Édition du 11 décembre 2018

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Asie/Proche-Orient

Israël : élections sans raison

Les élections à venir, comme la plupart des élections précédentes, sont devenues un autre rituel interne, sans grande signification, dans le rite fictif de la démocratie israélienne

Tiré de Tlaxcala.org

Tout le monde savait que les nuages de la suspicion planent sur le Premier ministre Benjamin Netanyahou, que le ministre des Finances Moshe Kahlon a plongé l’économie dans le déficit et n’a pas résolu les problèmes de logement, que la ministre de la Justice Ayelet Shaked brûle la démocratie, que la ministre de la Culture et des Sports Miri Regev nuit à la culture et harcèle les arts ; que le ministre de l’Éducation Naftali Bennett introduit la religion et le nationalisme dans les écoles ; que le ministre de la Sécurité publique Gilad Erdan mène une guerre ridicule, avec des moyens scandaleux, contre le mouvement BDS ; bref, que la situation n’est pas bonne et qu’elle ne va faire qu’empirer.

Alors, pour quelle raison ce gouvernement est-il en train de tomber ? Parce que Gaza n’a pas été frappée assez durement. Parce que l’armée n’a pas versé assez de sang. Parce que la brute n’a pas frappé l’orphelin gazaoui comme elle aurait dû. Israël est prêt à tout pardonner, sauf la retenue. C’est également ce qui configurer la campagne électorale : qui a porté un coup et qui ne l’a pas porté. Qui est un héros et qui est ramollo. Qui est UN Rambo et qui est une couille molle.

C’est ainsi que les prochaines élections, comme la plupart des élections précédentes, sont devenues un autre rituel interne, sans grande signification, dans le rite fictif de la démocratie israélienne. Essentiellement, ce qui a été est ce qui sera. L’identité du prochain premier ministre est beaucoup moins importante que ce qui sera proclamé pendant la campagne électorale.

Les élections, en principe, n’auront aucun enjeu. Gaza a fait tomber le gouvernement, mais aucun des candidats n’a rien à offrir sur la question de Gaza, sauf des mots creux et un pansement. Une enquête menée ce week-end par Israel Television News auprès des chefs des partis a révélé la vérité toute nue : à l’exception de Meretz et de la Liste commune, qui proposent la levée du blocus de Gaza - la seule solution qui existe - aucun autre parti n’a rien à dire.

Avi Gabbay le travailliste a dit : "Nous reprendrons l’initiative et prendrons des décisions." Yair Lapid a promis : "Dissuasion et levier économique." Bla, bla, bla, bla, ou en un mot : rien. Quand il s’agit du sujet le plus fatidique, l’occupation, oui, l’occupation, il n’y a pas de "polarisation" ou de "haine fraternelle" en Israël - les opinions diffèrent à peine. Le centre-gauche parlera du président palestinien Mahmoud Abbas et ne fera rien, la droite ne parlera pas - essayez de trouver la différence. Et quand il n’y a pas de différences sur la question la plus importante de toutes, les élections ne sont plus rien du tout.

Les autres questions sont moins importantes. Il est clair qu’un nouveau gouvernement de droite continuera à endommager le tissu de la démocratie, que la liberté et les droits de l’homme seront encore plus limités. Les abus à l’encontre des demandeurs d’asile vont s’aggraver, les organisations de gauche seront mises à l’écart et même interdites. La liberté d’expression sera également restreinte. Il sera interdit de critiquer les soldats des Forces de défense israéliennes - c’est loin d’être tiré par les cheveux. Quant à l’appui du public au BDS, n’en parlons même pas.

Une aile droite qui a confiance en elle-même est une aile droite plus dangereuse. Néanmoins, elle n’osera pas faire ce qu’elle a l’obligation de faire : annexer la Cisjordanie, ou du moins la zone C. Elle ne fera que continuer à jeter les bases juridiques d’un État pratiquant l’apartheid, ce qui a commencé avec la loi de l’État-nation, mais elle n’osera pas établir officiellement un tel État.

L’attaque d’un nouveau gouvernement de droite contre la démocratie sera une mauvaise chose, mais dans un pays dont la moitié des habitants (les Palestiniens) vivent sans aucun droit ou dans des conditions de discrimination sévères (les Palestiniens ressortissants d’Israël), c’est un préjudice moins important pour les privilégiés. Aucun gouvernement alternatif prévisible ne changera la situation de base d’une demi-démocratie pour la moitié de ses habitants. Ainsi, les élections en Israël ne sont pas vraiment des élections, tant qu’il n’y a pas de véritable démocratie et de réelles différences idéologiques.

Un gouvernement de centre-gauche améliorera l’atmosphère et stoppera la détérioration. Avec Gabbay, Lapid, Tzipi Livni, Ehud Barak ou Benny Gantz à la tête du gouvernement, moins de militants des droits humains seront arrêtés à l’aéroport Ben-Gourion et moins d’institutions artistiques seront fermées. Il n’y aura plus d’attaques contre le système judiciaire et l’Europe occidentale montrera une fois de plus son affection. Importante, mais pas cruciale. Nous n’aurons pas moins de guerres, ni moins de colonies de peuplement. Alors, qu’aurons-nous accompli ?

Nous ne devons pas désespérer. Mais les élections ne peuvent aujourd’hui susciter de grands espoirs, même si elles conduisent à un bouleversement. Aucun remplaçant prometteur ne s’échauffe sur la ligne de touche. Beaucoup de slogans et de promesses seront ânonnés, les partis se réuniront et se sépareront, les journalistes fêteront et tout ça se résumera à un nouveau point mort, juste un nouvel effort futile. Une élection futile.

Source : https://www.haaretz.com/opinion/.premium-elections-for-no-reason-1.6658943

Date de parution de l’article original : 17/11/2018

Gideon Levy

Journal Haaretz, Israël

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