Édition du 12 décembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Montée de l’extrême-droite en France

Je persiste : faire barrage au FN, seul parti raciste !

J’ai douté de mon choix hier en lisant de bons commentaires critiques de mon billet, mais mes doutes ont été levés à la fois par d’autres témoignages reçus et par la lecture d’une analyse très récente de Nonna Mayer, spécialiste connue du FN, s’appuyant sur les sondages annuels effectués pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme depuis 1990, sondages qui explorent toutes les formes de racisme et de xénophobie.

On y trouve de quoi contester fortement les arguments de certains de mes critiques de gauche (pas tous) qui estiment qu’en réalité entre le FN tel qu’il a évolué depuis le père Le Pen et la droite des Xavier Bertrand et consorts, il n’y a plus guère de différence. Ce serait presque « bonnet blanc et blanc bonnet » (encore un vieux réflexe de mon vieux passé…).

Or ces sondages annuels permettent de façon assez fine d’obtenir des réponses à des questions précises en distinguant bien les préférences politiques des personnes sondées. J’anticipe une objection : les idées des « chefs » (ou cheftaines) politiques ne sont pas forcément celles de leur électorat ? Sans nul doute, mais ces mêmes chefs sont dans tous les cas conduits à tenir compte au moins en partie de leurs électorats respectifs, de leurs militants, et savoir ce que pense leur « base » de sympathisants sur le racisme, l’antisémitisme ou d’autres discriminations fait partie de l’anticipation des conséquences de leur installation au pouvoir.

[Ajout du 10 décembre, 11 heures : j’ai placé en annexe ma contestation d’un autre argument qui m’a été opposé, à savoir la faible marge de manœuvre supposée d’une présidente de région FN, ce qui réduirait beaucoup l’enjeu politique]

Que nous disent en très résumé ces enquêtes annuelles commentées par Nonna Mayer ?

D’abord, contrairement aux effets d’image assez habilement projetées par Marine Le Pen et ses proches, sur toutes les questions relatives à la perception de l’Autre, « autre » par ses origines, sa couleur de peau, sa religion, sa culture, et quelle que soit la vague de sondage retenue, les réponses des sympathisants frontistes sont toujours BEAUCOUP plus négatives que celles des sympathisants des autres partis, droite comprise.

Plus précisément : « si on répartit les personnes interrogées en quatre groupes par niveau croissant d’ethnocentrisme (le « racisme »), de « très faible » (scores 0-1) à « très fort » (6-10), 87% d’entre eux sont très ethnocentristes, contre 48% des proches des partis de droite, 33 % des proches des partis du centre, et 18% des proches des partis de gauche. Surtout, si on regarde l’évolution dans le temps des sympathisants FN, LA PROPORTION DES « TRES RACISTES » N’Y A PAS VARIE DEPUIS 2011, STABILISEE A 87%. »

« L’arrivée de Marine Le Pen n’a donc pas atténué les préjugés de ses sympathisants. En revanche les sympathisants des autres partis et surtout ceux de droite, dans un contexte de crise économique et de désaffection politique, sont devenus plus racistes. La proportion des scores très élevés sur l’échelle d’ethnocentrisme est passée dans le même temps de 11 à 21% chez les sympathisants de gauche (+10 points), de 58 à 69% chez les centristes (+11), et de 33 à 55% chez les sympathisants de droite (+22). L’écart entre le niveau de racisme au FN et dans les autres partis a certes un peu diminué, mais il reste spectaculaire, les frontistes distançant encore les sympathisants des partis de droite de 32 points et ceux de gauche de 66 points. »

« Le refus des sympathisants FN de voir dans les Musulmans des citoyens comme les autres dépasse de 48 points celui qu’on observe chez les sympathisants des autres partis (23 points dans le cas des Français juifs), leur jugement négatif de la religion musulmane est supérieur de 42 points (contre 20 pour la religion juive). »
« Une question, posée depuis 1999, demande à la personne interrogée d’évaluer son propre degré de racisme : « En ce qui vous concerne personnellement, diriez-vous de vous-même que vous êtes plutôt raciste, un peu raciste, pas très raciste, pas raciste du tout ? ».

Cet indicateur s’avère clivant, et étroitement corrélé aux échelles d’ethnocentrisme, d’antisémitisme et d’aversion à l’islam. La frontière passe entre ceux qui se disent plutôt ou un peu racistes et les autres, les premiers donnant systématiquement les réponses les plus intolérantes. Sur la période étudiée, leur proportion moyenne tourne autour de 28 %. MAIS ELLE BAT TOUS LES RECORDS CHEZ LES PROCHES DU FN : 82% SE DISENT RACISTES (DONT 43% « PLUTOT » ET 39% « UN PEU »), ALORS QUE CHEZ LES PROCHES DES AUTRES PARTIS LA PROPORTION TOMBE A 25% ET 16% CHEZ LES PROCHES DES PARTIS DE GAUCHE. Si elle baisse de 5 points depuis 2011, elle reste à un niveau exceptionnellement élevé : 80% (contre 26% chez les proches des autres partis). La sympathie pour le FN est encore aujourd’hui le fait d’une très large majorité de « racistes » assumés, se revendiquant comme tels.

« Ces résultats montrent un décalage certain entre le discours de la présidente du Front national et celui de ses soutiens. Les sympathisants déclarés de son parti se distinguent par un niveau record de rejet de l’Autre, rejet assumé puisque quatre sur cinq se définit comme « raciste ». Alors que Marine Le Pen a fait de l’antisémitisme un tabou, plus d’un sympathisant sur deux a des notes élevées sur une échelle de préjugés anti-juifs. Alors qu’elle prend soin de cibler le « fondamentalisme islamique » et non l’Islam, ses partisans ne font pas la différence. Ils se distinguent des proches de tous les autres partis par leur niveau exceptionnellement élevé d’« islamophobie », au sens de rejet de l’Islam, de ses pratiques, et de ses fidèles. La « dédiabolisation » entreprise par Marine Le Pen n’est pas en phase avec la vision du monde de ses sympathisants. Le « nouveau FN », à cet égard, ressemble encore beaucoup à l’ancien. »

Voilà pour aujourd’hui. Je laisse mes proches et bons amis qui vont s’abstenir ou voter blanc dans ma région se débrouiller avec ça, mais en ce qui me concerne je mettrai mon grain de sable pour tenter d’empêcher LE SEUL PARTI TOUJOURS ET AUTHENTIQUEMENT RACISTE d’exercer le pouvoir.

Si « nous » y parvenons alors que « nous » détestons (politiquement parlant) Xavier Bertrand et ses idées, cela voudra dire que le report de voix de gauche s’est effectué dans des proportions considérables, non pas par un « réflexe républicain » qui n’a plus guère de sens, mais par un réflexe antiraciste (et anti homophobe, et pro droits des femmes, etc.) qui a toujours beaucoup de sens. Et si ce réflexe de gauche est massif, ce que je souhaite, cela voudra dire que les arguments de mes amis en question sont très très minoritaires à gauche. Ce que je souhaite aussi. Cela dit, eux comme moi, nous avons une longue tradition de minoritaires…

ANNEXE : l’un de mes critiques de gauche m’a indiqué un article qu’il recommande et dont voici le lien. Je ne connais pas l’auteur, Marc Laimé, journaliste et spécialiste des enjeux de l’eau, sans doute quelqu’un de très bien, mais ses considérations sur le fonctionnement politique des conseils régionaux ne correspondent absolument pas à mes 20 ans d’expérience de coopération intense et régulière (bien que toujours bénévole, donc indépendante de toute pression) avec mon propre conseil régional notamment sur des questions d’emploi et de transformation écologique et sociale. Je pense vraiment que ce journaliste ne connaît pas bien le sujet. Au fond, il nous explique que même une présidente FN ne pourrait pas faire grand chose, donc pas grand mal, parce que son administration ne suivrait pas ou parce que des tas de choses essentielles se décident nationalement et chez les Préfets.

Certains de ces arguments sont justes, mais cela ne correspond qu’à une partie du pouvoir politique régional et pas forcément la plus importante. En réalité, un président de région, s’il a une équipe soudée et une majorité acquise, peut décider DE PRESQUE TOUT et devenir un potentat. Je ne dis pas du tout que j’ai observé cela avec les équipes de ma région, je dis qu’un président déterminé en a la possibilité, notamment pour tout ce qui concerne des crédits qu’on attribue où l’on veut et qu’on coupe sèchement ailleurs, pour fermer des services entiers et mettre fin à des missions et des partenariats associatifs, etc. Sous-estimer ce pouvoir est peut-être pratique quand on est partisan de l’abstention ou du vote blanc, mais c’est une grave erreur factuelle.

Pour lire le texte intégral "Le mythe de la dédiabolisation du FN – Les adhérents et sympathisants du Front National n’ont jamais cessé d’être raciste et xénophobe" de Nonna Mayer : http://www.pressegauche.org/spip.php?article24584&var_mode=calcul

Jean Gadrey

Jean Gadrey, né en 1943, est Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.
Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

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