Édition du 19 juin 2018

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Le blogue de Pierre Beaudet

L’État-nation ou l’état de la nation

En Europe en 1789, la révolution française a renversé le système monarchique avec l’utopie d’un État pour tout le monde. Ce grand accomplissement qui devait servir aux paysans et aux artisans a par la suite été dévoyé par un groupe qui est finalement devenu une classe sociale, la bourgeoisie. Des luttes populaires ont continué à travers d’autres révolutions (1830-1848, 1871), où le peuple des pauvres s’est opposé au pouvoir centralisateur dirigeant la France au nom d’une fausse « identité » faite pour asservir la majorité. Avec cela la lutte des classes était née et prenait à revers l’État-nation au service de la bourgeoisie.

Plus tard, le concept a migré vers des monarchies réactionnaires (l’Autriche-Hongrie, la Russie tsariste et l’Empire ottoman), où des nationalités opprimées, Polonais, Tchèques, Bulgares et d’autres, ont demandé le droit à l’autodétermination. Les socialistes ont tardé à intégrer cela dans leur vocabulaire, jusqu’à temps qu’un certain Lénine en fasse un des piliers de la révolution soviétique. Les vieux empires ont éclaté en miettes pour créer des États plurinationaux dans les Balkans et en Europe centrale.

Au vingtième siècle, la lutte des nations est devenue la grande bataille anticolonialiste et anti-impérialiste au cœur de tous les combats. Des nations opprimées se sont soulevées contre la négation de leurs droits par les puissances coloniales et capitalistes, comme en Chine, au Vietnam, en Algérie, etc. L’affirmation nationale était liée organiquement à l’émancipation sociale, la réforme agraire, les droits des femmes. Une littérature de gauche a donné du sens à ce grand mouvement, notamment Frantz Fanon, qui pensait que le marxisme traditionnel sous-estimait le dispositif capitaliste dans sa dimension raciste et colonialiste.

Jusqu’à ce point, c’est cette vision qui a fait son apparition au Québec au début des années 1960, quand une nouvelle génération de socialistes a tassé dans le coin le nationalisme réactionnaire de Duplessis et du chanoine Lionel-Groulx. Aujourd’hui, les nouvelles générations de 2012 et les autres jeunes de cœur, sont en quelque sorte les héritiers de ce virage où l’émancipation nationale s’est conjuguée avec l’émancipation sociale.

L’État canadien est dans son code génétique même une machine à exploiter les peuples. Dans la tradition britannique du « divide and rule », il y a la nation « supérieure » et les autres, ce qui a l’avantage de rallier, au sein de cette « nation supérieure » les classes populaires, en échange de quelques compensations pour leur soutien à l’État. Les « autres » sont globalement exclus des circuits centraux du pouvoir. Dans les années 1960 devant la montée des luttes sociales et nationales, l’État fédéral a renforcé ses relais québécois en concédant ici et là quelques espaces pour l’essor de Québec Inc. Quelques « beaux fleurons » de ce Québec inc ont voulu aller plus loin en se créant un État « souverain mais associé », ce qui voulait dire, entre les lignes, une place plus importante au sein de l’État canadien et du capitalisme nord-américain.

La gauche s’est opposée à ce projet, ce qui l’a mis dans l’embarras, lorsque Québec Inc et la direction du PQ, l’accusait de « faire le jeu » de l’État fédéral. Des mouvements populaires et syndicaux ont capitulé devant le très grand défi de constituer une alternative entre l’État fédéral représentant l’élite canadienne et le projet péquiste accoté sur la partie plus contestataire de Québec inc.

Un des angles morts de la gauche (parmi plusieurs) est de ne pas avoir compris que le projet d’émancipation québécoise ne pourrait pas aller nulle part sans tendre la main aux peuples autochtones. Cela a pris du temps pour que cette idée fasse son chemin et on pourrait dire maintenant, un peu comme les féministes il y a 40 ans, « pas de libération du Québec sans libération des autochtones ».

L’État qui naîtra éventuellement de cette lutte d’émancipation sera nécessairement plurinational, non pas défini sur l’appartenance à une nationalité, mais construit autour d’un projet de société démocratique, inclusif et transformateur. Je pense que le Québec est enceint de ce projet, même si ce n’est pas pour demain. Comme dans tout grand changement, il faut que deux processus distincts mais inter-reliés se rencontrent au même moment : une crise majeure du pouvoir d’État (l’incapacité de gouverner, selon Lénine, de « ceux d’en haut ») et une montée en puissance, autour d’un nouveau projet hégémonique de « ceux d’en bas ». Ce n’est, apparemment, pas pour demain. C’est pourquoi j’aime le slogan zapatiste, « camarades, la lutte d’émancipation est un marathon, et non un sprint ».

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