Édition du 26 juin 2018

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Syrie

Faire le deuil d’une révolution : un dissident syrien explique comment la lutte contre le dictateur s’est transformée en guerre par procuration

Introduction : L’évacuation des rebelles et des civils-es a repris dans la partie est d’Alep. Mercredi (21-12-16), sous la neige et dans un froid intense, des milliers de personnes attendaient ce départ. L’armée syrienne annonçait que les évacuations devaient se terminer dans les heures suivantes lui laissant ainsi la capacité de prendre le contrôle complet de cette partie de la ville dévastée par des mois de bombardements intenses et un siège interminable.

Yassin-al-Haj Saleh, democracynow.org, 22 décembre 2016,
Traduction, Alexandra Cyr,

Nous allons discuter de la situation avec un dissident syrien qui a été prisonnier politique et qui vit maintenant en exil en Turquie, M. Yassin-al-Haj. Son épouse Samira Khalil a disparu il y a trois ans en même temps qu’une avocate des droits humains renommée, Razan Zaitouneh. M. al-Haj Saleh vient de publier : The Impossible Revolution : Making Sense of the Syrian Tragedy.

(...)

D. N. : Amy Goodman : Pour parler plus à fond de la nouvelle situation en Syrie, nous rejoignons Y. al-Haj Saleh à Istanbul. (…) Merci d’être avec nous. En premier lieu, je veux vous demander votre réaction à l’assassinat de l’ambassadeur russe en Turquie, lundi dernier.

Yassin Al-Haj Saleh : J’ai un grand sentiment de déjà vu. Nous l’avons déjà vu au 19ième siècle ou nous avons lu à ce sujet quand la Russie était le pilier de la réaction et de l’étatisme en Europe. En ce moment, elle joue le même rôle en Syrie et dans la région. Les assassinats ont toujours intégralement fait partie de la réalpolitique des élites comme celles qui dirigent la Russie en ce moment. Ça n’est pas un monde différent (qui utilise de telles méthodes).

Notons simplement que le jeune policier turc qui a assassiné l’ambassadeur n’est pas un djihadiste. Il se peut qu’il soit musulman, un croyant qui s’est senti insulté par ce que les Russes ont fait en Syrie, spécialement à Alep ces dernières semaines. Quand il a crié : « N’oubliez pas Alep ! N’oubliez pas la Syrie » ! il ne faisait que s’identifier à tous ces gens qu’il a probablement vu se faire tuer, humilier et déplacer de force. Ce n’est pas une évacuation comme vous le dites, c’est un déplacement forcé de la population locale. Il a pensé qu’il pouvait prendre la justice en mains. Bien sûr, cela ne se justifie pas. Mais ça ne procède pas d’un monde étranger à celui des déplacements forcés et des personnes tuées à Alep.

D.N. : Nermeen Shaikh : Yassin, je veux que vous nous expliquiez ce que vous avez déclaré, à savoir que les États-Unis et la Russie ont joué un rôle actif pour empêcher toute possibilité de résolution politique de la guerre syrienne. Avec cette analyse, quelle est votre appréciation de la rencontre que la Russie organise avec l’Iran et la Turquie et dans laquelle la Russie est impliquée, évidemment ? Est-ce que vous pensez que cela pourrait ouvrir des possibilités pour un cessez-le-feu à long terme qui pourrait, à son tour, mener à une résolution de la guerre ?

Y. al-Hadj S. : Non, pas du tout. Ce n’est que la continuation de la guerre à Alep et en Syrie par d’autres moyens. Encore une fois, c’est l’échec des politiques. Vous savez que la Russie fait partie des pouvoirs qui soutiennent le régime Assad. Donc, comment la Russie, en organisant cette réunion pour la paix, peut-elle défendre une solution politique de la guerre en Syrie ? C’est inconcevable. Je pense que cela a à voir avec la crise des méthodes de gestion, pas avec la politique. La crise des méthodes de gestion est une forme dégénérée des politiques. C’est une méthode que les élites utilisent. Elle a été développée par les Américains pour traiter le problème palestinien. Nous savons comment se porte le processus de paix en Palestine.
En Syrie nous nous dirigeons vers un même aboutissement : les conditions de la guerre perpétuelle seront installées. Avec les Russes, les Iraniens et les milices sectaires chiites qui occupent à nouveau Alep, je pense que nous sommes face à une situation qui met fin à toute solution politique que ce soit. Ce n’est pas un début, c’est la fin. C’est un pas de plus pour mettre fin à quelque solution politique que ce soit, à tout espoir d’une solution politique en Syrie.

A.G. : Yassin al-Hadj Saleh, pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous pensez que les États-Unis rendent impossible toute résolution de ce conflit, un cessez-le-feu ou une autre solution ?

Y. al Hadj S. : Les États-Unis ont été les partenaires de la Russie lors de l’entente sur les armes chimiques en septembre 2013. Je pense que depuis ce temps, le message que les démocrates syriens-nes, l’opposition populaire syrienne, ont reçu est que nous avons été laissés-es à la merci d’une junte brutale et de ses alliés. Le régime a gagné quelque chose de cette entente : son maintien au pouvoir. Le véritable objectif de ce régime est de se maintenir au pouvoir pour toujours. Les Russes y ont gagné quelque chose également : ils ont sauvé leur client. Les Américains ont eu leur part : ils ont retiré les armes chimiques de l’arsenal du régime Assad. Les Israéliens ont aussi gagné quelque chose dans cette entente qu’ils ont inspirée : le retrait des armes de destruction massive des mains de ce régime.

Mais qui a perdu ? Le peuple. Trois semaines seulement avant cette entente sordide, 1,466 personnes avaient été tuées. Et le tueur se faisait donner la permission de tuer à nouveau mais avec d’autres moyens, les barils-bombes, les avions et même avec le chlore et d’autres armes chimiques.

Donc, dans ce contexte, les chances d’arriver à une solution politique sont extrêmement minces. Depuis ce temps, le régime n’a jamais subi de pressions, il n’a jamais senti qu’il pouvait faire face à des pressions de la part des États-Unis ou d’aucun autre pouvoir. C’est pourquoi, au cours des six dernières années il n’a rien concédé de son pouvoir à aucun opposant, même pas 2% de son pouvoir véritable. Il n’y a pas moyen d’arriver à une solution politique avec un régime à qui ont a laissé toute liberté de poursuivre les tueries et qui ne fait face à aucune pression.

N.S. : Yassin, certaines personnes ont exprimé des inquiétudes à propos de la composition de l’opposition qui se bat contre le régime Assad. Vous avez parlé de 3 stades dans cette révolte (…) qui a commencé en 2011. Pouvez-vous nous parler de ces 3 stades et comment l’opposition a été modifiée au cours de cette période ?

Y. al-Hadj S. : Nous sommes arrivés-es à la sixième année de cette insurrection. Je peux distinguer ces trois stades. Et peut-être qu’après Alep il y en aura un quatrième. Je ne peux pas le dire maintenant.

Le premier stade est celui de la révolution comme telle. Elle s’étend sur 2011 et 2012 et peut-être sur les premiers trois mois de 2013. L’opposition était formée de l’Armée libre de Syrie, de gens du cru et de déserteurs de l’armée syrienne. Tous et toutes se battaient contre le régime, défendaient leurs communautés locales, leurs villes et leur environnement. C’était des Syriens-nes contre d’autres Syriens-nes. Je veux dire : c’était la guerre civile. Selon moi, elle s’est terminée en 2013. L’insurrection avait commencé en septembre ou octobre 2011 ; il y a eut des périodes pacifiques dans cette révolution. Ensuite ce furent des actions pacifiques et armées jusqu’en juin 2012. C’est à ce moment là que seule la lutte armée s’est installée. Mais, encore une fois, c’était Syriens-nes les uns-es contre les autres. Puis le Hezbollah est intervenu en avril 2013, suivi du Groupe armé État islamique.

Donc, au début du printemps 2013, le 2ième stade commence. C’est la lutte entre les Sunnites et les Chiites en Syrie. Y participent : les djihadistes salafistes et leurs organisations, les Sunnites, le Hezbollah et d’autres milices chiites venues d’Irak, d’Afghanistan, du Liban bien sûr, et d’Iran.

Selon moi ce 2ième stade s’est terminé en septembre 2014 quand les Américains se sont attaqués au Groupe armé État islamique à Mossoul et ailleurs en Irak. Un an plus tard, la Russie intervenait également (en Syrie). C’est à ce moment là que le 3ième stade à commencé. C’est le stade impérialiste où les deux super puissances sont devenues les principales actrices en Syrie.

Alors, quand de gens ou des reportages parlent de victoire de Bashar al-Assad, ils se trompent. C’est la victoire de la Russie et de l’Iran. Ce n’est pas non plus la victoire de l’armée syrienne. C’est celle du Hezbollah et des milices sectaires chiites à Alep. La population locale a été déplacée (de force).

Au cours du premier stade, l’opposition était composée de l’Armée libre de Syrie et d’autres opposants politiques qui combattaient le régime depuis une génération. C’est ma génération. Au cours des années 1980, des dizaines de milliers de Syriens-nes ont été tués-es, arrêtés-es et torturés-es. Au cours du second stade, 2013-2014 c’est l’exode en masse des Syriens-nes accompagné de tueries de masse.

Au quatrième stade, en ce moment, c’est le chaos et la Syrie est devenue un pays globalisé. L’opposition est affaiblie. Il existe encore quelques groupes de l’Armé libre syrienne mais ils sont aussi affaiblis et marginalisés. À mon sens nous avons besoin maintenant d’une nouvelle dynamique inclusive, modérée et en faveur de la réconciliation. Cela veut dire un changement véritablement substantiel dans la nature de la politique en Syrie et c’est impossible d’y arriver tant que Bashar al-Assad est au pouvoir.

A.G. : Je voudrais que vous nous parliez de votre propre histoire. Vous avez mentionné que vous êtes un dissident en Syrie. Vous avez été arrêté et emprisonné par le père de Bashar al-Assad, Hafez al-Hassad. Pouvez-vous nous dire où vous vous inscrivez dans la résistance actuelle ? Et aussi nous parler de la perte immense que vous avez subie lors de l’enlèvement de votre épouse il y a plusieurs années maintenant, en même temps que celui de l’avocate militante des droits humains, Razan Zaitouneh.

Y. al-Hadj S. : Je veux que vous compreniez que notre lutte n’a pas commencé il y a cinq ou six ans. Cela dure depuis deux générations. Nous étions jeunes ; j’avais moins de 20 ans quand j’ai été arrêté. Je suis resté en prison pendant 15 ans. Nous y étions des centaines et des milliers. Des centaines et des milliers ont été tués-es torturés-es et humiliés-es.

Je me retrouve naturellement au deuxième stade de la lutte pour la démocratie, la liberté et la justice dans mon pays. J’ai vécu clandestinement à Damas pendant deux ans, après le début de la révolution. J’ai participé à plusieurs activités et tenté de prendre part à cet unique grand soulèvement, la grande bataille du peuple syrien pour le changement, un réel changement.
Mon épouse Samira était elle-même une ancienne prisonnière politique. Elle a été emprisonnée pendant 4 ans et torturée. Nous travaillions ensemble, Samira, Razan et moi à Damas en 2013. Je suis parti à Racca d’où je suis natif et qui est maintenant contrôlée par le Groupe armé État islamique. J’ai vécu là clandestinement pendant un certain temps. Samira ne pouvait pas m’accompagner dans ce dangereux et difficile voyage. Elle est donc restée à Damas avec Razan. Elles ont été rejointes par Wael, le conjoint de Razan, et Nazem Hamadi poète et militant pour les droits humains. Ils ont été enlevés à Douma en décembre 2013 par la formation militaire salafiste, Jaysh al-Islam. Nous avons quelques informations à propos des coupables mais je dois malheureusement dire que nous n’avons pas d’informations crédibles sur le sort de ces 4 personnes depuis les 3 dernières années et 13 jours.
N.S. : Avant que nous terminions, Yassin, pouvez-vous dire quelque chose à propos de ce que vous pensez que les États-Unis devraient faire en ce moment en regard de ce qui se passe en Syrie ?
Y.al-Hadj S. : Premièrement, peut-être pourriez-vous cesser de mettre la priorité sur la guerre contre le terrorisme au sein de notre lutte pour la justice et la liberté. Ce grand discours partout dans le monde à propos de cette guerre contre la terreur est bon pour les élites. C’est bon pour B. al-Assad, pour Poutine, Netanyahu et Khomenei. C’est très mauvais pour le peuple, pas seulement dans mon pays mais même en Occident. Cette guerre contre la terreur est une guerre contre la démocratie. Elle ne peut servir de base à une lutte réelle pour la liberté et la justice. Donc, c’est la première chose à faire.
En deuxième lieu, mes espoirs sont très limités quant au rôle que les États-Unis pourraient jouer en Syrie et même au Proche-Orient. Mais j’espère au moins qu’ils se rendent compte qu’il devrait y avoir une autre méthode que celle de la gestion de crise actuellement. Il devrait y avoir de vraies négociations politiques et une politique qui ne soit pas coupée des enjeux de justice, de liberté et de démocratie. Plus nous tarderons à changer de méthode en Syrie, en Palestine et dans le Proche-Orient, plus la situation empirera. Je ne connais pas d’exemple de succès avec la guerre au terrorisme. Ça ne fait que faire couler plus de sang, créer plus de violence, de terreur et de dictatures comme celle d’Assad et d’autres semblables dans notre région.
A.G. : (…) Il nous reste 30 secondes. Vous avez dit avoir été choqué par la réponse de la gauche à la situation en Syrie. Pouvez-vous expliquer ?
Y.al-Hadj S. : J’ai toujours pensé que notre cause était claire. Nous nous battons pour la démocratie depuis des générations. Nous en avons payé le prix. Je pensais que les gens allaient nous accompagner, nous comprendre qu’ils ne trouveraient pas d’excuses au régime brutal de B. El-Assad. Le problème c’est que…..
(Ici la communication a été rompue).

Yasin Haj-Saleh

Écrivain syrien

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