Édition du 21 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Je suis intellectuel

L’anti-intellectualisme a longtemps été un défaut fondamental de la société québécoise. On croyait en être sorti à la fin de la Révolution tranquille, mais c’était sans compter sur la révolution de droite qui commençait en même temps que déclinait la grande ère des acquis sociaux, soit vers la fin des années 70.

La transformation de la lutte de classe en conflit culturel qu’a si bien décrite Thomas Frank dans son livre What’s the Matter With Kansas ? (traduit en français par Pourquoi les pauvres votent à droite) s’alimente entre autres de cette confusion entre intellectuel et snob et contribue à faire croire que, parce que les dominants et leurs larbins affichent un mépris de façace pour la culture savante, ils sont du côté du peuple essayant de gommer par là la différence de classe, prétextant que les philosophes et les écrivainEs oppriment les gens plus que les banquiers et les propriétaires de manufactures.

Le maire d’une ville qu’il n’est pas nécessaire de nommer ici croit avoir la vérité révélée par Dieu le père en personne et est certain d’être le seul à avoir raison contre l’évidence scientifique. Ce même maire affirme ensuite que les intellectuelLEs sont les personnes qui se pensent plus fines que les autres. On se demande s’il faut rire ou pleurer devant ce raisonnement absurde en miroir.

Les intellectuelLEs sont les personnes qui font de la réflexion leur fonction principale. Leur activité n’a pas nécessairement de valeur pratique immédiatement. C’est toutefois cette occupation qui permet la découverte de principes utiles en science, en philosophie, en sciences humaines, puis dans la vie. S’il n’y avait pas eu d’intellectuelLEs pour rêver à des choses inutiles, on pourrait dire adieu aux avancées dans le monde de la chimie et de la biologie (la découverte des médicaments se base sur leurs principes), de la physique (le développement de l’électricité, puis de l’électronique se base sur ses principes), de la philosophie (bon, c’est vrai que la « vie bonne », ça n’intéresse personne), de l’économie (la redistribution de la richesse, par exemple), etc.

Il est bien certains que les conservateurs (c’est-à-dire les Libéraux à Québec et les Conservateurs à Ottawa) préfèrent une société sans intellectuelLEs où l’on se contente de faire du développement technique, ça fournit des robots pour les usines et ça évite les contestations étudiantes. Mais ils oublient que même leurs techniques de manipulation reposent sur des principes psychologiques qui ont d’abord été trouvés par des rêveuses et rêveurs inutiles qu’on appelle intellectuelLEs.

Il n’y a pas de raison de mépriser les travailleuses et travailleurs manuels. Il n’y en a pas davantage de mépriser les travailleuses et travailleurs intellectuels.

Cela dit, il faut être conscient que les intellectuelLEs ne sont ni meilleurEs ni pires que les autres membres de la société, qu’elles et ils font aussi des bêtises (par exemple l’École de Chicago), qu’elles et ils peuvent contribuer autant au malheur de leurs semblables qu’à leur bonheur. Mais, voilà, justement, elles et ils font partie de la société et y ont un rôle à jouer, qui ne mérite certainement pas le mépris dans lequel les maires à œillères les tiennent.

Il n’y a pas de raison de mépriser les travailleuses et travailleurs manuels. Il n’y en a pas davantage de mépriser les travailleuses et travailleurs intellectuels.

Francis Lagacé

LAGACÉ Francis
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