Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

Forêt seigneuriale de Lotbinière, de nouveaux droits de coupe

Consultation sur les plans quinquennaux de coupes forestières.

Le Ministère des forêts de la faune et des parcs a, tout récemment, débuté un processus de consultation sur les plans d’exploitation forestiers des cinq prochaines années dans nos terres publiques. Une consultation qui passe inaperçu, sauf pour un petit bout de forêt dans Lotbinière. Plus de 20 personnes se sont présentées pour défendre leur forêt à la consultation de Sainte-Croix.

Les plans du gouvernement sont d’accroître les droits de coupes dans les forêts publiques afin d’accommoder les exploitants forestiers touchés par les droits compensatoires américains. Mais, la politique ne passe pas en ce qui concerne une forêt de petite superficie comme la Forêt seigneuriale Joly de Lotbinière.
Le processus débute mal. Une publicité dans les média régionaux ou on parle en fait de l’unité d’aménagement forestier 034-51. De toutes évidences on ne s’adresse qu’aux initiés. Puis, les documents relatifs à la consultation qui ne se limitent qu’à une seule carte, et ne sont disponibles que deux jours avant. Une consultation qui se tient en plein jeudi après-midi. Rien pour encourager la participations

Cette consultation est pourtant à propos d’une augmentation de la coupe d’arbres dans le tout dernier bloc forestier d’importance entre Montréal et Québec sur la rive sud du Saint-Laurent. En bordure du Majestueux Fleuve, c’est le dernier lieu où il reste des biotypes anciens représentatifs des écosystèmes des Plaines du Saint-Laurent. Des zones de forêt multi-centenaires sont visées, et on veut déboiser un secteur qui a été l’objet d’une proposition de réserve de la biodiversité par les dirigeants locaux.

Mais en fait pourquoi ? et qui gère la forêt au Québec ? Le gestionnaire en chef c’est le gouvernement du Québec. Mais cette gestion s’effectue via ses ministères : celui de l’environnement (MDDELCC), mais aussi des forêts (MFFP) et des ressources (MERN). Le sort des forêts publiques est le fruit de négociations entre les fonctionnaires de ces divers Ministères.

Bonne gestion forestière au Québec.

En vue des élections à venir, le gouvernement du Québec annonce l’orientation de sa politique en faveur des régions, et en appui aux forêts. La meilleure façon d’évaluer ces belles intentions, c’est de regarder les actions posées dans le passé. Il est donc utile d’analyser un lieu précis, un lieu idéal qui reflèterait bien la politique forestière des récentes décennies. Rien de mieux qu’un site qui est la propriété du gouvernement et donnerait un aperçu de la façon dont le gouvernement du Québec arrime les divers intérêts liés à la forêt.

Et bien, ce site existe. Il est accessible à tous, et regroupe les caractéristiques idéales pour faire un bilan des actions du gestionnaire en chef des forêts. Ce site c’est la Forêt seigneuriale Joly de Lotbinière. On parle d’un environnement naturel unique, située à environ 80 km de Québec, dans la région de Chaudière-Appalaches. Le site est le digne héritage d’un personnage qui a marqué l’histoire canadienne de la conservation des forêts, Henri-Gustave Joly de Lotbinière.

Un héritage naturel, une clé pour notre survie.

Comprenons-nous bien, la forêt est d’une importance capitale pour notre survie. Et nos gouvernements se font un point d’honneur d’affirmer sa bonne gestion au Québec.

La forêt Joly est effectivement une richesse car on y retrouve les dernières terres humides et rivières faiblement perturbés de la zone écologique de la plaine du Saint-Laurent. Sur la rive sud du majestueux Fleuve Saint-Laurent, ces sites ont tous disparus !

La Forêt seigneuriale Joly est un territoire de 163 kilomètres carrés, sur la rive sud, à proximité du Fleuve Saint-Laurent. Elle est en fait située à mi-chemin entre Québec et Trois-Rivières dans la MRC de Lotbinière. Le site qu’on a longtemps décrit comme une "station forestière", un lieu d’expérimentation forestier, est la propriété du gouvernement.

Sur le site de l’ancienne seigneurie de Lotbinière on retrouve aussi une grande diversité biologique, de petites concentrations de forêts matures anciennes et des arbres centenaires encore à ce jour épargnés des coupes supervisés par notre ministère des Forêts. Le réseau hydrographique préservé du secteur, est un excellent référant, un indicateur des changements qu’inflige le développement abusif aux cours d’eau du Québec. Le gouvernement n’est pas que le gestionnaire du lieu, il en est le propriétaire.

Aucune excuse pour les fonctionnaires provinciaux, le site est particulièrement bien fréquenté par ceux-ci. Les divers Ministères sont situés tout près, à 45 minutes dans notre Capitale nationale. Depuis qu’il a exproprié les descendants du seigneur Joly dans les années 70, le gouvernement du Québec a tout le loisir de faire de cette forêt un joyau, un véritable modèle de gestion durable. Est-ce le cas ?

En son coeur, la réserve écologique Lionel Cinq-Mars

Comme point de départ, la forêt héberge la réserve Écologique Lionel Cinq-Mars, située sur le territoire de la municipalité de Saint-Édouard de Lotbinière.

Une réserve écologique est un lieu très précis qu’on décide de préserver de toute activité humaine à cause de la présence de biotype et de caractéristiques écologiques exceptionnelles. Bref ! Il faut une permission spéciale du Ministère du développement durable et de lutte au changement climatique (MDDELCC) pour accéder et fouler le sol du site. Ces zones deviennent ainsi source de mystères pour les populations locales.

Une simple visite en périphérie de la réserve suffit pour illustrer à quel point des fonctionnaires, quelque part, ne font pas leur travail. La petite réserve écologique de 4 km carrés en forme de pointe de tarte est accolée, sur toute sa partie est, à une piste de motorisé (VTT été, Ski Doo hiver). Il n’y a même pas de zone végétale tampon. C’est l’approche pour s’assurer qu’aucune espèce faunique ne puisse bénéficier de la zone écologique, en principe protégée. Mais qui a bien pu autoriser une telle absurdité ?

Quadrillée des chemins agricoles

Comble de la négligence, entre la piste de motorisés et la limite est de la réserve, il y a un réseau de fossés. Dans ces fossés qui longent toute la partie est de la réserve, on retrouve l’eau de drainage du puit de gaz de schiste actuellement inactif de Saint-Édouard. Pour ajouter l’insulte à l’injure l’eau de ces fossés, se jette dans la rivière Huron, en amont de la réserve Écologique. Les poissons, reptiles et batraciens de la réserve égologique, dont la menacée tortue des bois baignent donc dans une eau de drainage industrielle, en pleine campagne. Difficile de songer à un pire scénario pour une zone de conservation. Des fonctionnaires auraient voulu saboter la mission de conservation de la réserve, ils n’auraient pas pu faire mieux.

Comment est-il possible que les trois ministères responsables des lieux aient autorisé la construction d’un puits de fracturation hydraulique à 55 mètres, à la pointe nord de cette réserve écologique ? Comment le Ministère du développement durable peut-il accepter que les eaux de ruissellement d’une infrastructure industrielle polluent un de ses plus précieux site de protection ?

En termes de gestion irresponsable d’un lieu unique, il est difficile de trouver pire ! Ce simple exemple suffirait à éliminer toute confiance en ces gestionnaires garants de l’intégrité de nos sites naturels. Les québécois ont, en ce lieu, une réserve écologique sacrifiée sur l’autel du fantasme des hydrocarbures.

Un projet de réserve de la biodiversité dans les limbes.

Y’a-t-il un espace pour des gestes de conservation dans cette médiation des ministères entre les usages multiples de la forêt ? Nous pouvons sérieusement en douter !

Depuis cinq ans, les autorités de la MRC Lotbinière, plus précisément la CRÉ lorsqu’elle existait, ont déposées un projet de réserve de la biodiversité au Ministère du Développement durable. Ce projet vise à protéger les 500 mètres de terrain de chaque côté des méandres des rivières qui composent le site de la forêt seigneuriale, et à offrir une zone forestière tampon à la réserve écologique.

Ces sites biologiques uniques sont importants car on y retrouve la plus grande concentration de forêts anciennes, et d’arbre pluri centenaires hérités de la seigneurie. Ce sont aussi, malheureusement, les sites spécifiques qui sont présentement convoités par les exploitants qui œuvrent dans la forêt. Au lieu de répondre favorablement et prestement à une demande d’accroitre de 8 km carrés la superficie protégée, les Ministères taponnent.

La réserve écologique de 4 kilomètres carrés sous protection stricte ne suffit pas. Et pour l’instant, c’est tout le contraire qui se produit. Le gouvernement par ses Fonctionnaires des forêts entame une démarche de consultation, et envisagent de mettre aux enchères de nouveaux droits de coupes sur ces sites. En plus des petits exploitants forestiers actuels qui eux transforment la ressource localement, de grands joueurs de cette industrie pourraient acquérir ces nouveaux droits d’exploitation. Pourtant, la petite forêt seigneuriale est déjà assez mal en point suite aux expérimentations forestières toujours en cours, étalées sur plus de cinq décennies.

Bien sûr, les producteurs s’attaqueraient aux forêts anciennes, où on retrouve des "belles planches". Faut-il rappeler la nécessité de zones tampons pour la réserve écologique ? Les plans de coupes publiés dans le cadre de consultation se situent directement dans la zone entre les deux puits de gaz de schiste de la forêt seigneuriale. Les zones forestières tampons de la réserve écologique sont directement visées par les nouvelles zones de coupe des cinq prochaines années.
Nous ne parlons ici de n’atteindre que de 12 km carrés de conservation, c’est moins que 10 % de la superficie de la forêt seigneuriale totale ? On ne peut taxer la demande d’exagérée. A l’évidence, la conservation des espaces naturels les plus sensibles est loin d’être une priorité.

Un site menacé par la fracturation.

Dans la forêt en exploitation il est facile de constater un bon nombre de situations anormales. Le site est une forêt publique appartenant aux contribuables, mais il est toujours géré comme une ancienne station forestière.

Les forestière y sont active en hiver et y coupent encore de façon sélective les arbres matures. Cette forme de coupe évite l’orniérage et l’érosion. Mais en fait, avec le temps, le site a été quadrillé de multiples routes d’accès qui favorisent la pénétration des espèces végétales envahissantes. Ces espèces à terme, vont coloniser les berges des cours d’eau et considérablement transformer l’équilibre végétal du secteur.

Dans plusieurs secteurs de zones humides ce quadrillage et un drainage mal planifié a inondé des surfaces boisées et précipité la mort par asphyxie de plusieurs hectares de boisés. Bien sûr, on est prompt à accuser les castors. Le castor lui ne sait pas qu’un secteur est bouclé de route forestière qui empêche la bifurcation des voies d’eau.

De plus, la multiplication des voies d’accès accroît les usages motorisés au lieu de les concentrer sur des zones précises qui peuvent être mieux supervisés. Cette réalité crée de multiples problématiques d’érosion dans les secteurs plus escarpés, surtout en bordure des rivières.

Des droits d’exploitations d’érablières ont été autorisés sur la très grande superficie de ce territoire, on y retrouve près d’une centaine d’exploitations acéricoles totalisant des centaines de milliers, voire le million d’entailles. Bien que cette utilisation entraîne une présence, et constitue une activité économique intéressante pour la région. Les activités se font au printemps, une période de vulnérabilité particulière des forêts et des voies d’accès à l’érosion. Une supervision étroite des lieux est plus que nécessaire.

Et comme c’est le cas pour l’exploitation forestière, l’industrie acéricole verse ses redevances au propriétaire du site, le gouvernement. Les populations locales résidents de municipalités dévitalisées n’en voient que très peu de retombées directes.

Pour ce qui est de la chasse, impossible de compter sur les agents de la faune qui doivent policer d’immenses territoires couvrant plus que la totalité de la région administrative Chaudière-Appalaches. La chasse dans la petite forêt, c’est la loi de la jungle.

Des mois avant le début de la chasse, des points d’alimentation sont établis et la faune est conditionnée à se nourrir près des caches de chasseurs. Le sport est littéralement transformé en loisir de récolte. Les voies d’accès servent à faciliter la sortie des prises. On défriche les arbustes afin de pouvoir chasser à partir de camionnettes. La forêt est tapissée d’écriteaux illégaux de chasseurs qui s’approprient des territoires exclusifs.

Peu de gens osent même se rendre dans la forêt en période de chasse, de peur de se faire intimider.

Les gazières préparent leur Royaume, au cœur de la Forêt.

Comme si ce n’était pas assez, Michael Binnion, président de l’albertaine Questerre affichait une image de la Forêt Joly sur sa page Facebook en commentant « lorsqu’on dit que la fracturation se fait loin des lieux habités ». Pour ses projets pilotes de fracturation hydraulique à large échelle l’entreprise vise Deschaillons et les deux sites dans la forêt seigneuriale. Doit-on déduire que nos fonctionnaire-gestionnaires des Ressources priorisent le fait d’accroître de façon importante les redevances ?

L’entreprise Gaz Métro est fin prête. Elle espère connecter des dizaines de puits à son réseau de distribution. Déjà les puits inopérant de Saint-Edouard et de Leclercville ont rasés chacun un terrain de football de forêt dans la seigneurie. Pour rentabiliser une conduite pour laquelle des contrats sont déjà signés avec les propriétaires de terrain du secteur, il faudra saccager des dizaines d’autres surfaces équivalentes de forêt. Gaz Métropolitain peut bien se vanter d’avoir pris le virage solaire, on aimerait voir le résultat sur le terrain.

Gazo métro veut y construire ungazoduc

La fracturation hydraulique dans la forêt seigneuriale, pour être rentable n’exige rien de moins que la transformation de cette forêt en un site industriel lourd, comme ceux qu’on voyait dans les années 1950. Accroissement et consolidation des voies d’accès, pompage de millions de litres d’eau, injection massive d’eau contaminée dans les sols, pompage et refoulement vers la surface d’hydrocarbures, large bassins d’eaux usées toxiques à décontaminer et la liste opération industrielle est longue. Est-ce véritablement l’avenir que l’on réserve à la dernière forêt publique d’importance des plaines du Saint-Laurent ? Cette perspective est cauchemardesque.

Allons-nous céder ce lieu à cette véritable entreprise de destruction ?
Cette forêt publique, propriété des contribuables québécois et son sort sont un véritable baromètre des préoccupations récentes pour l’environnement des gouvernements. La forêt seigneuriale Joly est un environnement critique pour la purification des eaux dans la MRC de Lotbinière. Déjà l’essentiel des milieux humides en bordure du Saint-Laurent ont été asséchés ; ou transformés en sablières ou en sites de production de canneberges. Pourrions-nous protéger ce qu’il en reste ?

La forêt seigneuriale Joly de Lotbinière est une forêt publique, elle nous appartient. Le sort que nos gestionnaires lui ont réservé est bien loin d’être un modèle de gestion durable. Ce site qui devrait être une fierté et un modèle de conservation est aujourd’hui dans un bien piètre état. Quoi penser de la gestion des autres forêts ?

L’héritage forestier du pionnier de la conservation canadien qu’était Henri-Gustave Joly de Lotbinière est aujourd’hui la parfaite illustration des tiraillements, des concessions et de la convoitise que suscite nos forêts. C’est la désespérante illustration du peu de considération de nos ministères pour la conservation. Établir des règles d’exploitation durables, respectueuses d’une ressource critique pour notre survie, semble un effort surhumain pour nos Ministères.

Seule une population déterminée et défiante pourra arrêter cette convoitise destructrice.

Normand Beaudet

L’auteur est fondateur du Centre de ressources sur la non-violence et
propriétaire d’une entreprise de consultation en informatique.

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