Édition du 26 juin 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique québécoise

Loi 33 au Québec

Faire le grand ménage dans la construction

Pour que renaisse un syndicalisme authentique

Beaucoup de ceux qui défendent les valeurs syndicales, se demanderont ce qui a poussé la ministre libérale Lise Thériault à se lancer dans une croisade contre le placement dans la construction. Quel intérêt aurait-elle à effectuer de tels chambardements quand on sait que depuis la lointaine commission Cliche les gouvernements se sont finalement bien arrangés d’un tel système ? Doit-on donc prendre pour argent comptant ses volontés de faire le grand ménage ? Et au-delà, serait-ce une bonne affaire pour l’ensemble des travailleurs et travailleuses du Québec ?

Sans doute est-ce difficile à l’heure qu’il est de prévoir si la ministre décidera —ainsi qu’elle l’a affirmé haut et fort— d’aller jusqu’au bout, en instaurant un système de placement géré par la Commission de la construction du Québec (CCQ). Et encore moins de savoir si un tel système indépendant pourra bien fonctionner, alors qu’il heurte de plein fouet de si puissants intérêts. Mais ce dont aujourd’hui on peut être sûr, c’est que dans la construction du Québec, ont fini par s’installer des “manières de faire” qui, non seulement n’ont plus grand chose à voir avec ce qu’on entend par syndicalisme, mais encore ont eu tendance à se couler dans le moule de ce que certains ont appelé la gestion mafieuse.

Gestion mafieuse ?

Gestion mafieuse ? Le mot pourrait paraître fort, et pourtant on ne voit guère quel autre choisir quand on a en tête par exemple —ainsi qu’en a parlé à plusieurs reprises la CSN— le cas tout récent des grands travaux de plus d’un milliard de dollars prévus pour construire, entre Lévis et Montréal, l’oléoduc Saint Laurent d’Ultramar et dont le consortium formé par les entreprises EBC Neilson est devenu le maître d’oeuvre.

Il est vrai que EBC Neilson avait remporté la soumission au détriment de Construction Louisbourg, entreprise dont on sait qu’elle est liée à Tony Acurso. Pourtant, alors qu’on aurait pu imaginer que la décision de choisir cette compagnie, aurait permis des mécanismes de transparence et de répartition équitable de la main-d’oeuvre, cette dernière s’est retrouvée soumise à d’importantes et très efficaces pressions, courcircuitant toute tentative de placement menée en fonction de la compétence.

Il faut dire que le consortium EBC Neilson avait en face de lui le local 791 des opérateurs de machinerie lourde de la FTQ-Construction (pour lequel travaille le fameux “Rambo”) ainsi que le local 144 des tuyauteurs de l’International dirigé par Gérard Cyr qui se vante d’être le grand ami de Tony Acurso, tous deux habitués à clamer bien haut que “ces chantiers là nous appartiennent”. Résultats : malgré sa volonté première de procéder autrement, la direction du consortium a dû se soumettre à leurs diktats et accepter que l’embauche des travailleurs soit faite à partir de la liste de la FTQ ou de l’International, ne laissant à la CSN que 13 embauches sur les 260 prévues. Pas même le pourcentage de représentation syndicale dont la CSN peut officiellement se targuer ! Même situation pour la CSD-Construction. Et impossible de prouver ou dénoncer quoi que ce soit –avec noms ou déclarations à l’appui— sans risquer d’être menacé, ou encore poursuivi pour diffamation, puisque règne la loi du silence et que tous ceux qui en tirent profit ont intérêt à la faire perdurer ! Un des dirigeants du consortium a même reconnu à propos du processus de soumission lui-même “avoir subi des pressions de certaines “unions” pour qu’on se retire du projet”.

Collusion patronale-syndicale

En fait pour comprendre cette situation, il faut partir d’un constat qu’on oublie bien souvent : pour le travailleur moyen qui oeuvre dans la construction, l’emploi sur lequel il peut compter est essentiellement précaire et incertain, car comme on le sait, on ne travaille au Québec dans la construction en moyenne que 1 000 heures par année (en somme l’équivalent d’un 1/3 d’année à raison de 8 heures par jour). Il n’y a donc pas de sécurité d’emploi, encore moins de stabilité dans ce secteur. D’où la nécessité pour un travailleur d’être assuré de son embauche dès qu’il entend parler de l’ouverture d’un nouveau chantier. L’importance du placement des travailleurs dans la construction s’explique donc par l’incertitude des conditions de travail qu’on y offre. Et l’on peut affirmer sans risque de se tromper que la forme dévoyée que le placement a pris aujourd’hui n’est que l’erzats d’une sécurité d’emploi. Une sécurité d’emploi qui s’est pervertie en un type de placement sectaire, monopolisé par un groupe de syndicats qui s’en sert à son unique profit, marginalisant ou menaçant ceux qui lui tiennent tête, pendant qu’il tient en otage les autres, au travers de rapports de dépendance clientélistes obligés.

Et contrairement à ce que certains dirigeants de la FTQ construction prétendent —voyant dans cette fonction de placement un type de pouvoir s’apparentant à celui dont disposaient les guildes d’artisans au moyen-âge—, ce rôle leur a permis de disposer de formidables pouvoirs, mais qui n’ont rien à voir avec la défense bien comprise des intérêts d’une profession. Car ceux-ci sont utilisés, non pas pour réduire, à l’encontre du droit de gérance patronale, les incertitudes du travail dans la construction, mais au contraire pour en perpétuer la gestion arbitraire avec l’accord plus ou moins tacite des entreprises de construction les plus puissantes. Le scandale est d’autant plus grand que le Fonds de solidarité de la FTQ –dont la puissance financière provient de l’épargne de tous les salariés québécois— est jeté bien souvent dans la balance, servant d’arme de chantage ou de puissant incitatif auprès des entreprises ayant reçu financement de la FTQ et qui ne voudraient pas cautionner cette manière de faire.

Le syndicat, ce n’est pas ça !

Jusqu’à présent la CSN avait gardé vaille que vaille le profil bas, se contentant de défendre sa fédération de la construction le mieux possible lors des périodes de maraudage. Après tout, celle-ci ne pesait pas bien lourd (elle ne représente que 18 000 travailleurs, soit environ 11% de l’ensemble des travailleurs de la construction), et il y avait dans le secteur de la fonction publique du Québec toutes sortes d’alliances que la CSN entretenait avec la FTQ et qui appelaient pour le moins à une certaine diplomatie.

C’est —avec tous ces scandales à répétition dans la construction— ce qui est en train de changer et qui explique que la CSN ait pris fait et cause pour la réforme de la ministre, en insistant cependant sur le fait qu’il ne faudrait pas se contenter de ces seules mesures, mais s’attaquer aussi au travail non déclaré ou aux entrepreneurs fautifs ainsi qu’aux pratiques de collusion et de corruption touchant le monde des affaires. Et globalement elle l’a fait en centrant son discours sur la question des “droits des travailleurs”. “Jamais ton affiliation syndicale devrait déterminer ton engagement ou non sur un chantier”, rappelle le président CSN-Construction, Aldo Miguel Paolinelli qui insiste sur “le droit de pouvoir gagner dignement sa vie”, et sur le fait que le syndicat doit être “un outil qui permet l’épanouissement des travailleurs, pas un instrument d’oppression supplémentaire”.

Une chance à saisir ?

Bien sûr : on voit bien l’intérêt du gouvernement libéral à se lancer dans une telle bagarre autour du placement : détourner le regard du grand public des pratiques de corruptions et de collusions touchant le monde des affaires ainsi que ses relais politiques au sein des partis gouvernementaux, en le centrant sur le monde syndical et en profitant de l’occasion pour –recettes néolibérales obligent—l’affaiblir un peu plus, notamment en vue des grands travaux du plan Nord. Il n’empêche que l’on a l’impression que le degré de corruption et de collusion est tel qu’aucun autre syndicalisme digne de ce nom –indépendant et combatif— ne pourra connaître un essor marqué sans un grand ménage, et sans un grand ménage qui ne touche pas seulement le monde des affaires corrompu, mais aussi les secteurs syndicaux qui lui sont étroitement inféodés ou travaillent en symbiose avec lui.

À condition de lui apporter toute la dimension progressiste qui lui manque encore, n’y-aurait-il pas là une chance à saisir et avec elle, la promesse d’un autre syndicalisme ?


Pierre Mouterde

Auteur de La gauche en temps de crise, Contre-stratégies pour demain, Montréal, Liber 2011

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Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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