Édition du 21 novembre 2017

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Libre-échange

L’ALENA revu et corrigé par Trump le protectionniste

2017/06/08 | tiré de l’Aut’journal

« Le libre-échange avec les États-Unis, c’est comme dormir avec un éléphant. C’est fantastique tant que l’éléphant ne bouge pas, mais si l’éléphant se tourne de bord, t’es mort (1). » Celui qui énonce ce brillant constat, c’est Brian Mulroney. C’était pendant la campagne électorale qui va le porter au pouvoir le 4 septembre 1984. Il emprunte cette métaphore à Pierre-Elliot Trudeau qui aimait comparer la relation Canada-États-Unis à une souris partageant la couche d’un éléphant. Sa position n’avait d’ailleurs pas varié depuis son entrée en politique, en 1983. Durant la course à la chefferie du Parti progressiste-conservateur, il déclare : « Ne me parlez pas de libre-échange… Le libre-échange est une menace pour la souveraineté du Canada ».

Et pourtant… C’est sous sa gouverne comme premier ministre du Canada, que la souris accepte de s’asseoir côte à côte avec l’éléphant pour signer, en 1988, l’Accord de libre-échange Canada-US (ALECUS). En 1992, Muroney signe l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui complète et renforce le premier. L’ALENA va servir de modèle à tous les accords de néolibre-échange qui vont se négocier par la suite à travers le monde.

Or, aujourd’hui, l’éléphant impérial, qui a pris la forme de Donald Trump, barrit et se tourne de bord. Il veut renégocier l’ALENA à son avantage : America first ! Que va faire la souris ?

Avant de dénouer ce suspense, il faut répondre à la question qui taraude lectrices et lecteurs avisés : que s’est-il passé pour que Mulroney vire capot et accepte de négocier un accord de libre-échange avec l’éléphantesque voisin ?
 
L’étonnant revirement post-électoral de Mulroney

Quand il devient premier ministre du Canada en septembre 1984, Mulroney est toujours opposé au libre-échange avec les États-Unis. Mais voilà que le 17 mars 1985, à Québec, il apparaît euphorique aux côtés Ronald Reagan, président des États-Unis, annonçant l’ouverture de négociations en vue d’un accord de libre-échange entre les deux pays.

Qui a pu convaincre Mulroney de changer si radicalement d’idée en si peu de temps ? Eh bien ! le « p’tit gars de Baie-Comeau » a rencontré l’irrésistible Ronald Reagan. Celui-ci lui a expliqué que la globalisation de l’économie avait changé le rôle de l’État par rapport au monde des affaires ; pour bien fonctionner, les grandes compagnies devenues transnationales ont besoin de s’émanciper de la tutelle étatique. Reagan résume ainsi sa philosophie : « Le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes. Le gouvernement est LE problème ». Quelle est la solution ? Le libre marché ; laisser le champ libre à l’entreprise privée.

Depuis son élection en 1980, Reagan s’est fait le porte-étendard de cette idéologie qui prône la primauté du marché sur le politique : le néolibéralisme. Une idéologie littéralement renversante : primauté des intérêts privés sur l’intérêt général et le bien commun.

Le vieux président explique donc au nouveau venu en politique que pour rassurer le monde des affaires, il faut que la classe politique signe sa conformité. Ses services ont justement conçu un projet de libre-échange d’un genre nouveau que le gouvernement canadien aura intérêt à signer. Un libre-échange qui n’a rien à voir avec les vieux accords du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) en vigueur depuis 1948, qui ne portent que sur les marchandises. Ce que nous proposons, c’est un libre-échange global, qui comprend tout : non seulement les marchandises, mais aussi les services, les investissements transnationaux, la protection des brevets des multinationales et les produits agroalimentaires.

Arriviste autant que pragmatique, Mulroney acquiesce. Il a compris que son avenir politique dépendait de sa totale adhésion aux idées et politiques de l’Oncle Sam.
 
Un accord qui transforme le néolibéralisme en programme politique

Au cœur du nouveau libre-échange, on trouve quatre impératifs qui vont transformer le néolibéralisme en programme politique : moins de règlementations, plus de privatisations, ouverture des frontières nationales, flexibilité du travail. Ces impératifs catégoriques convergent tous vers un triple objectif : l’érosion de l’État social, l’affaiblissement du pouvoir des travailleurs, le renforcement du capital. 

C’est ainsi que depuis près de trois décennies, on assiste au Québec à une progressive et constante érosion de l’État social, de Bourassa à Couillard, en passant par Landry, Bouchard, Charest et Marois. Cela se traduit par une dégradation des conditions de travail et des régimes de retraite, un appauvrissement des classes moyennes, une diminution des protections sociales, un ébranlement des écosystèmes et une perversion de la démocratie.

Ces malheurs ne peuvent être attribués au seul néolibre-échange, mais également à l’idéologie qui l’a inspiré et l’inspire encore : le néolibéralisme.
 
L’éléphant bouge, que va faire la souris ?

Traditionnellement, de Reagan à Obama, le président des Etats-Unis aux visées impériales se rangeait du côté des compagnies transnationales à la défense du néolibre-échange, tandis que les élus du Congrès, assaillis par les lobbies d’affaires de leurs circonscriptions, se faisaient les protecteurs des intérêts locaux.

Avec l’arrivée de Trump, ce partage des pouvoirs s’est inversé. Aujourd’hui, le Congrès se voit dans l’obligation de défendre les intérêts des transnationales libre-échangistes, alors que le président se dresse en protecteur des intérêts proprement nationaux. Wilbur Ross, le ministre du Commerce de Trump, nous en avise : « Depuis la signature de l’ALENA, nous avons vu notre industrie manufacturière être décimée, nos usines fermer et d’innombrables travailleurs sans emploi. Le président Trump va changer ça ».

L’homme d’affaires Donald Trump appartient à la grande bourgeoisie des États-Unis. La compagnie immobilière qu’il a créée se déploie essentiellement sur le territoire national. Ses intérêts demeurent nationaux, il partage le point de vue des lobbies d’affaires nationaux.

Le 18 mai dernier, le nouveau commissaire au Commerce de la Maison Blanche, Robert Lighthizer, adresse une lettre aux membres du Congrès les avisant officiellement que le président désire renégocier les termes de l’ALENA avec ses deux partenaires, le Canada et le Mexique.

L’éléphant bouge. Que va faire la souris ? On constate que déjà elle se montre plus active, voire agressive. La ministre des Affaires étrangère, Chrystia Freeland, multiplie les voyages à Washington. Elle menace de rompre un important contrat avec la compagnie Boeing. Mulroney est appelé à la rescousse. Justin Trudeau tente d’amadouer l’éléphant en ayant soin de ne jamais le prendre à rebrousse-poil.

Tout ce monde aurait intérêt à prendre connaissance de ce que l’on appelé l’axiome de Gordon Ritchie. L’ancien négociateur-en-chef adjoint de l’ALECUS a tiré de sa longue expérience de tractations avec les États-Unis l’axiome suivant : « Dans les négociations avec les étrangers, les négociateurs états-uniens ont le mandat d’obtenir le plus de concessions possibles, sans en faire aucune ».

Il faut donc prévoir que la souris va devoir jeter plus que quelques arachides à l’éléphant. Les lobbies d’affaires états-uniens ont dans le collimateur la gestion de l’offre, le bois d’œuvre, l’exemption culturelle, l’aéronautique. Mais surtout, ils vont vouloir préserver leur domination dans les secteurs névralgique de l’économie numérique où ils dominent déjà : le commerce électronique, la propriété intellectuelle, la « nouvelle économie » genre Uber, le big data, etc.

Préparons-nous à ce que le gouvernement Trudeau fasse d’importantes concessions sur la gestion de l’offre, le bois d’œuvre et autres.
 
La morale de cette histoire

« Ne nous associons qu’avec nos égaux », conclut sagement La Fontaine dans la fable Le Pot de terre et le Pot de fer. La fable de la souris et de l’éléphant aurait dû inspirer à Mulroney la même conclusion. Pourquoi la souris a-t-elle accepté de cheminer côte à côte avec l’éléphant états-unien ? Nul ne l’y obligeait. Au contraire, toute la société civile s’y opposait. Les partis d’opposition ont tenté de bloquer les élans libre-échangistes de Mulroney. Lui-même savait qu’il jouait le rôle de la souris dans cette aventure. Il a choisi de se ranger du côté de plus puissant que soi.

Aujourd’hui, la société civile prépare la riposte et propose une alternative. Les 26 et 27 mai dernier, les représentants des organisations sociales du Canada, des États-Unis, du Mexique et du Québec campaient à Mexico pour contester le modèle de libre-échange néolibéral mis de l’avant par l’ALENA. Un accord remanié à l’avantage des États-Unis, mais non pas rejeté.

La Déclaration politique émise à l’issue de la rencontre propose de « construire un nouveau modèle d’intégration, de coopération et d’échange » entre les trois pays, pour « un développement durable, largement partagé dans toute l’Amérique du Nord ».

Dans son édition numérique du 2 juin dernier, L’aut’ journal a publié in extenso le texte de cette Déclaration.

1. Cité par Gordon Ritchie, Wrestling with the Elephant, The Inside Story of the Canada-US Trade Wars, Toronto, Macfarlane Walter & Ross, 1997, p. 43.
2. Id., ib., p. 28.

Jacquesbgelinas.com

Jacques B. Gélinas

Sociologue québécois, Jacques B. Gélinas s’est toujours intéressé aux questions touchant l’émancipation du Tiers Monde, les droits de minorités et l’organisation socio-économique des communautés humaines. Après plus d’une décennie comme coopérant en Amérique latine, il a été professeur en sociologie du développement, puis cadre au ministère des Relations internationales du Québec. Il est aujourd’hui essayiste et conférencier.

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