Édition du 21 août 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Océanie

Intervention : quelle souveraineté pour la Kanaky ?

La situation en Nouvelle-Calédonie demeure celle d’une domination coloniale. La stratégie négociatrice des accords Matignon de 1988 et de Nouméa de 1998, dite de « décolonisation douce », a montré ses limites avec l’annonce clairement formulée par Manuel Valls en février de maintenir la Nouvelle-Calédonie dans la France, dont la tonalité rappelle dans un autre contexte les colons d’Algérie.

tiré de : Entre les lignes et les mots 2018 - 13 - Notes de lecture, textes et pétitions

Ses avancées institutionnelles n’ont pas réduit l’aggravation d’inégalités sociales discriminatoires qui touchent d’abord les kanak, en particulier les jeunes (30% au chômage), y compris la minorité qui a accédé à une réussite scolaire : à diplôme égal ils passent derrière les autres dans l’accès à l’emploi, ainsi que les femmes soumises à une double domination patriarcale coutumière et européenne.

1- La NC est avec l’Algérie l’exemple même d’une colonie de peuplement.

La colonisation y a été brutale sur la Grande Terre, voire génocidaire à la fin du 19ème siècle, chassant de ses terres le peuple kanak vers des réserves encadrées par le colonisateur. Sa population a diminué de moitié entre 1864 et 1920, par la répression féroce de la résistance kanak marquée par le soulèvement d’Atai, en 1878, et avec une moindre envergure à Koné, en 1917, mais aussi par l’arrêt d’enfanter des femmes (refus des enfants des viols et hors de la terre coutumière).

La langue obligatoire imposée est le français dès 1863, les langues locales de tradition orale sont réprimées sévèrement à l’école et dans la vie publique. C’est donc l’œuvre des missions catholiques et protestantes, qui va commencer à écrire les langues mélanésiennes a des fins de catéchisation, et constituer une réelle scolarisation enfants-adultes, en particulier dans les îles Loyauté.

Le peuplement a d’abord été pénitentiaire (transplantés de droit commun, déportés de la Commune, relégués de la révolte algérienne d’El Mokhrani) à partir de 1864. La découverte du nickel en 1864 va vite entrainer un apport forcé de populations de travailleurs colonisés d’Asie-Pacifique, qui accompagne une colonisation européenne d’appropriation des terres spoliées.

Avec la fin des lois sur l’indigénat en 1946 et l’accès des kanak à la citoyenneté française, le peuplement européen est accéléré avec une visée manifeste électorale, mais aussi économique avec le boom du nickel des années 60-70 qui s’accompagne d’un essor des services et des administrations. L’arrivée de ces « métros » repose en grande partie sur une migration passagère de 2-3 ans renouvelable une fois, avec une minorité qui s’installe, celle de la migration océanienne (20 000 wallisiens et futuriens) est une main d’œuvre à tout faire. La colonisation de peuplement a donc changé de forme en lien avec l’essor du capitalisme mondialisé et de ses investissements financiers (Question que nous devons analyser plus à fond, présence australienne, néozélandaise, chinoise et américaine (USA, Canada, Brésil). La colonisation du début par l’Empire français reste cependant fondamentalement celle d’une position stratégique par sa surface maritime et l’extraction du nickel de l’île dans le Pacifique Sud.

2- Le mouvement anticolonial s’organise à partir de 1946 avec la création par des européens de l’Union Calédonienne en 1953 qui se bat pour l’inscription des kanak sur les listes électorales et la scolarisation des jeunes.

Mais c’est après Mai-68, où ont participé un groupe de jeunes kanak ayant atteint l’université française, que se créent à leur retour les mouvements Foulards rouges et 1878, dont est issu le Palika parti indépendantiste créé en 1975, mais aussi l’évolution comme parti indépendantiste de l’Union Pour la Mélanésie en 1974 et l’Union Calédonienne en 1977. Les leaders soixante-huitards sont donc les dirigeants historiques du mouvement indépendantiste (Eli Poigoune et Paul Néaoutine entre autres). Ces partis créent le Front Indépendantiste en 1979, qui va faire 34,4% aux élections territoriales et obtenir 14 députés sur 56, avec 4 membres au gouvernement calédonien. Cette période est marquée par l’essor des violences de colons qui rappelle l’Algérie avec l’assassinat de Pierre Declercq en 1981.

La présidence Mitterand met en place la mission Fabius Pisani de 1982 dont l’objectif est de négocier une logique d’autodétermination référendaire. Son échec entraine la sortie du Front Indépendantiste du gouvernement et la dissolution de l’assemblée territoriale en septembre 84. Le FI se transforme en FLNKS (Front de libération nationale de Kanaky socialiste) et boycotte les nouvelles élections de décembre 1984. Le Parti Travailliste créé en 1981 en lien avec l’USTKE syndicat kanak et une minorité d’européens, reste hors du FLNKS en opposition à toute participation et négociations avec le colonisateur.

Ce que la presse appelle les « évènements » de 1984-86 est en réalité un mouvement de libération nationale qui lutte pour l’indépendance de façon non-armée (barrages routiers, occupation de terres, actions contre les mairies et des bureaux de vote, etc.), contrairement aux colons qui assassinent Eloi Machoro et Marcel Nonnaro en 1985 après 10 membres de la tribu des Tiendamite dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou le 5 décembre 1984. La mort de quatre gendarmes puis le massacre de la grotte d’Ouvéa (19 kanak abattus), sont un tournant de la lutte.

3- Cet essor de la violence entraine l’ouverture des négociations et les accords Oudinot-Matignon de 1988 qui mettent un terme au mouvement, le Parti Travailliste dénonçant ces accords comme une trahison. Ces accords mettent en place institutionnellement 3 provinces : le Nord et les îles Loyauté dirigées par les indépendantistes, le Sud par les loyalistes (2/3 de la population à majorité européenne, 67% des richesses), la construction de l’usine de nickel dans le Nord financée par l’Etat français, la construction d’écoles et de collèges, la restitution des terres spoliées qui avait déjà commencé partiellement dès les années 50, la création d’un Sénat coutumier comme source de lois. Une liste de signataires prépare le référendum dont la question centrale est celle des listes électorales : générale, provinciale et spéciale dérogatoire pour le référendum. C’est cet enjeu qui prolonge la période de préparation aux accords de Nouméa de 1998 jusqu’en 2014-2018, avec en cas de NON à l’indépendance un autre en 2019, puis en 2020, et en cas de Non à répétition décision de l’Etat français.

Les accords du 2 novembre 2018 sont donc un compromis : ajout d’inscription 7 000 « coutumiers » et 4 000 « communs » sur la liste spéciale référendaire, mais aussi réduction à 3 ans au lieu des 10 ans précédents d’installation en Nouvelle-Calédonie pour être inscrits, ce qui étend la possibilité pour des métros installés de s’inscrire, accords contesté par le Parti Travailliste et une partie de la base locale des partis constituant le FLNKS. Ces accords indiquent clairement que l’Etat Français n’a pas renoncé à sa politique coloniale de peuplement dans sa stratégie de décolonisation qui vise à intégrer les partis indépendantistes dans les institutions de la République par un début de « rééquilibrage économique » qui reste limité des régions qu’ils administrent.

4- Le FLNKS est donc confronté à une série de débats de divergences qui résultent de cette situation, dans un contexte qui n’est plus celui des mobilisations des années 80. Ils concernent en particulier : quelle société indépendante à construire, la place du nickel dans l’économie indépendante et l’écologie, quelle agriculture d’autosuffisance, mais aussi le droit coutumier et la place des femmes. Le 36ème congrès du FLNKS du 2 février 2018 a débattu également de la liste électorale référendaire ou le Palika et l’Union Calédonienne n’ont pas la même position sur les limites de l’élargissement de la liste aux natifs qui votent aux « victimes de l’histoire » (position UC depuis 1982) ou aux seuls kanak et exploités du Palika. Le congrès a abouti au compromis de se recentrer sur l’organisation de la campagne pour le 1er référendum : pas de président du FLNKS mais collège de direction, plateforme ouverte au Parti Travailliste, aux associations et aux églises, mais le Parti travailliste a déjà annoncé qu’il est pour une indépendance immédiate par un vote uniquement kanak et exploités, et en conséquence, actuellement, est pour un appel au boycott.

La rencontre avec des militants de l’Union Calédonienne et du Palika, mais aussi avec des associations de femmes locales montre que l’on n’est plus dans le mouvement 84-86 et une perspective « socialiste » du FLNKS. Les acquis des accords de 1988 et 1998 déjà obtenus, la crainte de nouvelles violences, la dérive délinquante ou radicale (question pas évidente à cerner) de jeunes, la crainte « réaliste » de la capacité à établir un état indépendant (absence de cadres) tendent à privilégier une demande d’accompagnement par la France des lendemains du référendum. S’ils ne donnent pas lieu à des débats explicites sur quelle société à construire, ils affirment une tradition qui ne soit pas conservatrice et la fin des inégalités sociales. Les mouvements associatifs de femmes, qui gèrent concrètement la vie quotidienne, participent aux mobilisations locales contre les inégalités sociales et scolaires, revendiquent la reconnaissance de leur parole par les hommes et la fin des violences conjugales ou coutumières. Si tous et toutes se déclarent indépendantistes, nombreux s’interrogent sur la question d’aller voter, marquant une critique implicite de la gestion au sommet et l’absence de démocratie au sein du FLNKS quant aux accords du 2 novembre. Ils refusent cependant que leur éventuel non-vote soit considéré comme un boycott, tel qu’il est revendiqué par le Parti Travailliste mais pas par le RIN (petit groupe activiste kanak) qui mène une campagne d’inscription des jeunes sur les listes électorales.

5- Quelles positions de soutien au mouvement indépendantiste à discuter :

Dans une lutte de libération du colonialisme, l’autodétermination est le plus souvent associée à l’indépendance nationale, affirmation d’une identité libérée et naissance d’une nation. Il est un temps symbolique d’une histoire sociale et sociétale. Cela se retrouve en Kanaky mais dans le contexte d’un rapport de force électoral aujourd’hui peu favorable et une question référendaire qui reste inconnue. Il est donc important de ne pas se substituer aux indépendantistes kanak dans la décision, et attendre la Convention du KLNKS prévue en avril.

Il est cependant essentiel d’affirmer que :

– nous soutiendrons le vote pour une indépendance en rupture avec la colonisation, une transition de construction d’une indépendance à venir.

– défendons l’inscription automatique de tous les kanak sur la liste référendaire (20 000 manquants actuellement),

– soutenons toutes les luttes sociales et associatives locales, et en particulier celles des femmes, sur leurs revendications sociales, sociétales et écologiques.

– et aussi leur défense face à toute attaque violente de l’extrême-droite coloniale

Décoloniser les esprits est écrire l’histoire coloniale comme réappropriation anticoloniale commune.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Océanie

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...