliste ouverte au cours des années 1970, la réorganisation hiérarchiques des formations nationales, les rapports sociaux issus de la précédente crise structurelle du capitalisme (1929), l’offensive du capital contre le travail, les organes du capitalisme trans-nationalisé, la crise profonde du mouvement ouvrier (au sens le plus large et non dans sa réduction sociologique en ouvrier-e-s de production matérielle), la faillite des modèles auto-nommés socialistes « dont l’idéalité avait été antérieurement compromise depuis des lustres »…

Il poursuit sur le discours, l’idéologie, la novlangue, l’apologie de l’individu « égocentré et égoïste » (j’ajoute de son narcissisme) renommée « liberté individuelle » hors de toute prise en compte des rapports sociaux et de leur imbrication. Cette dimension de liberté qu’il ne faut pas prendre à la légère (je discuterai, plus bas, de la figure « travailleur libre ») nécessite, à mes yeux, de réévaluer celle-ci dans les combats pour l’émancipation, en liant liberté et égalité, comme un ensemble garantissant l’effectivité de l’un et de l’autre.

Alain Bihr détaille les deux principaux modes opératoires de la novlangue : l’inversion de sens et l’oblitération de sens. Mots-clés, inversion du sens ordinaire des termes utilisés… Par exemple, égalité rabattue en égalité des chances, dans le langage néolibéral « L’égalité, c’est l’inégalité ! » ; marché et l’apologie de son monopole et de la concurrence, dans l’oubli volontaire des rapports sociaux, en particulier des rapports de production ; propriété, assimilant sous une forme juridique des rapports sociaux « hétéroclites », mettant un trait d’égalité entre la possession de biens et celle de moyens sociaux de production ; réforme non pour les transformations des rapports sociaux – obtenues par les luttes – mais par leurs abolitions, soit en fait des contre-réformes, pour ne pas parler de véritable contre-révolution anti-démocratique, anti-égalitaire et liberticide…

L’inversion de sens est complétée de l’oblitération de sens, soit rendre difficile, voire impossible, de penser en certains termes et imposer des figures lexicales propres à l’ordre néolibéral… Par exemple, capital humain oblitérant entre autres la force de travail, son exploitation et la domination « du travail par le capital » ; charges sociales pour la part socialisée du salaire, charges donc à réduire – c’est à dire prôner la réduction de la globalité du salaire – ou dit autrement réduire la valeur de la force de travail ; dettes souveraines dans une mystification comptable qui ne met plus en relation les dettes aux actifs mais aux flux fiscaux, dettes dans l’oubli de la temporalité longue des investissements financés (voir par exemple le livre de Benjamin Lemoine : L’ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité du marché, la-dette-de-marche-construit-son-ordre-politique-et-social-en-meme-temps-que-son-omnipotence/ ou les travaux des membres du CADTM)…

Alain Bihr parle de « langue du fétichisme », de lien entre la novlangue et une vision des rapports sociaux (Sur le fétichisme, je rappelle l’ouvrage d’Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme).

Donc le néolibéralisme, sa langue, ses discours, ses lieux-communs, ses mots-clés, son arbitraire, ses artifices, la place particulière de l’individualité, une première triade à explorer : celle articulant « les concepts de propriété (privée), de liberté et d’égalité », une seconde articulant les concepts « de marché, de société civile et d’Etat », son caractère apologétique…

Pour chaque mot choisi, Alain Bihr ne se contente pas d’analyser l’inversion et l’oblitération du sens. Il propose des analyses fondées sur la critique de l’économie politique, le fonctionnement du système capitaliste.

Capital humain, capitalisme vert, charges sociales, crise, dette publique, égalité, Etat, Europe, flexibilité et précarité, fonds de pension, individualité, insécurité, libéralisation, marché, mondialisation, propriété, réforme, services d’intérêt général, société civile, workfare. Suivi d’un réjouissant « Petit dictionnaire des idées reçues du néolibéralisme ».

L’auteur propose, entre autres, des analyses et des développements sur les rapports sociaux, l’exploitation capitaliste, la force de travail et ses spécificités, l’extorsion de surtravail, les contradictions entre les limites de l’écosystème et les contraintes de la dynamique de reproduction du capital, les travaux séparés, l’absence de socialisation a priori, le salaire socialisé, les dimensions structurelles de la crise du capitalisme, les évolutions du taux de profit, les divisions sociales et spatiales du travail, la crise de réalisation de la plus-value, les inégalités sociales, la surproduction de marchandises et de capital, l’augmentation de l’endettement privé, le fonctionnement du capitalisme, les spécificités de la dette publique, les fonctions de l’endettement, l’égalité juridique et civique, les inégalités et le spectre de l’« égalitarisme », la République et la République sociale, l’égalité des chances contre l’égalité, la guerre de toutes et tous contre toustes, l’égalité et la liberté, l’Etat comme pouvoir public impersonnel, le procès de reproduction des rapports de classe, l’Europe-l’Union européenne-l’euro, la souveraineté populaire et le déficit démocratique, le régime de trans-nationalisation de la reproduction du capital, le ridicule budget du proto-Etateuropéen, les règles fonctionnement de la banque centrale Européenne (BCE), les politiques menées en Grèce et le sauvetage des créanciers, la naturalisation des rapports sociaux, la précarité structurelle des prolétaires, le « travailleur libre », les conditions d’emploi et de travail, le rapport salarial, l’externalisation de fonctions productives, la fluidité du capital, les aléas du procès de circulation, les nouvelles formes d’organisation du procès de travail, le contrat de travail, la prédominance du capital financier, les retraites par répartition et la double solidarité « synchronique et diachronique », les droits à valoir sur la richesse sociale future, la richesse sociale comme fruit du travail et de la nature conjugués, la dissolution des liens de dépendance, l’indépendance personnelle et la dépendance impersonnelle, l’injonction d’autonomie, les rapports sociaux de domination, les figures de l’individu-objet, la/le propriétaire privé-e, le sujet, l’insécurité sociale de « l’économie de marché », la valorisation de la « vertu » entrepreneuriale, l’Etat pénal et répressif, l’ouverture de nouveaux champs et opportunités de valorisation du capital, la furie déréglementaire, l’interpénétration et l’interdépendance accrue entre les différentes économies « nationales », la libéralisation de la circulation du capital sous toutes ses formes, la séparation des sphères publique et privée, les limites de la liberté dans les contraintes des rapports sociaux historiques, l’irrationalité foncière du marché, le travail privé et la production sociale, le fétichisme du marché dans l’occultation du capital, le devenir-monde, l’internationalisation et la trans-nationalisation, les intégrations continentales, les phénomènes d’inégal développement, la fraction du capital territorialisée, la régionalisation comme forme de la trans-nationalisation, l’homogénéisation tendancielle et la fragmentation-hiérarchisation, le rapport de propriété, la propriété privée de moyens de production, les moyens sociaux de production, l’appropriation privative du travail social, la sommation matérialisée d’innombrables actes productifs, l’extension du champ de la propriété privée, l’appropriation privée du savoir socialisé, la technoscience, les brevets et les processus d’expropriation des chercheurs et chercheuses, les questions de réforme et de révolution, de réforme et de contre-révolution, les partenariats public-privé, les services publics et les équipements collectifs en voie de privatisation, les conditions sociales générales de la reproduction du capital, la socialisation des coûts et la privatisation des profits, les déséconomies d’échelle, la contractualisation des rapports sociaux, les expropriations, le chômage et les « explications » néolibérales, les travailleurs et les travailleuses pauvres, les emplois qualifiés d’hybrides, les services à la personne, les chômeuses et les chômeurs…

En conclusion, Alain Bihr revient sur ces mots-valises, mots écrans, mots faisant passer d’autres réalités, des intérêts bien matériels, en contrebande. Il insiste aussi sur le cynisme de l’exaltation de l’individualité.

Plus discutables me semblent les liens entre force de travail et entretien des membres de la famille (voir ma critique dans la note de lecture de l’ouvrage Antoine Artous, Tran Hai Hac, José Luis Solis Gonzalez, Pierre Salama déjà cité), la reproduction de la force de travail dans le silence du travail gratuit des femmes, une approche de l’égalité sans référence aux rapports sociaux de sexe et de racisation, l’approche de l’individualisation (de la subjectivisation) limitée à une forme située et historique (compréhensible en regard du sujet du livre, mais une phrase de mise en interrogation aurait été la bienvenue), l’absence de critique des politiques familialistes et des droits attachés – se concrétisant par la « soumission » des droits des femmes à ceux des hommes, la constitution de l’Etat-nation et la « nationalisation de la loi de la valeur », (Sur l’Etat et le système capitaliste, je rappelle le livre d’Antoine Artous, Tran Hai Hac, José Luis Solis Gonzalez, Pierre Salama : Nature de l’Etat capitaliste. Analyses marxistes contemporaines, une-contradiction-politique-fondamentale-inscrite-au-sein-meme-des-rapports-capitalistes-de-production/), la « sous-estimation » de l’« épaisseur » de la politique, la simplification de « la réforme » comme mode de permanence propre au capitalisme (voir par exemple, Stephen Bouquin : La valse des écrous. Travail, capital et action collective dans l’industrie automobile (1970-2004), transformations-du-travail-accumulation-du-capital-et-action-collective/), la notion de « compromis » accompagné d’idée de « renoncement à la lutte révolutionnaire »…

Je voudrais faire un détour sur la figure du travailleur libre pour souligner, ce que je considère comme un point aveugle des analyses marxistes.

La révolution capitaliste a dissous les liens de dépendance, cassé les relations sociales de statut, créé la figure du « travailleur libre » dans le double sens de libre de moyens de production (exproprié des moyens de production) et de libre pour vendre son seul « bien » à savoir sa force de travail.

Certes, cela reste plus exact dans les rares sociétés du « centre » que dans les périphéries des organisations nationales-étatiques-capitalistes. Tous les « statuts » n’y ont pas été dissous mais plus souvent (ré)aménagés dans les sociétés dominées par les logiques mondialisées du capitalisme.

Mais cela gomme aussi d’autres dimensions et particulièrement l’imbrication des rapports sociaux de classe, de sexe et de racisation.

Parler de l’« indépendance personnelle et la dépendance impersonnelle » relève d’une omission, entre autres, sur le statut des femmes dans la famille, le travail et la société.

En effet, les êtres humains, socialement construits comme femmes ou hommes, « entrent » dans le rapports salarié, « libres » des moyens de production dont elles/ils ont été dépossédé-e-s mais, pour les uns, auto-dégagés du travail domestique (et de son souci) au sens le plus large, et pour les unes assignées à effectuer gratuitement ce travail pour le compte des uns. Certains sont donc plus libres que d’autres. La « travailleuse libre » n’est pas un « travailleur libre ».

Il conviendrait de faire le même travail critique pour les rapports sociaux de racisation. Ces dimensions me semblent indispensables à l’analyse de la novlangue néolibérale et aux contradictions générées. En rester aux « omissions » des rapports sociaux de classe, c’est à la fois faire l’impasse sur des dimensions structurantes du capitalisme mais c’est aussi s’interdire de créer les conditions de mobilisation des un-e-s et des autres. La construction de l’invisibilité des uns est renforcée par les invisibilités des autres…

Alain Bihr souligne la nécessité de refonder les luttes d’émancipation sur de nouvelles bases, tant spatiales que programmatiques, de réaliser « une communauté humaine universelle maîtresse de son destin collectif dans la mesure même où elle organisera sur une base rationnelle sa propre reproduction matérielle et institutionnelle ». Il aborde aussi le patrimoine commun et indivisible de l’humanité. « Mais il faut défendre le principe que les questions relatives à la production et à l’usage de ces moyens – les lieux de leur implantation, les choix technologiques pour leur développement – relèvent d’abord de la décision de la société toute entière, et ensuite de celle du travailleur collectif qui en assure l’usage productif ».

Communautés sociopolitiques, auto-organisation, auto-détermination, autogestion, égaliberté, prise en compte des contraintes environnementales, égalités de toustes qui signifiera probablement des chambres de représentation différenciées complémentaires et en tension, suffrage vraiment universel… Bref, de nouvelles « rationalités » et des extensions de la socialisation à inventer contre l’ordre-désordre actuel…

Une réédition augmentée plus que nécessaire.


Alain Bihr : La novlangue néolibérale

La rhétorique du fétichisme capitaliste

Editions Syllepse – Editions Page2

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_21_iprod_691-la-novlangue-neoliberale.html

Paris et Lausanne 2017, 346 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

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