Édition du 14 août 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

Jean-Luc Mélenchon et la question des rapports entre syndicats et partis politiques

Que peuvent révéler les échanges d’amabilités entre Jean-Luc Mélenchon et les organisations de salarié.e.s pendant et à la suite de la mobilisation contre les ordonnances devant réformer le code du travail ? Les critiques exprimées par le député constituent une rupture par rapport à ses positions passées sur les rapports partis-syndicats. Pourquoi un tel changement ?

Tiré de Europe solidaire sans frontière.

« Nous avons perdu la bataille des ordonnances. La France insoumise a pourtant fait un maximum d’efforts : elle a convoqué les premiers rassemblements dès juillet, puis appelé à une marche qui a été un succès. Mais nous avons perdu. La première raison, c’est la division syndicale. La seconde, c’est la coupure entre les forces syndicales et politique. On sait déjà ce qui doit changer ».
(Jean-Luc Mélenchon dans le Journal du Dimanche, 21 janvier 2018)

Depuis l’automne dernier, le leader de la France insoumise (FI)e a reçu une volée de bois vert de la part des responsables syndicaux tels quels Jean-Claude Mailly et Laurent Berger. Si le numéro un de FO, invité des Quatre Vérités, le 8 octobre 2017, expliqua « J’ai envie de lui dire keep cool mec ! Tu fais de la politique ou tu fais du syndicalisme ? On n’a pas de leçon à recevoir de lui ou d’autres. Il est dans un rôle politique, nous on fait du syndicalisme. Ce n’est pas la même chose », le numéro de la CFDT ne fut pas plus tendre à l’égard de Jean-Luc Mélenchon, en rappelant, le 21 décembre 2017, la ligne de partage étanche censée exister entre les syndicats et les partis politiques : « Je ne me mêle pas de politique, alors que Jean-Luc Mélenchon ne se mêle pas de syndicat ». A ce moment-là, tandis que la mobilisation des salariés contre la nouvelle réforme structurelle du marché du travail, restée dans son lit, n’avait pu empêcher le Président de la République, Emmanuel Macron, de gagner « par KO », les principaux responsables de ces deux organisations syndicales paraissaient vouloir solder les comptes avec celui qui les avaient à maintes reprises mises en cause.

En effet, Jean-Luc Mélenchon avait d’abord expliqué que l’échec patent de la mobilisation contre les ordonnances réformant le code du travail était avant tout la conséquence de la division syndicale, c’est-à-dire de l’incapacité des organisations syndicales à proposer un front unitaire de lutte, par-delà leurs divergences, comparable à qui s’était donné à voir à l’automne 2010 lors de la mobilisation historique contre la réforme des retraites. Cette désunion aurait généré, d’après lui, une « pagaille insupportable » qui aurait rebuté une part importante des forces sociales susceptibles de se mobiliser contre cette réforme du code du travail. Jean-Luc Mélenchon reprocha également vivement aux organisations syndicales d’avoir laissé lettre morte sa proposition d’une grande marche centralisée dans les rues de la capitale, sur les Champs Élysée ou ailleurs, formulée, le 23 septembre 2017, lors du rassemblement qu’il avait initié avec ses partisans Place de la République. Les syndicats une fois ralliés auraient ouvert la marche. Enfin, il alla jusqu’à dénoncer la stratégie qui avait fait, selon lui, la preuve de son échec patent : celle consistant à organiser des journées d’action carrée de 24 heures espacées dans le temps : « stratégie qui a échoué face à El Khomri et a encore moins bien marché face à Macron ».

Dès lors, aux yeux de Jean-Luc Mélenchon, les directions syndicales, du fait non seulement de leur récurrente désunion, de leur stratégie jugée défaitiste, mais également de leur refus d’épouser conjointement la perspective qui leur avait été proposée « généreusement » par la FI, ne s’étaient pas montrées à la hauteur de « l’offensive politique » engagée par le pouvoir politique contre le monde du travail.

Finalement, allant au bout de sa logique, le Président du groupe FI à l’Assemblée nationale en vint à pourfendre la Charte d’Amiens, pourtant constitutive de la définition du syndicalisme en France, qui consacre l’absence de lien de subordination hiérarchique entre le syndicat et n’importe quel parti politique (en l’occurrence il s’agissait de la SFIO en 1906). A ce sujet, il répondit sans ambages : « Le dogme du mouvement social indépendant de la politique a montré sa limite », avant de dénoncer le mésusage qui serait fait, d’après lui, de la fameuse Charte d’Amiens par les directions syndicales, afin de maintenir « chacun de son côté », et par là même de minorer absolument, sinon nier, le rôle des partis et des mouvements politiques, et donc celui de la FI, dans les mobilisations sociales dont la direction devrait toujours rester leur apanage. Postulant a contrario que le mouvement social n’était pas la propriété exclusive des syndicats, étant donné que les questions sociales, à l’instar de ces ordonnances modifiant le code du travail, étaient « des questions de société qui ont un contenu hautement politique », Jean-Luc Mélenchon appela, d’abord par soucis d’efficacité, à la nécessaire « convergence populaire » et « jonction » entre les syndicats, les partis politiques et le secteur associatif.

Refusant de devoir continuer à s’autocensurer pour ne pas risquer de froisser la susceptibilité des organisations syndicales qui se considéreraient inaccessibles à la critique qui émanerait des politiques, Jean-Luc Mélenchon revendiqua le droit pour les responsables des partis politiques, amis du mouvement social, de dire ce qu’ils pensaient de ce qui se fait au sein du mouvement social, et a fortiori de pouvoir discuter sur un pied d’égalité avec les syndicats de l’élaboration de la stratégie devant être mise en œuvre, et donc des répertoires de l’action collective. Il demanda que la FI soit considérée comme un interlocuteur à part entière, ayant le droit d’exercer une partie du pouvoir décisionnel en ce qui concerne l’organisation du mouvement social.

Le temps où les partis politiques devaient se contenter de faire de la figuration, de demeurer en permanence subordonnés aux directives syndicales, sans piper mot, serait révolu à ses yeux. Dorénavant, ils (la France insoumise dans son esprit) devaient être perçus comme les coorganisateurs de l’action collective qui se donnerait à voir dans l’espace public : « Les organisations politiques ont toute leur place dans la mobilisation et la conduite du mouvement de résistance sociale. ».

Les dirigeants syndicaux semblèrent ne pas supporter que Jean-Luc Mélenchon s’autorisent à les désigner comme les principaux responsables de l’échec de la mobilisation contre les ordonnances. En critiquant ouvertement leurs positionnements politiques et leurs choix stratégiques, il venait ni plus ni moins se mêler de ce qui ne le regardait pas, alors qu’eux-mêmes s’abstenaient par principe de commenter les décisions et les actions de la France insoumise sur laquelle il exerçait le leadership, notamment l’action de ses « parlementaires insoumis ».

Mais sans doute furent-ils d’autant plus surpris des reproches qui leur étaient adressés par Jean-Luc Mélenchon, que celui-ci, au cours de la dernière décennie, notamment depuis son départ du Parti socialiste, n’avait eu de cesse d’affirmer qu’il se gardait bien de commenter publiquement la stratégie des organisations syndicales.

Ainsi, pendant la mobilisation contre la réforme des retraites de l’autonome 2010, alors qu’il était sollicité par un journaliste d’Orange qui lui demandait s’il appelait à la reconduction de la journée de grève du mardi 12 octobre 2010, il répondit très fermement : « Je n’appelle à rien du tout, ce sont les travailleurs qui décident, et cela ne peut pas être quelqu’un d’autre qu’eux dans leur section syndicale et sur leur lien de travail. Nous on soutient ». Celui qui était alors la principale figure médiatique du Front de gauche insista sur la primauté indiscutable à ses yeux des organisations syndicales en tant que codirectrices de la mobilisation en cours. Lui-même et ses camarades n’avaient à avoir d’autre volonté que celle consistant à subordonner a priori leur calendrier d’action à celui décidé collectivement en amont par les organisations syndicales.

Le même jour, invité le matin sur RMC, il rappela le monopole des syndicats dans l’organisation de la lutte, et a fortiori la subordination indispensable des partis politiques à leur endroit : « Les syndicats derrière lesquels je me range sans conditions organisent la résistance sociale. Et nous nous essayons de contribuer avec nos modestes moyens à la réussite des journées de mobilisation ». Une fois encore, les partis politiques, qui n’étaient pas là pour interroger et discuter les modalités de l’action collective, devaient se contenter d’aider les salariés dans la réussite de la lutte dont les syndicats demeureraient le centre nerveux. Le 24 octobre 2010, interrogé dans l’Émission Dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon avait cité, pour donner une idée concrète du rôle de simple « petite main » incombant, selon lui, aux partis politiques, l’exemple de la collecte de fonds organisée par des militants du Front de gauche pour soutenir l’effort de grève des salariés en lutte.

Disant vouloir trouver une porte de sortie à ce conflit des retraites en train de se s’enliser, il fit la proposition non pas de programmer une journée de mobilisation supplémentaire qui aurait été proposée par le Front de gauche et à laquelle les syndicats auraient été appelés à soutenir a posteriori, mais d’organiser un référendum national pour soumettre la réforme des retraites à l’onction du suffrage universel. Relancé par Jean-Jacques Bourdin sur RMC au sujet de la possibilité d’appeler à la grève reconductible, il répondit, une fois encore de façon catégorique : « Je m’interdis de dire ce que je préfère. J’ai un avis, c’est que les syndicats savent ce qu’il faut faire. Je ne suis pas dirigeant syndical ». Et pour clore le débat, faisant directement référence à l’esprit de la Charte d’Amiens et à ses principes cardinaux, il rappela que les syndicats et les partis devaient marcher séparément dans des couloirs clairement délimités, et que ces derniers n’avaient pas leur mot à dire concernant tout ce qui relevait du domaine réservé des organisations syndicales : « Je m’en tiens à ce que j’ai toujours dit, à savoir que le Charte d’Amiens voté par le syndicat à l’époque unique CGT prévoyait une séparation du politique et du syndicat. Je dis que je soutiens les syndicats, et que je propose donc un référendum en tant que responsable politique ».

Pendant toute la mandature de François Hollande, y compris pendant la longue mobilisation contre la réforme dite El-Komeri, Jean-Luc Mélenchon resta fidèle à cette conception légitimiste des rapports entre partis et syndicats, héritage directe du « syndicalisme révolutionnaire » ou « syndicalisme d’action directe » du début du vingtième siècle, et qui était censé contraindre les partis politiques à cultiver la remise de soi l’endroit des syndicats dans le cadre des mobilisations sociales. Il n’était pas question pour lui de renouer avec la conception social-démocrate du syndicalisme, reprise et institutionnalisée par Lénine et les bolchéviks. Celle-ci postulait la nécessaire subordination permanente du syndicat au parti dépositaire du « savoir vrai » et « facteur subjectif » de la révolution prolétarienne.

Alors, certes, il organisa avec le concours du Front de gauche, un peu sur le modèle des militants lambertistes dans les années 1980, d’importantes manifestations centralisées à Paris sur des thèmes aussi divers que le TSCG (30 septembre 2012), la VIe République (5 mai 2013), la révolution fiscale (1er décembre 2013). Mais ce fut toujours en dehors d’une période de mobilisation sociale contre une réforme gouvernementale. Ainsi, en adoptant une telle posture virulente à l’encontre des syndicats français, Jean-Luc Mélenchon rompit radicalement avec la ligne de conduite qui semblait avoir été toujours la sienne depuis qu’il avait rejoint le PS en septembre 1976, et qu’il avait continué à défendre, même une fois avoir quitté cette organisation en novembre 2008 pour fonder le Parti de gauche.

Historiquement, c’étaient les organisations dites « d’extrême gauche », les organisations trotskistes notamment, qui critiquaient de façon récurrente dans leur organe politique respectif la politique stigmatisée comme défaitiste des « bureaucraties syndicales ». Ces dernières devaient être dénoncées et combattues, bien que façon différenciée, par les militants révolutionnaires en tant que « facteur d’ordre ».

Aussi, la violente passe d’armes entre la FI et les principales organisations syndicales à la fin de cette année rappelle-t-elle le conflit qui avait opposé en 2009 la CGT et le NPA qui, à peine fondé, fut accusé de vouloir jouer le rôle de « super-syndicat », et par voie de conséquence de prétendre pouvoir « se substituer » aux organisations syndicales existantes. La CGT de Bernard Thibault, qui en avait assez de recevoir des leçons de la part du NPA concernant la gestion soit-disant inconséquente du mouvement social en cette année au cours de laquelle fut organisée dans l’unité la plus complète trois grandes journées de mobilisation contre les effets sociaux de la crise du capitalisme (29 janvier 2009, 19 mars 2009, 1er mai 2009), décida de ne pas participer à son Université d’été.

*

Malgré sa dénonciation de l’usage totémique qui serait fait de la Charte d’Amiens par les directions syndicales pour sauvegarder le statu quo, Jean-Luc Mélenchon n’a nullement l’intention de remettre en cause « l’indépendance » des organisations syndicales au sens d’autodétermination. Et même s’il aspirait à recréer des liens de subordination hiérarchique sur le modèle de ceux qui ont pu exister entre le PCF et la CGT, il n’en à de pas les moyens de toutes manières. De plus, il n’existe, semble-t-il, aucune politique d’intervention particulière au sein des syndicats, comme pourrait l’être l’animation d’une tendance estampillée FI dans le but de conquérir à terme une majorité à l’issue d’un congrès et transformer de cette façon un syndicat en « courroie de transmission », en prolongement organisé de la FI dans les entreprises.

Ainsi, Jean-Luc Mélenchon ne cherche sans doute pas à inverser les rôles entre partis et syndicats. Il souhaite davantage un rééquilibrage entre ces deux pôles pour parvenir à un rapport plus égalitaire entre eux. Autrement dit, il souhaiterait que les syndicats, tout en conservant leur indépendance à l’égard des partis politiques et en continuant à agir en souveraineté, renoncent à concevoir le mouvement social comme leur domaine réservé, et par là même s’ouvrent enfin à l’idée force « d’association » entre partis et syndicats et a fortiori de « co-construction » du mouvement social, au sens de « processus reposant sur une mise en forme d’interactions entre des acteurs afin que ceux-ci élaborent au fil de leurs interactions des accords sur des points précis (méthodes, stratégie, objectifs) ». Il verrait ainsi d’un bon œil, par exemple, que les partis puissent être dorénavant associés aux réunions de préparation des journées d’action réservées jusqu’alors aux seules organisations syndicales.

Une question demeure néanmoins : pourquoi un tel changement de la part de Jean-Luc Mélenchon ? Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce que cela révèle ? Y-a-il un lien de causalité entre l’émergence récente de la FI dans le système partisan français, le rôle politique qui lui est conféré, et cette évolution remarquable ? Est-ce-là l’expression d’une « tentation hégémonique », lui qui n’a de cesse d’expliquer, encore dans le Journal du Dimanche daté du 21 décembre 2018, qu’entre la FI et Emmanuel Macron, il n’y a que des partis en déshérence, c’est-à-dire plus grand-chose, sinon rien ? Jean-Luc M élenchon a t-il juste insister sur cette « double division » entre organisations syndicales et entre syndicats et partis pour mieux minorer sa propre responsabilité dans l’échec de la mobilisation sociale contre les ordonnances, et ainsi ne pas avoir besoin de réévaluer sérieusement la réalité des rapports de forces dans le champ politique en France ?

Il est surprenant qu’aucun journaliste ou commentateur, au lieu de se contenter de rapporter ces échanges d’amabilités entre lui et ces dirigeants syndicaux, n’ait pris la peine de rappeler au leader de la France insoumise comment il avait toujours envisagé au moins jusqu’au printemps 2016, le partage des tâches entre les syndicats et les partis (aux syndicats le mouvement social et les luttes d’usines, les procédures électorales et l’action législative aux partis). Il serait bon de lui demander de rendre intelligible cette évolution récente, en expliquant ce qui avait pul’amener à abandonner (définitivement ?) sa conception séculaire des rapports légitimes entre partis politiques et syndicats.

Hugo Melchior

Hugo Melchior

Blogueur sur le site de Mediapart.

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