Édition du 11 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Socialisme démocratique et écologie : Inséparables mais distincts

Sur le plan des principes, le socialisme démocratique et l’écologie marchent main dans la main, si l’on peut s’exprimer ainsi. Tous les deux contestent le type de développement économique que nous endurons et le productivisme outrancier qu’il promeut, et la pollution généralisée qui en résulte, la surconsommation qu’il entraîne, les inégalités sociales toujours plus marquées.

Dans la réalité, les choses sont moins claires et définies, plus brouillées et plus floues.

Tout le monde est pour la vertu contre le vice. Mais si l’on veut résoudre l’équation justice sociale- équilibre écologique, on se heurte alors à de considérables difficultés d’ordre commercial, économique, social et politique. Établir un échéancier crédible et des objectifs réalisables dans un avenir prévisible, réduire ces contradictions se révélera ardu, tant celles-ci sont fondamentales et grosses de conflits potentiels entre les différents acteurs sociaux et politiques. On se trouve en présence d’antagonismes qui poussés à bout, peuvent devenir explosifs.

De ce point de vue, le mouvement de protestation des « gilets jaunes » français, ceux et celles qui contestent la hausse du prix de l’essence décrétée par le gouvernement Macron représente peut-être un avant-goût de ce qui se prépare.

Tous les ingrédients d’une crise sociale majeure sont réunis : un gouvernement d’allégeance rétrolibérale et adepte de l’austérité budgétaire, multilatéraliste, branché sur les couches sociales urbaines nanties et « mondialisées », partie prenante des contraignants Accords de Bruxelles et qui décide d’une augmentation du prix du carburant soit-disant pour diminuer l’émission de gaz à effet de serre mais en fait pour remplir les coffres de l’État, et un très nombreux petit peuple dont les fins de mois deviennent toujours plus serrées et surtout qui n’en voient pas la fin.

Pour le gouvernement Macron, libéralisme commercial tous azimuts, « ouverture à l’autre », équilibre budgétaire et une certaine conception accommodante de l’écologie vont de soi. Au niveau social où se meuvent Macron, ses ministres, leurs alliés de la haute finance et la bureaucratie de Bruxelles, les problèmes des gens dits ordinaires (ouvriers, employés subalternes, précaires, etc.) n’existent pas, sauf en période électorale. Et encore...

Macron et ses ministres n’ont pas davantage prévu la protestation des automobilistes que le gouvernement Charest n’avait vu venir la crise étudiante du printemps 2012.

Pourtant la colère gronde un peu partout au même rythme que l’environnement se dégrade et que le climat se dérègle en dépit des ententes internationales sur la réduction des gaz à effet de serre (dont l’administration Trump vient de se retirer).

Le prétexte invoqué par Macron pour justifier la soudaine hausse du prix de l’essence est révélateur des contradictions de notre époque.

Les deux enjeux majeurs qui la marquent sont d’une part celui d’un rééquilibrage social, dont le keynésianisme formait autrefois la base mais qui a été mis à mal par trente ans de politiques restrictives, et d’autre part le dérèglement climatique et la dégradation accélérée de l’environnement avec toutes les dangereuses conséquences qui en découlent.

Ces deux enjeux remettent en cause le productivisme effréné de nos sociétés dont l’économie fonctionne aussi avec de moins en moins de travailleurs et travailleuses permanents (taux de chômage élevé en France, pour ne prendre que cet exemple). Le problème de la pollution (comme celle des déchets de plastique dans les océans) menace même l’équilibre de plusieurs écosystèmes sur notre planète.

Réinventer une certaine justice sociale (un terme ampoulé que je n’apprécie guère mais qui me semble convenir au sujet de cet article) et diminuer peu à peu la pression sur le climat et l’environnement naturel représentent les plus gros deux défis majeurs de notre époque.

Mais la manière de les relever et définir un ordre de priorités pour y parvenir s’avère compliqué, voire épineux. Des choix difficiles, et même déchirants devront être faits tôt ou tard. Et ces objectifs sont-ils tout à fait compatibles ?

Tout d’abord avec la mondialisation accrue de l’économie et du système de production industriel (ce qui se traduit par des délocalisations massives du Nord au Sud), diverses sortes d’ententes internationales ont vu le jour en Amérique du Nord et en Europe : des traités contraignants qui consacrent et accentuent la domination de quelques « gros joueurs » comme la Chine, les États-Unis et l’Union européenne, sans oublier des acteurs plus modestes mais importants comme le Japon et des pays dits « émergents » tels l’Inde, la Thaïlande et l’Indonésie.

L’expansion économique, la compétitivité financière et technologique et la consommation croissante de la classe moyenne de certains pays comme la Chine et le Japon nichent au coeur de ces ententes sur lesquelles les classes politiques nationales ont toujours moins d’emprise, du moins celles de l’Occident ; un processus très salissant, au sens littéral comme figuré.

Défaire ces traités ou les modifier relèvera du tour de force. Tant que la majorité des classes politiques (élues ou pas) restera attachée à ce système et donnera priorité à l’austérité budgétaire au détriment de politiques d’égalité sociale, on ne pourra espérer grand chose, ni sur le plan de l’équité sociale ni sur celui de l’assainissement de l’environnement. Peut-être faudra-t-il une série de crises politiques aiguës pour que les politiciens et politiciennes envisagent enfin (et pas juste en paroles) de changer de système ou même juste de le réformer, ce qui de toute façon s’avérera très malaisé vu les accords internationaux léonins déjà signés et le moule rétrolibéral imposé par ces mêmes classes politiques depuis trente ans à leurs populations

On peut transposer des considérations semblables au problème général de la pollution qui ne se limite pas au dérèglement climatique. Au-delà de propos vertueux, les classes politiques ne font pas grand chose pour assurer un meilleur équilibre écologique, du moins sur le plan global.

Alors, que faire ?

Il n’existe aucune solution simple et pratique à ces problèmes. Il faut tenir compte de leurs multiples dimensions et des conflits d’intérêt qui en forment la trame.

Tout d’abord, pour redistribuer la richesse, il faut la créer et l’augmenter ce qui repose sur un système de production industriel, c’est-à-dire standardisé. On ne peut produire de biens à grande échelle et amasser de l’argent sans recourir à une forme ou une autre d’organisation industrielle, que ce soit à partir d’usines ou de bidules informatisés (« l’intelligence artificielle », entre autres).

Toute production en série quelle qu’elle soit et les profits qu’elle génère entraîne inévitablement un certain niveau de pollution. Il faut la limiter autant que possible, mais pourra-t-on jamais l’éradiquer ? Il est permis d’en douter.

Il faut éviter d’embellir la réalité d’autrefois, celle d’avant la révolution industrielle : une campagne verte habitée par de vertueux paysans, des artisans peuplant de beaux villages dont les maisons étaient construites avec des matériaux naturels.

La pollution a toujours existé : le crottin de cheval et d’âne emplissait les rues, le manque d’hygiène (suivant nos critères modernes) causait des épidémies périodiques qui décimaient la population et en période de mauvaises récoltes, la disette sévissait, faute de système élaboré de redistribution.

Au moins, la révolution industrielle a assuré à la longue, malgré les sacrifices imposés aux ouvriers à ses débuts, un approvisionnement régulier bien que très inégal de biens et services de toutes sortes, ceci couplé à l’élargissement de la démocratie et à la montée du socialisme au dix-neuvième siècle. L’hygiène, publique et privée, s’est beaucoup améliorée par rapport à la période antérieure.

Pour résumer, concilier totalement justice sociale et sauvegarde de l’environnement exigera de véritables acrobaties de la part d’éventuels gouvernements de gauche et la réalisation de ce but ne sera pas toujours possible.

Par exemple dans une région frappée par un taux de chômage élevé et persistant, une entreprise offre d’établir une usine avec beaucoup d’emplois à la clé mais qui provoquera de la pollution. Que décideront alors les autorités locales et régionales ? Un dilemme cornélien... La population elle, éprouvée par la pauvreté, ne se laissera-t-elle pas plutôt tenter par la promesse d’un avenir économique meilleur, fût-ce au détriment de l’environnement ?

Par ailleurs, reconnaissons qu’il n’est plus envisageable de poursuivre sur la lancée d’un « développement » économique dont les travers et les dangers se dessinent plus clairement de jour en jour.

Certains et certaines parlent « d’écosocialisme » pour concilier égalité sociale et respect de la nature. Un pari tenable dans une certaine mesure ; il est souhaitable de créer un maximum d’emplois dans le secteur environnemental. Mais cette gageure souffre de certaines limites aussi. Elle ne pourra remplacer un développement économique indispensable à la prospérité. On ne doit pas jeter le petit avec l’eau du bain comme on dit, bref tolérer la pauvreté au nom d’un certain idéalisme écologique. Je me méfie d’un certain courant écologique trop exclusivement vert, qui en vient à accorder plus d’importance au poisson qu’au pêcheur, à l’arbre qu’au bûcheron.

Ce courant de pensée est facilement récupérable par les entreprises comme celles qui se vantent dans leur publicité télévisée de vendre de la viande « sans OGM » mais bien sûr sans mentionner la surexploitation de leur main d’œuvre ni certaines formes de pollution qui découlent de leurs méthodes de production.

Paradoxalement, rétrolibéraux et certains écolos se rejoignent. Des politiques « de rigueur » se camouflant derrière des prétextes d’équilibre environnemental ne formeraient qu’une imposture, que les travailleurs et travailleuses refuseraient à juste titre.

Des crises genre « gilets jaunes » risquent de se multiplier si les politiques écologiques ne sont pas minutieusement préparées par la concertation entre les principaux acteurs de la société (dont les centrales syndicales et les groupes communautaires) pour répartir équitablement les sacrifices requis entre les différentes couches sociales ; faute de quoi des mesures dites écologiques se verront refusées par une majorité de citoyens et de citoyennes, surtout si elles ne sont pas compensées par des politiques plus égalitaires de redistribution de la richesse.

Joindre socialisme et écologie est une mission délicate, difficile, et impossible à accomplir intégralement.

Cette double mission exige donc des mesures globales sur le plan international comme national, elle suppose la collaboration de plusieurs gouvernements et donc des modifications substantielles aux règles du jeu qui président en ce moment aux échanges commerciaux et économiques. Autant dire qu’on n’est pas sortis du bois !

Chine, États-Unis, Japon, Union européenne et Inde sans compter bien d’autres États défendent farouchement leurs intérêts respectifs et ne sont pas à la veille de s’entendre sur des politiques de sauvegarde de l’environnement.

CONCLUSION

Il est impossible de concilier justice sociale et protection de l’environnement sans changer le système économique et commercial actuel. Non seulement plusieurs gouvernements sont-ils encarcanés par des traités contraignants axés sur la déréglementation et la compétitivité, mais la plupart s’accrochent aux mesures d’inspiration rétrolibérale, vues par eux comme la méthode par excellence de valorisation du capital.

Si la justice redistributive ne peut guère se concevoir en dehors de l’assainissement de l’environnement, l’inverse est vrai aussi. La promotion politique et économique des classes populaires constitue un préalable aux sacrifices qu’exigera la sauvegarde de la nature. Prétendre favoriser celle-ci tout en négligeant celle-là relève du mensonge.

En théorie, la sauvegarde de l’environnement suppose la collaboration entre divers États mais leurs intérêts commerciaux opposés rendent la chose quasi impossible dans le contexte présent.

Pour compenser (et pour commencer), il faudrait agir localement et régionalement. Des mesures bien ciblées pourraient assainir l’environnement et créer de l’emploi dans ce secteur d’activité.

Comment financer ces mesures ?

Des masses d’argent échappent au fisc en raison des abris fiscaux et beaucoup de financiers ne paient pas leur juste part d’impôt. Si les gouvernements consentent aux efforts (et aux risques) nécessaires pour récupérer ces sommes, ces dernières pourraient largement servir à défrayer les coûts de la dépollution et des investissements publics vers le marché du travail et la sécurité sociale. Ce serait déjà un bon début.

Viser à éliminer toute forme de pollution paraît utopique ; n’importe quelle activité économique en génère dans des proportions variables. Tout comme l’égalitarisme total, tel que prêché longtemps par les communistes est non moins irréaliste, et au surplus démenti par l’histoire.

On peut au mieux s’approcher de la réalisation de ces idéaux.

La politique est l’art du possible, dit-on ; un autre proverbe s’applique aussi bien : le mieux est l’ennemi du bien.

Jean-François Delisle.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Planète

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...