Édition du 11 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections 2018

10 sièges pour Québec solidaire

Éxaltantes percées et grandes responsabilités

À l’instar d’autres comtés phares de QS comme ceux de Rouyn Noranda ou de Sherbrooke, il faut avoir pu suivre de près la campagne de Catherine Dorion dans le comté de Taschereau, pour se rendre compte de l’immense espoir qui, au fil des jours de campagne, n’a cessé de grandir parmi les partisans de Québec solidaire : il était possible de gagner dans Taschereau et, au cœur même de la région de la Capitale Nationale, de mettre un holà à la vague caquiste. À la manière du fameux petit village gaulois qui résiste envers et contre tout à l’envahisseur !

À cent lieux de la langue de bois

Bien sûr, nombre d’éléments ont pu peser dans la balance. À commencer par les qualités mêmes de la candidate dont le charisme comme les modes d’intervention poétiques —toujours à 100 lieux de la langue de bois— ont certainement joué un grand rôle. Mais il ne faudrait pas non plus oublier, pour l’épauler à chaque instant, cette équipe électorale unie et rodée qui a su non seulement utiliser avec art les ressources des médias sociaux comme d’un grand nombre de bénévoles, mais aussi se servir de l’arme des sondages, généralement si défavorable aux tiers partis, en la retournant à son avantage.

Ce n’est pas anodin : il y avait au point de départ à Taschereau 4 candidats aux forces équivalentes, QS trainant cependant en dernière place. Mais dès qu’un sondage maison –largement repris dans les grands journaux de la région— a pu montrer que Catherine pouvait raisonnablement prendre la tête de cette joute, et qu’en votant pour elle, on pouvait « voter utile » et « gagner son élection », la si fragile tendance du départ, n’a fait que s’amplifier. Comme si, à l’ombre des succès de Manon Massé au niveau national, mais aussi d’un programme solidaire cohérent combinant plan de transition écologique et volonté d’indépendance, la petite boule de neige locale des partisans de la première heure, s’était mise à grossir autour de nouveaux adhérents soudainement soudés par une idée toute simple : si on y croit et si on noue les efforts de chacun, tout peut devenir possible ; à retrouver le goût de la victoire !

Quand on est nombreux, la charrue n’est pas lourde

Reste bien sûr la suite : comment transformer ces exaltantes percées, en quelque chose qui perdure et puisse croître, gagner le Québec entier, surtout quand aujourd’hui arrive en force au gouvernement un parti comme la CAQ, clairement néolibéral et marqué par le nationalisme identitaire ?

Il y a bien longtemps de cela, en décembre 1990, et dans un tout autre pays, en Haïti, alors que Jean Bertrand Aristide venait d’être triomphalement élu à la présidence de son pays, l’ambassadeur US de l’époque l’avait mis en garde, en lui servant en guise d’avertissement, un vieux proverbe haïtien : « après la fête, les tambours sont lourds ! » (apre bal tanbou lou). Et du tac au tac Aristide lui avait répondu avec fierté : « quand on est nombreux, la charrue n’est pas lourde ! » (Men ampil, chay pa lou).

Peut-être trouvera-t-on là, ramassée dans cet échange si imagé, une bonne part des défis que QS aura à affronter à l’avenir ! Car, au-delà de l’indéniable succès que représentent ces 10 députés élus, c’est beaucoup plus qu’il faudra pour que les changements de fond que le programme de QS appelle, puissent se réaliser : qu’on pense simplement à la transition énergétique, ou encore à l’indépendance, etc. Et, sans tout un peuple en marche —de nouveau en marche— capable avec lui de se faire entendre avec force partout, il ne sera guère possible de faire avancer les choses dans la direction souhaitée.

Se remettre en marche

D’où le formidable défi qui se trouve devant QS : comment être plus que le parti qui fait rêver ; mais aussi et en même temps celui qui peut faire advenir ces rêves de changement, en transformant ce qui ne pourrait être que chimères en « une utopie stratégique » ; une utopie qui ne trahit donc rien de ses engagements initiaux, mais se trouve portée par un parti qui sait que, pour réussir, il faut être autant des urnes que de la rue, autant du parlement que d’une société civile d’en bas, qui toute entière se remet en marche. Voilà où git la responsabilité de QS : aider le peuple du Québec, les forces populaires du Québec à se remettre en marche !

Avec cette priorité en tête, Québec solidaire, saura-t-il garder le cap et ne pas avoir peur d’aller courageusement à contre-courant, tout en restant capable de s’ouvrir, loin de tout sectarisme, à des cercles chaque fois plus larges de sympathisants ? N’est-ce pas ainsi qu’il est arrivé... à ce qui, aujourd’hui, commence de manière si exaltante ? Il ne doit donc oublier, ni la détermination, ni l’ouverture. Tel est le secret des victoires futures !

Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
Dernier ouvrage : Les stratèges romantiques, remédier aux désordres du monde contemporain, Montréal, Écosociété, 2017

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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