Édition du 11 décembre 2018

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Faire de Jérusalem la cité de l’Apocalypse ?

Ecrit par Gilles Bibeau

La pratique compulsive de la « vérité alternative » vient de conduire le président Donald Trump à un manque flagrant de sagesse politique qui fait une fois de plus douter de sa capacité à gouverner un des pays les plus puissants du monde. Au plus bas dans les sondages, Trump a choisi de contenter sa base électorale, notamment les chrétiens évangéliques américains pour qui la décision de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël – « established in ancient times », a dit le président américain – contribue à créer les conditions nécessaires au retour du Messie. Cette décision de Trump, jumelée à celle de déménager l’ambassade américaine à Jérusalem, constitue dans les faits une violation directe du droit international qui a accordé à Jérusalem, dès 1948, un statut international sous l’égide des Nations unies. Elle contredit aussi de multiples résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et ignore le fait que l’établissement des frontières internes à Jérusalem forme, également depuis 1948, une « crux divisionis » dans toutes les discussions de paix israélo-palestiniennes.

Il est clair que le président américain vient de répondre aux demandes historiques des seules autorités israéliennes – reprises par le gouvernement d’extrême droite du premier ministre Benyamin Netanyahou – qui ont toujours exclu l’idée même d’un possible partage de la ville de Jérusalem, réunifiée par la force à la suite de la guerre de 1967. L’absence de toute référence aux revendications des Palestiniens, qui veulent installer la capitale de leur futur État dans la partie orientale de Jérusalem – qui est officiellement palestinienne depuis l’issue, en 1948, de la première guerre israélo-arabe –, démontre que Trump a carrément repris à son compte le seul discours des puissants lobbys sionistes de droite en poste à Washington. Est-il suffisamment lucide pour se rendre compte que sa décision confère une aura de légitimité à l’occupation israélienne des territoires conquis durant la guerre des Six Jours de 1967, incluant Jérusalem-Est ?

En refusant de replacer la question du statut de Jérusalem dans le cadre d’un accord général portant sur l’ensemble du conflit israélo-palestinien (statut des colonies en territoires occupés, délimitation des frontières, droit de retour des réfugiés), Trump a clairement pris le parti exclusif d’Israël, réduisant ainsi à néant toute chance pour les États-Unis de jouer les « médiateurs » neutres dans les tractations de paix à venir entre Israéliens et Palestiniens. Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi puisque la décision de Trump prouve que les États-Unis ne furent sans doute jamais un « honnête médiateur » dans les négociations menées depuis 70 ans.

Le président Trump a brisé, d’une manière unilatérale, un interdit que la quasi-totalité des membres de l’ONU ont respecté depuis 1948. On comprend qu’António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, ait immédiatement rappelé, avec fermeté, qu’il appartient aux Israéliens et aux Palestiniens de décider eux-mêmes du statut de Jérusalem. « En ce moment de grande anxiété, je veux rappeler d’une manière claire qu’il n’existe pas d’alternative à la solution des deux États », a-t-il aussi déclaré. Ce rappel visait directement le président Trump qui s’est limité à évoquer, d’une manière très oblique, la question de la création d’une Palestine souveraine, laquelle ne pourra advenir, a-t-il dit, que si les deux parties le veulent (« if agreed to by both sides »). Ainsi donc, si Israël ne le veut pas, c’en est fini de la création de la Palestine.

Le « ultimate deal » de Trump

Le plus grave dans cette affaire est qu’il est bien possible que le conflit entre Israéliens et Palestiniens ne soit rien d’autre, aux yeux du président milliardaire, qu’un désaccord entre deux partenaires d’affaires. Dans le style fantasque qui est le sien, Trump aurait récemment dit au président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, que ce conflit était facile à régler et qu’il y arriverait avec son « ultimate deal. » Mais quel est ce fameux plan de paix qui est censé rompre, selon Trump, avec les stratégies perdantes de ses prédécesseurs à la présidence des États-Unis ? S’agit-il du plan que Jared Kushner, son propre gendre, a négocié derrière des portes closes au cours de la dernière année ? La Maison-Blanche n’en a pas révélé les détails mais on peut néanmoins en deviner l’esprit quand on sait que Kushner, juif orthodoxe fréquentant la synagogue du mouvement Loubavitch de Washington, est reconnu pour être l’auteur du discours sur Israël prononcé par Trump au cours de sa campagne, discours dans lequel il s’est engagé à transférer l’ambassade américaine à Jérusalem. Kushner est aussi celui qui est intervenu, en décembre 2016, pour que les États-Unis bloquent la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU demandant à Israël d’arrêter « immédiatement et complètement » l’établissement de colonies juives en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

L’histoire embrigadée

Ville cosmopolite et multi-confessionnelle, Jérusalem est une cité à la fois réelle et symbolique où s’enchevêtrent les trois grandes religions monothéistes et où s’opposent les droits historiques de deux peuples sur une même terre. Plutôt que de replacer Jérusalem dans son histoire complexe, dans sa pluralité civilisationnelle et religieuse, Trump a carrément repris à son compte le mythe d’un peuple juif ayant traversé l’histoire, depuis trois millénaires, avec Jérusalem comme capitale.

Cette idée complétement fausse pourrait bien réveiller le fantôme de Canaan venant réclamer sa souveraineté sur Jérusalem au nom de son antériorité sur les juifs dans l’occupation de ces terres… Du reste, les historiens d’Israël ont fait voler en éclats la légende d’un peuple juif unique, miraculeusement préservé, à la différence de tous les autres, des « contaminations » extérieures. On trouve, par exemple, chez Shlomo Sand (Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008) un appel à l’exigence de vérité de la part du peuple israélien, vérité qui ne peut advenir, insiste Sand, qu’à travers la construction d’un Israël laïque et démocratique. Les conseillers de Trump auraient eu intérêt à redonner à la Bible une dimension théologique et spirituelle au lieu d’en faire le premier livre historique des juifs. Tout le reste découle de cette grave erreur qui transforme le Livre, le Peuple et la Terre en une trilogie sacrée qui a servi, depuis Ben Gourion et même avant, à justifier le droit exclusif des juifs sur l’antique pays de Canaan. Cette erreur persiste en dépit du fait que les recherches archéologiques ne confirment en rien le récit biblique sur lequel le sionisme a construit l’idée de la continuité du peuple juif à travers les âges. 

Le respect du droit international

À qui pourra-t-on demander, dans l’avenir, de respecter les décisions prises par les différents organismes des Nations unies si le président des États-Unis lui-même piétine résolutions, conventions et accords ? Dans une région déjà ravagée par des guerres multiples, en Syrie, en Irak, au Yémen et en Libye, les décisions de Trump jettent de l’huile sur le feu, transformant un conflit politique en des rivalités religieuses qui risquent d’enflammer non seulement Israël, mais tout le Proche-Orient. Trump devrait pourtant savoir que la violence n’est désormais plus prisonnière des seules frontières nationales et qu’elle pourrait bien atteindre les Américains chez eux, sur leur propre territoire. On peut aussi se demander si Trump s’est jamais interrogé sur ce que peut provoquer l’humiliation et la honte dans les populations qui sont opprimées politiquement par le système d’occupation et qui sont privées de leurs droits de citoyens. En commettant une injustice grave à l’égard des Palestiniens, du monde arabe et de toutes les nations où règne l’État de droit, le président américain vient de fournir à tous les extrémistes du monde et aux organisations terroristes l’excuse parfaite pour commettre des actes de violence sans que personne ne puisse prédire où cela s’arrêtera.

Texte appuyé par : L’équipe du Centre justice et foi et de la revue Relations ; Rachad Antonius (Sociologie, UQAM) ; Yara El-Ghadban (Écrivaine, anthropologue) ; Lorraine Guay (Attachée de recherche retraitée. Université de Montréal) ; Claude Lacaille (Comité de solidarité de Trois-Rivières) ; Diane Lamoureux (Science politique, Université Laval) ; Abdelwahed Mekki-Berrada (anthropologue, Université Laval) ; Abdulhadi Qaderi (Science politique, Cégep de St-Jérôme) ; Yakov Rabkin (Histoire, Université de Montréal) ; Zakaria Rhani (Université Mohammed VI, Rabat, Maroc) ; Michel Tousignant (UQAM) ; Joëlle Tremblay (École d’art, Université Laval).

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