Édition du 14 août 2018

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Asie/Proche-Orient

L’Iran à l’épreuve de l’escalade américaine

C’est le 6 août que les entreprises devront, sous peine de sanctions, se conformer à la loi américaine concernant l’Iran. Déjà, plusieurs sociétés européennes, dont PSA et Total, ont annoncé leur désengagement de ce pays. Confrontés à ces pressions, à une crise économique, à la chute de sa monnaie et à des contestations internes, le régime iranien s’interroge sur la manière de réagir.

Tiré de Orient XXI.

Le retrait de l’accord sur le nucléaire décidé par le président Donald Trump place l’Iran face à ses contradictions. En effet, la rhétorique antiaméricaine s’accompagne d’un néolibéralisme qui s’avère incompatible avec une économie pétrolière et une mondialisation dominée par la puissance juridique de Washington. À la veille du retour programmé des sanctions économiques unilatérales des États-Unis (entre août et novembre 2018), il convient de s’interroger sur les facteurs déterminants de la réaction iranienne.

Réformes économiques impopulaires

Premièrement, l’impératif de la survie du régime islamique. Car, plus de 39 ans après la Révolution, la République islamique traverse une crise de légitimité exacerbée par ses échecs économiques. La volonté de la majorité de la population de voir les questions économiques au centre du projet politique du pays est la principale contrainte qui pèse sur la décision des autorités de rester ou de sortir de l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015. La croissance est passée de 6,5 % en 2016 à 3,3 % en 2017, et le renouvellement des sanctions américaines devrait accélérer cette baisse, voire marquer un retour à la récession. De plus, la nouvelle stratégie américaine vise à provoquer un changement de régime en Iran sans intervention militaire. L’objectif est donc d’inciter à un soulèvement populaire contre la République islamique. En d’autres termes, l’idée de l’administration Trump est de déstabiliser le régime à l’intérieur afin de le détourner d’une politique régionale perçue par les rivaux régionaux de l’Iran comme l’Arabie saoudite et Israël comme hégémonique.

Le risque est double : d’abord cette stratégie menace d’accroître la répression étatique contre les mouvements sociaux (étudiants, travailleurs, écologistes, etc.) et, à terme, de transformer le régime en théocratie militaire. Ainsi, le président réélu Hassan Rohani se trouve doublement affaibli à trois ans de la fin de son mandat. Il est contesté sur le plan interne par une vague de grèves et de manifestations que sa politique économique néolibérale appliquant les recommandations du Fonds monétaire international (FMI) est dans l’incapacité d’endiguer. Durant son premier mandat présidentiel (2013-2017), l’Iran a adopté une série de réformes structurelles, en essayant de stabiliser les taux de change, réduire l’inflation, réformer les banques qui avaient prêté à des gens incapables de les rembourser. Mais ces mesures ont eu un effet négatif sur le niveau de vie des classes populaires. Des épargnants y ont perdu leurs économies. Le rétablissement de la « vérité sur les prix » a entraîné une augmentation du coût des matières premières et des denrées de première nécessité, qui sont désormais moins subventionnées par la République islamique.

Deuxièmement, la réaction iranienne devra être analysée à l’aune des principes idéologiques de la République islamique et de leur application sous une forme de realpolitik. Ce double impératif se retrouve dans les institutions au sein desquelles il existe une appréciation commune de la « sécurité nationale » à partir de définitions concurrentes1. Le Guide par exemple parle la langue de la révolution islamique et du défi aux institutions internationales, alors que le gouvernement et le ministère des affaires étrangères évoquent le respect du droit international et de la défense des intérêts nationaux.

Qui plus est, on observe une contradiction entre le libéralisme économique prôné par les modérés et les réformistes en Iran, la nature rentière de l’État qui subventionne l’économie et l’antiaméricanisme idéologique hérité de la pensée de l’ayatollah Khomeiny qui se trouve au cœur des institutions révolutionnaires de la République islamique (Gardiens de la révolution, pouvoir judiciaire, bureau du Guide, etc.). L’échec du début du second mandat présidentiel pose donc la question de la compatibilité entre les slogans révolutionnaires anti-américains scandés à la prière du vendredi et une réintégration réussie de l’Iran au sein d’une mondialisation économique dominée par les États-Unis.

Renforcement des conservateurs

Ainsi, le retrait des États-Unis de l’Accord de Vienne de 2015 renforce dans le système les opposants à l’ouverture jusqu’alors prônée par le président réélu. Pour ces factions, l’élection de Trump valide leur grille de lecture de la politique américaine. Selon cette perception, les États-Unis sont par nature hostiles à l’existence de la République islamique ; seule la méthode change entre Barack Obama et Donald Trump. Aussi, selon l’ayatollah Ali Khamenei, « depuis les débuts de la Révolution le régime américain est le principal ennemi de la nation iranienne ». Cette perception majoritaire au sein de l’establishment conservateur de la République islamique ne semble plus aussi populaire parmi les Iraniens. En témoignent les slogans scandés lors de la prière du vendredi en mars 2018 dans la province d’Ispahan en face du mollah : « Nous tournons le dos à notre ennemi pour faire face à la nation » (« posht be doshman, rou be mellat », Radio Farda, 17 mars 2018).

Les factions proches des conservateurs ont également joué un rôle dans le maintien de l’hostilité irano-américaine en limitant l’accord de 2015 aux seules questions du nucléaire. Cette hostilité institutionnalisée a perduré dans les dossiers de la politique régionale, des droits humains ou du programme balistique. Il n’est donc pas surprenant que l’antiaméricanisme des radicaux islamistes se nourrisse du néoconservatisme américain, car la confrontation entre les plus durs des deux camps conduit inexorablement à la marginalisation des modérés des deux côtés.

Par ailleurs, la nouvelle conflictualité irano-américaine place les États européens dans une situation inconfortable. Ils vont devoir réduire leurs relations commerciales avec l’Iran, ce qui va accélérer le processus de basculement de ce pays dans la sphère économique chinoise. Dans le même temps, la Russie va pouvoir accroître son influence en Iran, en particulier dans les secteurs de l’énergie, du nucléaire et de l’armement. L’État profond iranien nourri de l’hostilité américaine dans une forme de complexe obsidional (sensation d’être assiégé de toutes parts en permanence, ndlr) pourrait néanmoins choisir la voie d’une réaction modérée face à l’escalade américaine, ne serait-ce que pour contenir le défi principal à son autorité, à savoir la contestation sociopolitique interne qui s’est intensifiée ces dernières années sans que les causes des mécontentements populaires ne soient traitées. S’il existe en Iran une minorité convaincue par l’idéologie du fondateur de la révolution, l’ayatollah Khomeini, il ne faut pas négliger tous ceux qui aspirent à la liberté tout en ayant peur du chaos et d’une désintégration à la syrienne.

Échec du modèle chinois

Le régime sait dorénavant qu’il est devenu impopulaire, même dans les campagnes et les petites villes. Malgré cette contestation de plus en plus ouverte et visible dans l’espace public, le principal atout de la République islamique demeure cette peur du chaos, son monopole de l’usage de la force et sa capacité à redistribuer l’argent de la rente pétrolière à ses clientèles. Ce qui est sûr, c’est que l’affaiblissement idéologique à l’intérieur contraste avec la perception de l’Iran à l’extérieur — en particulier en Arabie saoudite et en Israël — de l’existence d’ambitions hégémoniques de l’Iran sur le plan régional, voire international.

À l’intérieur, le projet des réformateurs/modérés visant à assurer le développement du pays en suivant le modèle chinois a échoué. De même, la mise en œuvre d’une politique étrangère dont la principale innovation a été la stratégie de rapprochement avec les pays européens est remise en cause avec le départ de nombreuses entreprises européennes. La solution proposée par les conservateurs apparaît paradoxale. En effet, les entreprises étatiques et semi-étatiques qui leur sont liées ont été les principales bénéficiaires de la politique d’ouverture économique de Rohani. Cependant, sur le plan politique, ces mêmes factions conservatrices s’opposent à l’ouverture vers l’Occident pour des raisons culturelles. Par ailleurs, en politique étrangère, leur projet renforce la dépendance de l’Iran vis-à-vis de la Chine et de la Russie et ne permet donc pas de réaliser le rêve d’indépendance de la révolution.

Au lendemain du retrait américain de l’accord sur le nucléaire, il semble donc que la stratégie d’auto-isolement du pays va perdurer, à moins que la contestation populaire finisse par provoquer un changement dans la stratégie internationale des élites politico-religieuses de la République islamique.

La question nationale

Last but not least, il y a souvent cette idée que l’Iran aurait des ambitions « hégémoniques », voire « impériales » sur la scène régionale. En ce sens, le cas iranien se rapproche de l’exemple russe, comme le souligne Maxim Suchkov. Cette dimension « nationaliste » ou « impériale » attribuée à l’Iran se confond, en particulier dans le monde arabe, avec celle, révolutionnaire, de la République islamique. Pourtant, si dans le discours politique à usage interne on a vu émerger un islamo-nationalisme, force est de constater que dans les mondes musulmans, la République islamique s’efforce de mettre en avant la face religieuse de l’identité du régime plutôt que la dimension nationale. Bien sûr, dans l’imaginaire des élites politico-religieuses les deux se confondent, mais ce discours est désormais contesté, avec les manifestations contre le régime (2009 puis 2017-2018) et à l’extérieur où les communautés soutenues par la République islamique renvoient souvent les religieux iraniens à leur identité ethnonationale, que ce soit en Irak, dans le golfe Persique, au Pakistan ou en Afghanistan.

Cette persistance de l’idée de nation en Iran peut avoir deux effets contradictoires : soit être instrumentalisée pour justifier une nouvelle période d’isolement économique auprès de l’opinion publique iranienne, soit servir de fondement pour une redéfinition de la politique étrangère plus conforme aux intérêts nationaux, en particulier s’agissant des questions économiques.

Clément Therme

Note

1- Voir Eskandar Sadeghi-Boroujerdi, « Strategic Depth, Counterinsurgency & the Logic of Sectarianization : Perspectives on the Islamic Republic of Iran’s Security Doctrine and Its Regional Implications » in Nader Hashemi et Danny Postel (ed.), Sectarianization : Mapping the New Politics of the Middle East, Londres et New York, Hurst, Oxford University Press, 2016.

Clément Therme

Clément Therme est docteur en sociologie (EHESS, Paris) et docteur en histoire internationale de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève). Il est actuellement chargé d’enseignement à l’Institut d’études politiques de Paris. Depuis 2011, il est également membre associé au CADIS (EHESS-CNRS).

http://cadis.ehess.fr/index.php?1448

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