Édition du 27 juin 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Fermeture de l’usine Mondelez et suppression de Ste-Marie-St-Jacques

L’identitaire vise-t-il à évacuer la solidarité prolétarienne ?

Cette semaine, j’ai reçu un courriel de L’Union internationale des travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie-restauration, de la cartering, du tabac et des branches connexes (UITA) invitant à appuyer 400 travailleuses et travailleurs en Nouvelle-Zélande qui se sont mobilisés contre la fermeture sauvage de l’usine de leur employeur, la transnationale Mondelez [1].

On y apprend que :

L’ancienne Kraft Foods Inc. a acheté la société britannique Cadbury en 2010 dans le cadre d’un rachat financé par une dette massive. Quand Mondelez a été scindé à partir de Kraft en 2012, cette dette est restée sur les livres de la nouvelle société. Les travailleurs de Mondelez à travers le monde ont payé pour la prise de contrôle avec des liquidations, des fermetures, l’externalisation et la réduction des effectifs pour financer des retours exceptionnels aux actionnaires de haut niveau et aux dirigeants de l’entreprise. L’année dernière, Mondelez a éliminé 9 000 emplois. (ma traduction) Il y a moins de deux mois, la même transnationale fermait à Montréal son usine de taille semblable. Le congrès de la FTQ, réuni au moment de l’annonce de fermeture, pressa le « Bureau de direction de la FTQ pour qu’il envisage aussi rapidement que possible de lancer une campagne de boycottage des produits Mondelez, dont les biscuits Oreo, Ritz, Fins au blé, LU et Premium Plus. » [2] Puis ce fut cris d’orfraie et chemises déchirées. Mais les deux syndicats concernés, affiliés à la FTQ, se contentèrent de vagues déclarations sans suite [3]. Québec solidaire, après le PQ, plaida pour une coopérative sans réclamer une expropriation sans compensation comme l’exige son programme [4]. L’éditorialiste du Devoir appela à l’ordre libre-échangiste [5]. Puis plus rien.

L’introuvable résistance québécoise contre les fermetures d’usine

Pourquoi n’y a-t-il pas résistance au Québec comme ça semble être le cas en Nouvelle-Zélande ? Il y avait bien eu en Europe, quelques jours avant l’annonce de la fermeture montréalaise, une manifestation d’employéEs de Mondelez devant le siège social européen de la transnationale [6]. Le congrès de la FTQ avait bien appelé à un boycott en cas d’impuissance d’un gouvernement qui a rapidement cédé devant l’intransigeance de la compagnie. Il y a là tout un contraste avec les appuis et la mobilisation pour sauver la circonscription Solidaire de Ste-Marie-St-Jacques des sordides manoeuvres des Libéraux dorénavant pognés avec les retombées [7]. Pareille solidarité dans la voisine circonscription populaire (et quasi Solidaire) d’Hochelaga-Maisonneuve où se trouve l’usine Mondelez en voie de fermeture aurait sans doute suscité une amorce de résistance.

Les fermetures d’usines de transnationales comme Shell, Humpty Dumpty, Électrolux, Mabe Canada, Mondelez, aussi Olymel et j’en passe, sans compter les oubliées « rationalisations » par les grandes banques [8] et Bombardier, sèment le désarroi quand ce n’est pas le désespoir chez les premiers concernés. Mais au-delà des gesticulations d’impuissance, elles rencontrent l’indifférence populaire sauf, espérons-le, à réprimer sa rage. Comme excuse à cette résignation collective, on peut invoquer que la marche est trop haute pour renverser la situation. Pourquoi ne l’est-elle pas en Nouvelle-Zélande et pour bien des cas en France malgré la difficulté à fédérer ces luttes ? La faute n’en revient-elle pas à une profonde intériorisation de la compétitivité libre-échangiste, au coeur de l’idéologie dominante, à laquelle a capitulé la bureaucratie syndicale depuis longtemps.

Deux poids, deux politiques

L’option de l’occupation des lieux appuyée par le mouvement syndical et la communauté de voisinage est un secret de Polichinelle bien refoulé par les directions syndicales et politiques de gauche. En 2007, des usines ontariennes devant fermer furent occupées avec un certain succès [9].

Qui ne se souvient pas ou devrait se souvenir de l’occupation de l’usine ALCAN d’Arvida en 2004 [10] pour laquelle la FTQ évita toute mobilisation nationale afin de l’isoler. Y a-t-il une solution durable au bout de la lutte ? Par exemple, le programme Solidaire en contient tous les éléments dans le cas Mondelez : expropriation sans compensation, coop ou OSBL avec le soutien financier et technique de la CDPQ sorte de banque d’État, priorité d’achat de la production par les systèmes hospitalier et scolaire quitte à ce que l’usine réajuste sa production. Mais il n’y eut aucune popularisation de ces exemples et solutions par les centrales syndicales et par Québec solidaire pour encourager les travailleuses frappées et la solidarité sectorielle et riveraine.

Pour cependant sauver la circonscription de Ste-Marie-St-Jacques, Québec solidaire fit des pieds et des mains. Tant mieux si dans ce cas intérêts politiques populaire, partidaire et même d’appareil coïncidèrent. Pourtant ici le prolétariat n’était pas frappé en plein plexus. Cette dissymétrie crée un malaise de la part d’un parti de gauche. Ce malaise est amplifié par la sorte de solidarité qui est en jeu, plus identitaire que de classe. Il est tout à fait légitime et nécessaire de faire jouer ces identités locales, régionales et nationales, les « communautés naturelles » invoquées par la loi, ou encore les identités sectorielles de genre, de couleur, culturelles, toutes victimes d’oppression. (Il existe une identité prolétarienne qui souvent cependant se ratatine en identité de son syndicat ou même de son lieu de travail en symbiose avec son employeur, soit une identité corporatiste.) Ce sont ces oppressions qui divisent profondément un prolétariat très majoritaire face à une bourgeoisie de plus en plus concentrée dans le 1% quand ce n’est pas dans l’oligarchie du 0.1% qui « elle, a une conscience de classe aiguisée, une cohérence idéologique sans faille » [11].

Quand l’identité devient l’identitaire

Le problème provient de l’utilisation de l’identité pour évacuer ou marginaliser l’appartenance de classe, c’est-à-dire quand l’identité devient l’identitaire ou l’identitariste. Sans toujours s’en rendre compte, la gauche épouse par facilité les méandres du discours dominant qui pousse à l’affrontement des identités jusqu’au « choc des civilisations » qui devient « choc des barbaries ». On en voit tous les dégâts depuis le Brexit et l’élection de Trump... et au Québec depuis Hérouxville et la soi-disant charte des valeurs du PQ qui ont déroulé le tapis pour la tuerie terroriste de Québec. Heureusement le mouvement des femmes, galvanisé à bloc par le super sexisme à la Trump, a compris le danger de sa récupération par l’extrême-droite en redécouvrant son holisme avec l’ensemble des opprimées [12]12... sauf avec l’exploité prolétariat, producteur direct et indirect de cette plus-value raison d’être de toutes les oppressions.

Marc Bonhomme, 4 mars 2017, www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca


[1UITA, Keep Cadbury Dunedin open !, 2/03/17

[2FTQ, 31e Congrès de la FTQ - Les délégués envisagent le boycottage des produits de la compagnie Mondelez, 1/12/16

[3AIMTA, 6 revendications pour protéger nos emplois, sans date

[4Voir mon explication sur mon site : « Le programme Solidaire dit : expropriation sans compensation », 1/12/16

[5Voir mon article sur mon site : « Le Devoir aux prolétaires : Crevez ! », 9/12/16

[6FO- FGTA, Manifestation syndicale internationale au siège de Mondelez Europe – les employés/es réunis/es pour sauver leurs emplois et leur société du vandalisme financier, 23/11/16

[7Marco Bélair-Cirino, La grogne contre la nouvelle carte électorale se transporte vers l’ouest, Le Devoir, 3/03/17

[8Julien Arsenault - Presse canadienne, La Laurentienne emprunte à son tour la voie de la rationalisation, Le Devoir, 29/09/16 de facto la gauche politique malgré son discours du dimanche antilibéral parfois anticapitaliste.

[9Julian Benson et Alex Grant, High strike rate and factory occupations in Canada, Fightback, 15/06/07 : paragraphe « Ontario Factory Occupations »

[10FTQ, Alcan à Jonquière - Une spectaculaire occupation d’usine des TCA-FTQ, 12/04/04

[11Hervé Kempf, « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie » cité par Martin Forgues, La démocratie ça suffit, vive l’oligarchie, Ricochet, 27/02/17

[12Radio-Canada avec Reuters, Agence France-Presse et CBC, Des millions de femmes à travers le monde manifestent contre Trump, Radio-Canada, 21/01/17 : « Cette marche découlait d’une initiative féministe d’abord, mais les militantes à l’origine du mouvement de protestation ont précisé que les points ciblés étaient nombreux. Selon le site web de la ‘‘Women’s March’’, leur mission englobe la protection des droits des immigrants de toutes les origines, des personnes de toutes les croyances religieuses, de la communauté LGBTQ, des Autochtones, des Noirs et des personnes handicapées. »

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