Édition du 26 juin 2018

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Médias

Facebook n’a pas tenu ses promesses dans le passé. Son pdg les répète pourtant

Hari Sreenivasan, PBSNH : Le fondateur de FaceBook a mis fin à son silence et admis que son entreprise était dans un « bris de confiance » avec le public suite aux investigations qui ont démontré que (l’application) Cambridge Analytica avait utilisé incorrectement les données de 50 millions d’utilisateurs.trices de son organisation. Il a aussi déclaré que des efforts avaient été faits dans le passé pour contrer ces problèmes. Dans sa déclaration Mark Zuckerberg écrit : « Nous sommes responsables de la protection de vos données. Si nous n’y arrivons pas, nous ne méritons pas votre confiance. (…) Nous avons aussi commis des erreurs. Il y a plus à faire ».

Tim Wu, professeur de la Columbia Law School

Entrevue sur la PBS News Hour, 21 mars 2018
Traduction, Alexandra Cyr

Introduction

Les changements annoncés comprendront des examens des applications qui utilisent Facebook, et des investigations de celles qui ont utilisé de grandes quantités de données avant que la compagnie n’ait changé ses politiques en 2014. Elle tentera aussi de restreindre l’accès aux données dans le futur.

Le professeur Tim Wu de la Columbia Law School nous donne ses réactions (sur ces événements). Il a beaucoup écrit à propos du Web, des droits à la vie privée et de la collecte de données. Il est l’auteur de « The Attention Merchants ».

Merci de vous joindre à nous. D’abord, comment réagissez-vous à cette déclaration ?

Tim Wu : (…) Je pense que c’est une bonne chose qu’ils reconnaissent leur responsabilité. Mais je pense aussi qu’ils ne sont pas innocents dans cette affaire et à propos de ce qu’ils feront. Il faut savoir qu’ils ont fait ce genre de promesses dans le passé, en 2011. Ils n’ont pas l’air de les avoir tenues. Alors, on peut se demander s’ils feront mieux cette fois ci.

H.S. : C’est ce qui s’est passé lors du décret de la Federal Trade Commission (FTC) auquel ils ont consenti.

T.W. : Exactement. En 2011, la FTC (j’y travaillais à l’époque) s’était rendue compte qu’ils avaient laissé des applications accéder à des données de toutes sortes des utilisateurs.trices et en faire ce qu’elles voulaient. Facebook a accepté le décret de la FTC et s’est engagée a empêcher que cela ne se reproduise. On se rend compte maintenant que ce n’était pas le cas. Ça s’est largement répété. Donc, en ce moment, je ne suis pas rassuré comme vous pouvez vous en douter. S’ils n’ont pas respecté leurs promesses dans le passé pourquoi le feraient-ils à l’avenir ?

H.S. : Nous allons maintenant visionner une partie d’une émission de Frontline qui sera diffusée ultérieurement. Elle nous donne à voir le témoignage d’un ancien employé de Facebook, M. Sandy Parakilas :

"Je me suis retrouvé dans une situation particulière. J’étais la personne la plus impliquée dans les enjeux de protection de la vie privée sur la plateforme Facebook où ces enjeux sont innombrables. C’était un véritable nid de crabes de problèmes parce que Facebook donnait accès à tous ces développeurs de données sans grand contrôle.

Quelques temps avant l’introduction en bourse, les médias se sont mis à en parler de plus en plus. Ils soulignaient les moyens que la compagnie avait pris pour ne pas satisfaire à ses obligations.

Parce que j’étais une des rares personnes attachée à ces enjeux, je me suis retrouvé dans une réunion avec une poignée de grands patrons. À la fin de la réunion, ils ont déambulé autour de la salle en disant qu’on savait qui était responsable de la solution à ces problèmes qui ont été identifiés par la presse comme des deux plus importants pour la plus importante entreprise technologique à entrer en bourse. C’était moi.

H.S. : Nous avons entendu Sandy Parakilas qui était gérant des opérations chez Facebook entre 2011 et 2012. La compagnie est maintenant beaucoup plus importante ; elle a beaucoup plus de ressources, mais comme ils l’ont déjà dit, ils vont faire le ménage.

T.W. : Oui, mais voilà le problème : ils ne cessent de répéter cela mais ça n’est jamais réglé. Ils continuent de ne rien faire. En fait, cela vient de leur modèle d’affaire qui est d’accumuler des données et de les transmettre à des publicitaires. Dès que quelque chose met ce modèle en péril, ils semblent n’avoir aucun intérêt à y voir sérieusement. Je comprends cela mais je pense que l’appel à leur faire confiance a fait son temps.

H.S. : Est-ce que l’une ou l’autre de leurs propositions de changement pourrait modifier fondamentalement le modèle d’affaire dont vous parlez ?

T.W. : Non, je ne le crois absolument pas. Fondamentalement, Facebook est une machine qui accumule le plus de données possible et qui promet aux publicitaires qu’ils pourront nous manipuler. C’est le cœur (de leur affaire). Alors, ils ont commencé par dire que ce n’était pas vraiment une erreur dans les données, que c’est leur modèle d’affaire normal. Ça devrait nous sonner des cloches. Plus tard ils ont déclaré que ce n’était pas si important comme problème et ainsi de suite.

Ils démontrent vraiment leur manque de volonté de faire quelque chose de sérieux à propos de cela qui se répète sans cesse. Cette fois la faute est mise sur les plateformes des applications. Ils se sont aussi défendus sur les Russes qui achèteraient des publicités.

Il y a quelque chose de pas correct avec cette compagnie et son manque de volonté de se rendre respectable. Il faudrait que nous les croyions parce que M. Zukercberg a posté un message sur Facebook disant que tout allait bien aller. Les enquêteurs du gouvernement ne peuvent absolument pas avoir confiance en ça.

H.S. : Nous parlons après que les faits soient connus. Mais ils disent qu’ils sont d’accord pour que les créateurs d’applications subissent des vérifications, divers niveaux de vérifications ou de certification d’authenticité. Mais dans le cas de Cambridge Analytica, ou d’autres créateurs d’applications, personne n’était chargé de certifier que les données leur étaient expédiées.

T.W. : Oui. Mais je dois ajouter qu’avec le règlement de 2011 ils ont accepté de mettre en place un système de vérification des applications et de s’assurer que les manières de faire antérieures cesseraient. C’était en 2011. Ici nous parlons de faits postérieurs à cette date.

Quels que soient les systèmes de vérification mis en place, je soupçonne que c’est du n’importe quoi, qu’ils se contentent des promesses des applications. Ils ne prennent pas vraiment de mesures (de vérification). Encore une fois, je pense que c’est là le cœur de Facebook, que s’ils font quelque chose (pour empêcher cela), ils mettent en danger leurs revenus de publicité et (transgressent) les promesses qu’ils ont faites à leurs investisseurs. Donc, ils ne font rien de sérieux (pour régler le problème).

H.S. : Professeur Wu, si nous étendons l’analyse de Facebook à Google et à Twitter, qu’est-ce qui peut être fait en ce moment ? Énormément de plateformes possèdent tellement d’informations sur nous.

T.W. : Voilà une grande question. Je pense que le problème fondamental tient au fait qu’ils sont tous dépendants de ce pur modèle de publicité, de rien d’autre que de chercher à mettre la main sur un maximum de données et de vendre autant qu’il est possible notre temps et notre attention.

Cela nous mène à des moments sombres. Je crois qu’il est temps que nous supportions des services financés par des souscriptions. Il faut que ce modèle d’affaire soit repensé ; il a atteint des niveaux intolérables dans la société américaine. Il commence à menacer son modèle démocratique et les valeurs auxquelles nous tenons le plus.

H.S. : Cela devrait aussi pousser le gouvernement à y voir et peut-être devrions-nous jouer un rôle plus actif dans la régulation de cet espace. Est-ce que les gouvernements ont la capacité et les outils pour essayer de voir comment les superviser ou mettre en place des règles permettant de savoir comment ces compagnies opèrent ?

T.W. : Voyez-vous, nous avions pensé avoir fait cela quand la FTC a introduit le contrat (auquel Facebook a consenti). De toute évidence, ils n’ont rien fait ensuite.

Oui, de fait, je pense qu’il y a ici un sérieux problème. Je pense aussi, qu’une partie vient de ce que nous n’avons pas, contrairement à l’Europe, voulu être à la hauteur parce que nous avons peur de faire du tort à ces entreprises. Après tout elles sont les enfants chéries des Américains.es.

Mais le prix à payer devient tellement important, quand ça commence à atteindre la viabilité de notre république à cause de la manipulation du peuple. Je pense qu’il faut y voir beaucoup plus sérieusement et comprendre…regarder ce que font les Européens et nous demander s’il n’y aurait pas là quelque chose dont nous pourrions nous inspirer.

H.S. : Merci beaucoup Professeur Tim Wu. (…)

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