Édition du 11 décembre 2018

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France - Société : Quelle lecture sociale faire du mouvement des gilets jaunes ?

Publié le lundi 26 novembre 2018 dans l’Humanité, France

Rappel des faits. Après deux journées nationales de protestation, l’expression populaire questionne le champ social du pays.

Par :

Jean-Michel Galano, philosophe ;

Béatrice Tracol, gilet jaune à Bourg-Argental (Loire) ;

Fabien Marcot, membre du collectif Le Temps des lilas ;

Jean-Claude Mairal, président du conseil de développement du pays Vichy-Auvergne.

Le dur de la vie, par Jean-Michel Galano, philosophe

Le mouvement des gilets jaunes devrait rappeler à tout le monde quelques vérités élémentaires. Oui, ce mouvement frappe par sa brutalité, par son populisme, par son absence massive de culture politique et plus encore de solidarité, par la xénophobie qui s’y exprime sans complexe. Sans parler de son caractère violemment anti-étatiste. Pas de revendications concernant les services publics, ni le pouvoir d’achat, ni même le désenclavement des territoires « oubliés de la République ». Rien de rien sur l’écologie. Pas de remise en cause du capital, ni de la politique de Total, aucune solidarité, bien au contraire, avec des luttes fédératrices comme celles des cheminots ou des personnels hospitaliers.

Les choses sont plus complexes et plus diversifiées sur le terrain, mais telle est bien la tendance. Une tendance qui va interdire à ce mouvement de faire tache d’huile, de gagner et de durer, mais qui révèle au grand jour des choses inquiétantes. Car le signal interpelle. Je veux bien que l’écologie soit la question majeure du XXIe siècle. Je veux bien, même si j’en doute fort, que le salaire à vie et les fablabs soient une voie d’avenir. Je n’ai pas à être convaincu de l’importance des questions sociétales : féminisme, antiracisme, lutte contre les discriminations, contre la malbouffe, pour le mieux-vivre, le vivre-ensemble... Je suis actif dans l’aide aux migrants, et le comportement des gilets jaunes qui dans la Somme les ont remis à la police discrédite l’ensemble du mouvement.

Mais, enfin, il y a des gens, des masses de gens, pour qui tout cela est un luxe. Le petit pêcheur qui ne peut plus sortir qu’un jour sur deux à cause du prix du carburant, les familles qui se sont installées en milieu rural pour fuir des loyers dissuasifs et des conditions de vie urbaine de plus en plus dégradées et pour qui la voiture est une nécessité vitale, les retraités déjà lourdement taxés et dont la facture de fioul explose, allez leur parler de la ligne carbone !

Toute une partie de la gauche, depuis des dizaines d’années, valorise fortement, mais parfois unilatéralement, les questions du désir, de l’émancipation humaine, de la libération individuelle. Mais il n’y a pas que le désir dans la vie humaine : il y a aussi les besoins, besoins basiques, fondamentaux, à peu près dépourvus de toute dimension esthétique : se loger, se nourrir, se chauffer... Même l’emploi, qui est la clé de tout, arrive un peu après : comment voulez-vous trouver un job si vous n’avez pas les moyens de faire le plein pour y aller ?

La crise conduit de plus en plus de personnes à vivre dans l’immédiat. La revendication immédiate, ce n’est pas la qualité de la vie, c’est la survie, et pour survivre, l’accès à l’énergie est indispensable.

Une partie de la gauche s’est déconsidérée à parler de pistes cyclables et de convivialité en négligeant ce qui fait l’ordinaire de la vie des gens, le socle sans lequel rien de durable ne peut être construit. Ce socle est resté nu, exposé aux attaques du capital, et le voilà maintenant défendu par la droite et l’extrême droite, avec tout ce que cela charrie de racisme, de régressions patriarcales, de complaisances vis-à-vis du patronat, de violence. Ceux qui se sont illusionnés sur la faisabilité d’un « populisme de gauche » ne peuvent que constater les dégâts.

Mais le retour de bâton est cruel pour une gauche qui s’est trop souvent payée de mots, du mépris concernant les « revendications quantitatives » jusqu’à « l’écommunisme », en passant par le slogan socialiste des années 1970 « Changer la vie ».

Parce que, pendant ce temps-là, on ne se préoccupait pas, ou trop peu, des changements effectifs qui altéraient la vie des gens : austérité, autoritarisme, vie chère, travail précaire, casse des usines, répression contre les militants syndicaux. C’était du social, cela, pas du sociétal. Le dur de la vie se rappelle toujours au bout d’un certain temps à ceux qui avaient cru possible de l’ignorer.

Sans argent ne veut pas dire sans cerveau, par Béatrice Tracol, gilet jaune à Bourg-Argental (Loire)

Sans argent mais pas sans cerveau : les gilets jaunes sont un mouvement citoyen dont les revendications éparses sont bien réelles. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est la taxe sur le carburant qui, ne nous leurrons pas, sous couvert d’écologie « traditionnelle », est, je pense, le starter pour laisser le champ libre aux véhicules autonomes de Google Car, Apple Car, Tesla, Uber qui vont arriver en masse sur le marché avec à terme toutes les conséquences sociales liées aux intelligences artificielles. Les maîtres du monde ordonnent, nos gouvernants exécutent : qui détient le pouvoir ?

Après cette entrée en matière qui vous laissera, je n’en doute pas, perplexe quant aux dessous du pouvoir... quelques autres revendications somme toute très justes des gilets jaunes :

– Baisse de taxes ou plus exactement des surtaxes.

– Augmentation du Smic, qui aujourd’hui, avec la hausse des prix, ressemble plus à une rémunération d’esclaves affranchis qu’à un salaire décent.

– Retraites convenables pour les personnes qui ont travaillé toute leur vie pour faire avancer le système économique qui les méprise.

– Redonner de l’air à un service public moribond.

– Développement du réseau de transports en commun, etc.

Ce ne sont pas des doléances, la monarchie n’est plus, c’est une volonté légitime du peuple pour tenter de redresser la déchéance sociale. La monarchie n’est plus... Elle semble avoir laissé place à l’oligarchie. Même les maires de nos villages, de nos villes expriment leurs colères contre les décisions du gouvernement. Je crois que la démocratie locale, de proximité, est la seule démocratie digne de ce nom, au-delà, l’opacité des manœuvres politique est trop épaisse et les méandres du pouvoir trop sinueux pour que l’écho de la voix du peuple n’y ricoche pas sans fin. C’est sans doute pour cela que le gouvernement redoute et entrave cette démocratie de proximité.

Nos hauts gouvernants reçoivent de l’Union européenne (UE) leur « feuille de route », qu’ils appliquent à merveille, c’est à se demander s’ils leur reste quelques pouvoirs de décision ou s’ils sont seulement les hommes de paille d’un système qui, comme nous, les dépassent. Une question en amenant une autre, on est en droit de se demander pour qui œuvre l’UE ? Pour l’intérêt général de ces citoyens qu’elle représente si mal ou pour l’intérêt des maîtres d’un système économique, industriel et financier qu’elle représente si bien ? En attendant, le peuple, lui, est encore libre ! Et la démocratie, la vraie, reste pour l’heure le pouvoir du peuple pour le peuple par le peuple.

Les formes multiples de la colère, par Fabien Marcot, membre du collectif Le Temps des lilas

Depuis octobre 2013 et les « bonnets rouges », peu de mobilisations sociales avaient suscité autant de débat dans les organisations politiques et syndicales de gauche. Les gilets jaunes, mouvement révolutionnaire ou réactionnaire ? Moment politique dans lequel il faudrait foncer tête baissée pour ne pas prendre le risque – une fois de plus – de s’éloigner des aspirations populaires ?

Avant de pouvoir répondre à ces questions, il faut remettre ce mouvement en perspective : selon les sources, entre 300 000 et 500 000 gilets jaunes se sont rassemblés le 17 novembre ; deux fois moins samedi 24. Soit le même niveau de mobilisation que les manifestations des travailleurs de la fonction publique et des cheminots du 22 mars 2018, des salariés opposés à la loi travail en 2016 ou encore aux ordonnances Macron en septembre 2017. Les rassemblements des gilets jaunes se situent donc dans la fourchette haute des dernières manifestations appelées par les syndicats, mais très loin des 1,23 à 3,5 millions de personnes qui avaient défilé dans toute la France contre la réforme des retraites d’Éric Woerth en 2010.

Au-delà du nombre, quelles sont les revendications, quelle est la composition du mouvement des gilets jaunes, qui a d’ailleurs bénéficié d’une incroyable bienveillance de la part des médias conservateurs ? Le point commun de tous les rassemblements était sans doute la colère contre la vie chère. Par endroits, cette colère articule la question de l’imposition du plus grand nombre et celle des plus riches, lorsque dans d’autres rassemblements on s’en tient à vouloir faire annuler les hausses des taxes sur le carburant. La question du pouvoir d’achat est centrale, mais on constate que ce ne sont le plus souvent pas les patrons qui sont ciblés dans les discours – ni dans les modes d’action, bloquer des ronds-points un samedi – mais les taxes et les impôts. S’il est difficile d’en mesurer l’ampleur, plusieurs témoignages et vidéos montrent également que, lors de plusieurs rassemblements, des personnes ont été violemment prises à partie car noires, femmes, musulmanes, homosexuelles... Lors du rassemblement sur les Champs-Élysées, ce sont même des « On est chez nous » qui ont été scandés, alors que plusieurs militants d’extrême droite connus étaient aperçus dans les affrontements avec la police. Sans pour autant que ces actes odieux n’engagent tous les gilets jaunes, la composante raciste et xénophobe de certains participants – qui se sont sentis autorisés à aller sur ce terrain sans être inquiétés – n’est pas à occulter. D’ailleurs, plusieurs dirigeants des « Républicains » ou du RN ont pu se rendre dans des rassemblements et y être applaudis.

Les victoires de gauche se font attendre. On s’impatiente. On craint de passer à côté du grand soir, alors qu’il se déroulerait, là, sous nos yeux. Mais, lorsque la colère gronde, les formes qu’elle prend sont multiples. Quand certains prennent la tête de cortège pour radicaliser le mouvement social, d’autres mettent leur gilet jaune pour bloquer un rond-point. Certains accusent les patrons, d’autres les immigrés. Certains se réfugient dans le rejet du système ou l’abstention, d’autres dans un vote ouvertement raciste. Et tout ne se vaut pas. Tous ces phénomènes sont des symptômes différents d’une même colère, mais aux centres de gravité différents. Certains plus progressistes que d’autres. Ça ne veut pas dire que les gilets jaunes seraient tous des sales cons ; mais simplement que leur mouvement montre beaucoup de signes que son centre de gravité se situe dans l’espace le plus à droite du mouvement social. Alors pourquoi en faire la pointe la plus avancée de la révolution en cours ? N’y a-t-il pas encore des millions de gens dans ce pays qui partagent une saine colère contre la vie chère, mais qui sous aucun prétexte n’iraient défiler aux côtés de leaders d’extrême droite ? Qui ne resteraient pas passifs devant des agressions racistes ? Qui, s’ils soutiennent la contestation contre la vie chère, ne sont pas pour autant des gilets jaunes ? Certains affirment que les classes populaires seraient aujourd’hui réactionnaires, voire lepénistes, et s’imaginent devoir céder sur ce terrain. La majorité d’entre elles choisit en réalité l’abstention, refusant ainsi et la gauche qui déçoit et les fascistes.

La bataille culturelle perdue depuis des années ne convertit qu’une minorité aux idées les plus ignobles : en réalité, la majorité est surtout devenue silencieuse. Leur préférer les « fâchés mais pas (trop) fachos » est dangereux. Notre camp devrait plutôt se demander comment reconquérir ces classes populaires silencieuses : les cadres de militantisme que nous proposons sont-ils adaptés aux évolutions des modes de vie ? Les programmes keynésiens que nous proposons tiennent-ils compte de l’ampleur des changements du marché du travail et des nouvelles aspirations individuelles et collectives ?

Sans mépris pour ceux qui soutiennent de près ou de loin le mouvement actuel, que nous pourrons pour certains retrouver dans d’autres mobilisations moins ambiguës, notre priorité est avant tout de remobiliser toutes celles et tous ceux qui ont perdu l’espoir. Dès maintenant, en appelant à des grèves et des manifestations sous nos mots d’ordre. C’est sûr, cela sera plus long et plus laborieux que de courir après des gilets jaunes. Mais ce n’est qu’en se donnant cette peine que la gauche renouera avec la victoire.

Pour une grande concertation citoyenne, par Jean-Claude Mairal, président du conseil de développement du pays Vichy-Auvergne

Vu la situation difficile de nombreuses familles modestes en secteur rural ou périphérique des villes, on ne peut que comprendre la colère exprimée par les gilets jaunes. Comment y répondre ? Peut-on en rester au simple constat des difficultés liées à l’augmentation de l’essence et du fioul ? Notre société est tellement éclatée, morcelée, avec un individualisme très développé, un communautarisme implanté dans certains territoires, une logique catégorielle et corporatiste irriguant nombre de secteurs économiques, que l’État et les collectivités ne peuvent pas à elles seules répondre aux attentes diverses et souvent contradictoires exprimées par les populations et les territoires. Pourtant, aux yeux de celles et ceux qui les expriment, elles sont légitimes.

Nous sommes désormais dans une société atomisée où on ne s’écoute plus et où on ne s’entend plus. On ne se parle plus, si ce n’est via les réseaux sociaux et dans des termes qui n’ont rien à voir avec un véritable dialogue et des échanges constructifs. Chacun est persuadé en son for intérieur qu’il a raison et que l’autre a tort. On ne cherche même plus à s’informer et à vérifier ce que l’on fait circuler. Non ce qui compte, c’est « sa vérité », qu’on est prêt à justifier par n’importe quel moyen, même en diffusant de fausses informations.

Il n’y a qu’un seul moyen pour rétablir le lien entre les citoyens et la société dans son ensemble, c’est de développer à tous les niveaux une démocratie participative et collaborative, une citoyenneté active faite de responsabilité individuelle et collective vis-à-vis de la société. De créer les conditions pour que nos concitoyens soient auteurs et acteurs de tout ce qui conditionne leur vie propre et celle de leur territoire.

La démocratie délégataire est en bout de course, tout comme les partis politiques et les syndicats dans leur fonctionnement actuel. Les élus se doivent de devenir les facilitateurs de cette réflexion et intervention citoyenne. Ils doivent, non mettre de l’huile sur le feu, souvent en contredisant et reniant ce qu’ils promettaient hier. Mais ils doivent faire preuve de responsabilité et agir pour sortir de cet éclatement de la société en favorisant les liens entre citoyens autour de l’intérêt général. La même réflexion vaut aussi pour l’exercice du mandat syndical. Malheureusement, bien qu’on ait souvent le mot démocratie à la bouche, peu de choses ont bougé en ce domaine.

C’est pourquoi, face à ce profond clivage de la société, face à la situation des plus modestes et face aux enjeux de la survie de l’humanité, certains appellent de leurs vœux l’organisation d’une grande concertation nationale, à l’image du Grenelle de l’environnement de 2007, pour refonder le consensus social autour de l’action environnementale et sortir de cette confrontation mortifère. Ils ont raison. Il n’est pas trop tard. L’urgence est là. Oui, plus que jamais, démocratie. Démocratie et citoyenneté !

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