Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Kavanaugh, Bolsonaro et leurs copains

Le 6 octobre 2018, Brett Kavanaugh est nommé de justesse – par 51 sénateurs contre 49 – juge à la Cour suprême des États-Unis. Compte tenu du curriculum de l’intéressé, cet épisode de l’histoire nord-américaine constitue une attaque en règle contre les féministes et, en particulier, la mouvance #Metoo. La candidature de ce magistrat, soupçonné de plusieurs viols et agressions sexuelles, a suscité des débats dont le volume sonore et la médiocrité caractérisent un spectacle obscène : celui d’une violence désinhibée et d’un mépris assumé d’une classe d’hommes à l’encontre des accusatrices et plus généralement des femmes.

Tiré du blogue de l’auteure.

Les scènes d’audition au Sénat, retransmises par de multiples chaines TV et sur Internet, montrent à un public très étendu un hommes blanc, vulgaire, menteur, haineux, à la limite de la crise de nerf, les joues rouge sang, niant les faits reprochés, affirmant sa probité masculine de bon « fils, père, mari », éructant des insultes ouvertement sexistes contre ses interlocutrices. Trump, soutien inconditionnel du jeune républicain (53 ans), a joué ouvertement à se moquer des victimes ou à les singer.

Les deux hommes se sentent bafoués, davantage victimes que criminels. Pas de place à l’humilité, aux yeux baissés, aux excuses, au repentir. L’approximation des enquêtes est hallucinante et l’impunité proportionnelle au niveau hiérarchique : extrêmement élevée. Le droit de cuissage est, en ces strates, entendu, structurel. Comme je l’avais constaté en France pour Baupin, Strauss-Kahn…, la sexualité des hommes politiques se devant d’être assouvie, le corps des femmes assujetti et le crime sexuel, comme la haine, enseveli sous les tapis du pouvoir institutionnel, interdit de séjour dans la liste des infractions de ses dignitaires, impuni, à l’image des crimes des colons sur les esclaves, des Blancs sur les Noirs, etc. Le masculinisme politique continue ainsi à marquer des points.

Cette lecture des faits rend compte d’une première facette de cette descente aux enfers. Ancien conseiller et soutien indéfectible du Président républicain George W. Bush, Brett Kavanaugh est un homme, jeune, blanc, riche, hétérosexuel, catholique pratiquant et se plait à en faire la démonstration. Comme son mentor, il affiche son attachement au droit de port des armes à feu, son mépris des questions écologiques, son opposition à l’avortement et son homophobie. En faisant nommer à vie son protégé à la plus haute instance judiciaire de son pays, le Président des États-Unis rend majoritaire et pour une longue durée son équipe ultraréactionnaire (ils sont maintenant cinq juges républicains non modérés sur neuf) et choie son électorat. La constitution peut désormais être défaite et orienter les lois vers davantage de libéralisme sécuritaire (extension du port d’armes, de la peine de mort), de protectionnisme (fermeture des frontières), d’impérialisme religieux, de régression des droits des homosexuels, des non Blancs et des femmes.

Côté sud de l’Amérique, le 7 octobre, soit le lendemain de la nomination de Kavanaugh, le candidat d’extrême droite aux élections présidentielles du Brésil est arrivé en tête avec 46% des votes, devant son opposant de « gauche » qui plafonne à 29%. Premier effet de cette élection, 51 membres du parti du candidat ont été nouvellement élus à l’assemblée, dont 22 militaires (en exercice ou non) contre dix précédemment, et deux au Sénat. En effet, ancien capitaine d’artillerie, Jair Bolsonaro et ses soutiens aiment s’entourer de professionnels de l’ordre. Sa mission est, selon ses propres termes, dictée par Dieu. Surnommé le « Trump du Brésil », il se gausse, notamment sur les réseaux sociaux numériques dont il vante les grands mérites, d’être nationaliste, misogyne, raciste, homophobe, familialiste, de vouloir réarmer les civils, d’aimer la doctrine militaire et de regretter la dictature (1964 à 1985). Ses électeurs n’ont pas la mémoire courte. Les plus jeunes n’ont pas connu la période fasciste de l’histoire du pays. Mais, pour les pauvres non blancs, la montée en épingle de ce Zebulon leur permet de s’engouffrer dans un discours sécuritaire et xénophobe pour mieux chasser leurs démons quotidiens (misère, violence, bureaucratie…) et pour les blancs riches de rompre avec toute forme de progressisme et de prôner la libéralisation à outrance des services, l’enrichissement personnel… Les plus vieux (riches entrepreneurs, propriétaires terriens…) gardent une nostalgie ostensible d’un régime où ils pouvaient mener leurs affaires tranquillement. La hausse de la bourse après le vote en témoigne.

L’histoire politique du pays de la démocratie participative et des Forums sociaux se répète sans doute aidée en cela par le soutien d’une nébuleuse devenue en quelques années surpuissante, celle des évangélistes. Comme dans le cas de Trump et Kavanaugh, cette Église vient en soutien des candidats politiques les plus réactionnaires et aime à convertir ceux que ces personnages ne sont pas : des laisser pour compte, pauvres, ségrégués, exclus, sans voix, et encore moins des femmes noires. Bâtie sur les ruines du catholicisme – y compris sa portion progressiste inspirée par la théologie de la libération –, en s’emparant de ses symboles et récits – importance de la crucifixion/sacrifice de Jésus, croyance aux miracles, interprétation littérale de la Bible, attachement à Jérusalem… – et armée des échecs des urbains laïques, son objectif est d’engranger de l’argent (potentiellement 10% du salaire de chaque disciple) et de supplanter l’État là où il démissionne. Le but ultime est de maintenir le capitalisme et les inégalités qu’il génère : misère, écart de richesses, trafics en tout genre (drogue, armes, êtres humains), racisme, classisme, sexisme. Ses grands prédicateurs intègrent les universités et les institutions les plus importantes des pays, en plus de contrôler les médias. Ils organisent par la même occasion le profit financier rapide et particulier d’une élite réactionnaire blanche et vénale, dont les actes sont ainsi rendus invisibles et impunis. Luttes contre la violence et la corruption, bien réelles, ne représentent alors que des prétextes pour bannir le collectif – la solution viendra de chaque fidèle –, bâillonner toute voix progressiste, faire avancer des idées rétrogrades.

Il y a peu, je soupçonnais Trump d’être payé pour toutes ses activités réactionnaires aux niveaux national et international (notamment son appui au régime ségrégationniste israélien). Avec la nomination de Kavanaugh à la Cour suprême, mon hypothèse se confirme. Elle s’étoffe aujourd’hui de l’expérience brésilienne. Le transfert de l’ambassade des États-Unis en Israël à Jérusalem et aujourd’hui l’ascension accélérée, notamment dans la périphérie/favélas des grandes villes, d’un Bolsonaro qui soutient l’ultra-droite israélienne, représentent un des résultats des promesses faites aux évangélistes (25% des 328 millions d’États-uniens et 29% des 210 millions de Brésiliens) en échange de leur soutien politique et électoral.

La piste évangéliste constitue ainsi la deuxième facette de l’affaire Kavanaugh. Gardons-là bien en tête, sinon nous risquons de nous voir dissoudre dans le négationnisme, l’autoritarisme, le militarisme, le culte de la hiérarchie, de l’oppression et de l’aliénation. Avec Kavanaugh et Bolsonaro, les dominations de sexe, de classe, de race deviennent nécessaires à la « défense de la démocratie ». Elles représentent aux yeux de ces ultraconservateurs les seules portes de salut de l’humanité, sans remise en cause et équivoque possible. Une fatalité biblique.

La dépolitisation des contestations est déjà bien entamée. Elle atteint désormais un paroxysme effrayant. Comme en Europe, la montée de l’extrême-droite et des populismes est un résultat, celui voulu par les ultralibéraux, réactionnaires et conservateurs de tous bords. Elle est déplorée par des progressistes incapables de gérer le pouvoir politique autrement que leurs adversaires (corruption, violence, sexisme ou antiféminisme). Dans les Amériques, elle se traduit par l’apogée d’une violence quotidienne qui frôle l’anéantissement politique ou pratique (meurtre, torture…) de ses opposants et plus généralement des populations.

Un autre monde est-il encore possible ? Les grandes manifestations de femmes contre les deux ultraconservateurs dans chacun des deux pays peuvent le laisser croire même si l’ambiance est morose : ces résistantes ont, elles, été arrêtées par les forces de police.

Joëlle Palmieri
14 octobre 2018

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