Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Je ne veux plus de votre humiliation, ni de votre héroïsme

« il s’agit de prendre la vie politique québécoise par le bout de son épaisseur culturelle, dans ses particularités, ses couleurs, ses expressions, ses manies – dans son caractère idiosyncrasique ».

Dans sa présentation, Dalie Giroux indique que son métier consiste à se « pencher de manière curieuse sur les choses laides et étranges de la vie collective », que la pensée critique doit « maintenir le regard sur ces choses qui nous concernent, mais ne nous intéressent guère ». Elle parle aussi de la dernière parade du croque-mort et nous invite « aux gestes d’une émancipation radicale ».

Tiré de Entre les lignes, entre les mots.

L’ouvrage est divisé en trois parties : « Nous » et les autres, Maîtres chez nous, On n’est pas des sauvages !.

Il n’y a pas que dans la petite province nommée France que certain·es fantasment autour d’une hypothétique « identité républicaine » aux relents d’exclusion. Dalie Giroux analyse les discours de la droite souverainiste québecoise, la soit-disant « égalité-déjà-là » ou « société plurielle achevée ».

Elle nous rappelle que « le fait de n’être pas touché par la discrimination semble alors en faire disparaître l’existence possible ou même faire disparaître l’exigence de se mettre en rapport avec celle-ci, au-delà d’un plan personnel ». J’ajoute que la communauté majoritaire ne se pense jamais en termes de communauté particulière, que majoritairement les hommes se pensent comme des êtres humains génériques et qu’à leurs yeux cela ne semblerait pas être le cas des femmes représentées comme le sexe ou sexe particulier, que majoritairement les Blanc·hes se considèrent « sans couleur » et que seul·es les « autres » auraient une peau à la pigmentation significative… que la culture chrétienne dominante serait d’une essence différente des autres cultures « religieuses », que la civilisation dite occidentale serait la concrétisation d’un progrès qu’il faudrait généraliser, etc.

Ces être humains, niant leurs particularités, ont pour le moins des difficultés avec les réalités plurielles – pour ne pas dire avec le pluriversalisme – et assurent un « vacarme défensif » lorsqu’il s’agit de concrétiser l’égalité réelle. « Les luttes sociales, ouvrières, les luttes de décolonisation, féministes, de diversité sexuelle, culturelle et religieuse, les luttes autochtones constitueraient une source d’éclatement de l’unité et de l’universalité du sujet politique québécois ». Le parti du républicanisme du « nous », aux tendances fortement paranoïaques, crée un « ennemi fictionnel », défend une version « hiérarchique naturaliste du progrès social », développe une « passion triste de la peur des autres », dresse une « bannière antipatriotique de la différence », utilise une grammaire politique profondément impériale…

Comme le rappelle l’autrice, « on ne produit pas une société plurielle sans activer en profondeur des structures politiques et économiques d’égalité », d’où la nécessité, entre autres, de rompre avec les constructions sociales dominantes, redécouvrir les critiques anti-coloniales, valoriser les expériences non-hiérarchiques, générer de nouvelle trames délibératives et coopératrices, régler les questions territoriales avec les nations innue, atikamekw et anishinabe…

Dans les autres textes de cette première partie, Dalie Giroux décrypte « la structure d’énonciation » de l’essai identitaire « Code vie de Hérouxville », la construction du « nous et les autres », le déficit de valeurs affirmatives, le « puits imaginaire » du ressentiment, l’élaboration identitaire comme rejet d’autres…

Elle discute aussi de la construction institutionnelle des droits individuels, de l’idée organique de la nation, du retournement fantasmatique des réalités et du « syndrome de persécution », de liberté et de coercition, de désinhibition contagieuse de « passions tristes », des élixirs généralement amers produits par l’« angoisse de la disparition », d’amour de l’autorité…

Dans la seconde partie, Dalie Giroux parle des radios-poubelles et de la liberté d’expression, une liberté particulière et située car « exigée par ou reconnue à une entité commerciale ». « Liberté » semble bien un nom et des exigences contradictoires. Pour le cas des radios-poubelles, « ce qui était réclamé, dans ce cas, était une liberté de consommer une certaine radio (posture clientèle), et non une liberté politique d’exprimer certaines idées dans l’espace public (posture citoyenne) ». Elle aborde aussi l’interpénétration généralisée des sphères du marché et de la politique, la notion d’espace public dans les sociétés libérales et capitalistes et sa négation des contradictions, les situations d’« abus verbal protégé par la liberté commerciale d’expression », la figure archaïque du tyran…

J’ai notamment apprécié le texte sur un domaine culinaire industrialisé et distingué, la réification des aliments sous forme de marchandise alimentaire branchée, l’accaparement marchand extensible comme presque à l’infini…

« La fête a un caractère public, elle manifeste un pouvoir secret et appropriable – celui du commun. Elle est voisine de la révolte ». La fête mais non le « prêt-à-fêter », la fête comme excès et non comme rassemblements préformatés, « à la jonction de l’industrie culturelle et de l’industrie touristique, du capital et de l’Etat », la fête comme expression jaillissante ou débordante et non comme déploiement festivalier, « la fête, comme tout ce qui fait vivre, ne vient pas du magasin »…

Chacun·e pourra apprécier l’« autopsie ironique du débat » sur les riches, la responsabilisation individualisée de soi bien dans les incantations ou hymnes néolibéraux, l’évangile éditocrate : « pour être riche c est a la portée de tous suffit de s’enlevé les doigts du nez et du cul »…

Si il y a bien « Nous » et les « autres », s’il est politiquement exprimable que certain·es veulent être « Maîtres chez nous », il convient cependant de faire semblant de le justifier par le rappel sentencieux « On n’est pas des sauvages ! ». Dalie Giroux ironise sur le parti québécois (PQ), le mélange de dramaturgie de la souffrance et d’affirmation identitaire, le ressentiment et la faute attribuable aux autres, le sentiment du centre d’être à la marge, « Drôle d’animal qui, dans sa « marginalité », rappelle que l’ensemble de la scène de représentation politique québécoise est soumis à l’objectivation autoritaire induite par le capitalisme mondialisé, qui inclut la souffrance économique de toutes les classes, le fédéralisme canadien comme héritage impérial, les flux migratoires de travailleurs et de travailleuses mondialisées, l’ignorance des revendications des peuples autochtones, le développement économique mortifère, les impératifs de réduction de l’État social, la destruction environnementale et l’association automatique entre l’augmentation du PIB et le bien-être collectif », l’idée loufoque selon laquelle « ils ont le devoir de représenter la « nation » contre elle-même en des temps troubles »…

J’ai particulièrement apprécié le texte sur le « Blocus indigène », deux aspects des luttes autochtones, « l’invisibilité des questions autochtones dans la culture publique canadienne et québécoise, d’une part, et la méconnaissance de la conception autochtone du territoire chez le public et les dirigeantes politiques, d’autre part », le lien particulier au territoire, la nécessité de s’assurer de son intégrité…

Le titre de cette note est emprunté au texte « Colonisateur/coloniséE »
Dans le dernier texte, Dalie Giroux parle d’indépendances, de savoirs, de l’explosion des objets de l’interrogation et de l’enquête sur la vie sociale et politique, d’appropriation, « le savoir est monopolisé, privatisé, détenu, désarticulé, et est production de soumission plutôt que de liberté ». Il convient de s’y opposer et de développer les usages, le commun et la gratuité…

L’autrice aborde les dimensions politiques du langage, la monopolisation étatique du langage par le biais de l’institution de la souveraineté, l’industrialisation de la parole, le système de redondance, la parole techno-industrielle, les assemblages expressifs stato-capitalistes, le protocole de valorisation complexe et son unité noire – le profit, la parole politique et ce qui rend visible, le geste et l’éthique de la fissure, la revendication d’indépendance concrète et les ruptures avec l’impuissance, les moyens de briser l’« évidence par l’action », l’auto-organisation et les luttes autochtones…
« il s’agit de s’atteler à la tâche d’habiter là où l’on peut, sans intermédiaire »

Dalie Giroux : Le Québec brûle en enfer

Essais politiques

M Editeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec)2017, 136 pages.

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