Édition du 4 décembre 2018

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Immigration

L’accueil des réfugiés en Allemagne : politique du gouvernement et polarisation au sein de la population

Le mouvement de l’aide pratique aux réfugiés n’est pas brisé. Il continue à se développer. Dans les sondages, plus que 61% des Allemandes et des Allemands restent ouverts à l’accueil et à l’intégration des réfugiés. Et dans le mouvement de solidarité et d’aide pratique, la politique de plus en plus restrictive du gouvernement allemand est critiquée de plus en plus fortement. D’autre part, les actions violentes contre les réfugiés se multiplient, et Pegida – à commencer par Dresde – relève la tête.

Dans les médias, l’accent est mis sur « l’énorme quantité » de réfugiés, le quotidien à sensation le plus répandu, la Bild-Zeitung, a titré avec « 1,5 millions » en 2015 en se référant à des sources gouvernementales anonymes. La peur d’un certain nombre de gens de se voir minoriser par les nouveaux venus d’autres cultures (surtout musulmanes) est thématisée largement dans les grands médias. Des nouvelles anecdotiques largement diffusées par la presse sur des affrontements violents entre réfugiés – dans des situations causant des claustrophobies qui leurs sont infligés (per exemples tassés à 3000 dans une salle pour 800 personnes avec une douzaine de toilettes et de douches) ou sur des réfugiés musulmans n’acceptant pas de donner la main à une femme ou de répondre à une officielle, etc. – nourrissent de plus en plus les sentiments négatifs envers les réfugiés.

Il reste donc vrai qu’il y a, en la matière, une polarisation extrême dans la population allemande. La solidarisation reste forte, mais la désolidarisation gagne du terrain.

Les déclarations de la chancelière Angela Merkel disant « Venez tous ! Vous êtes les bienvenus ! Nous allons vous traiter de manière humaine ! » étaient de bon instinct ou alors une réponse bien méditée au mouvement d’aide aux réfugiés spectaculairement fort. Il est vrai aussi que dans sa rhétorique publique, Angela Merkel maintient le cap – contre tous ceux qui traitent ses propos accueillants et optimistes « d’irresponsables », à commencer avec la direction du CSU, le parti frère du CDU de Merkel en Bavière et son président Horst Seehofer, qui cherche à couvrir le terrain électoral de l’extrême droite en soulignant que « nous » ne sommes pas capables d’intégrer « tous » les réfugiés du monde. [1] Mais la politique concrète du gouvernement allemand est en contradiction flagrante avec la rhétorique merkelienne du « bienvenu » et du « nous sommes en mesure de faire face à l’intégration des réfugiés ».

Les murs de la forteresse de l’UE sont renforcés par mille et une mesures, entre autres les soi-disant « pays d’origine sûre », le tri entre les « bons réfugiés » et les « mauvais » (les réfugiés « économiques » ou « sociaux », comme on dit) s’organise à large échelle, surtout aux dépens des réfugiés venant des Balkans ; et déjà on commence aussi à dire que les réfugiés syriens ne viennent pas tous de la Syrie, mais d’autres pays au régime quand-même acceptable comme la Turquie (avec le gouvernent turc, on négocie en proposant de l’argent pour un contrôle plus sévère des frontières)…

La situation des réfugiés arrivant en Allemagne est en même-temps rendu de plus en plus difficile à bien des égards. Un nouveau projet de loi tente à créer la possibilité légale de renvoyer un nombre croissant de réfugiés, dont la majorité n’aura aucune chance d’acquérir le statut d’asile politique – où alors, avec un statut de « toléré » (« Duldung ») –, d’obtenir le droit à un emploi ou à une formation, ou même le droit à un peu d’argent pour s’acheter soi-même le nécessaire au quotidien.

Le dogme de la discipline de fer budgétaire, de l’endettement zéro, signifie que la politique d’austérité reprendra de plus belle avec le nouveau budget présenté par Wolfgang Schäuble, qui demande à tous les ministères d’épargner un maximum d’argent – et la nouvelle raison donnée, ce sont les coûts pour l’accueil et l’intégration des réfugiés. C’est très dangereux. Dès que l’aide aux réfugiés sera associé à l’aggravement de la situation sociale des pauvres et des gens aux petits revenus allemands, la désolidarisation risque de devenir hégémonique. Donnons un exemple du genre de mesures qui se discutent publiquement en Allemagne aujourd’hui : Hans-Werner Sinn, président de l’institut Ifo de l‘université de Munich, un des plus importants instituts de recherche économique, vient de déclarer qu’il faudra repousser l’âge des retraites pour pouvoir financer l’intégration des réfugiés [2].

De même, il va de soi qu’il y a des tentatives pour saper le « salaire minimum » formellement en vigueur depuis peu. Déjà le contrôle de son application, par exemple dans le secteur du bâtiment, avait été peu efficace. Maintenant, nombre de fonctionnaires de la douane allemande, chargés du contrôle de l’application de la loi sur le salaire minimum, ont été démis de cette tâche pour contrôler, trier et surveiller les réfugiés. Qui plus est, les organisations patronales lancent la proposition de faire encore une « exception » de taille : faire travailler les réfugiés avec des salaires en-dessous du salaire minimum, tout en disant que cela serait bien mieux que de ne pas leurs procurer d’emplois du tout.

Les syndicats du DGB et les associations socialement progressistes mettent en garde contre le danger de nouvelles mesures d’austérité et contre les atteintes au salaire minimum sous prétexte des coûts pour l’intégration des réfugiés. [3]. Il ne faut pas faire de concessions à ceux qui dénoncent les réfugiés comme « cause » de la menace de nouvelles offensives patronales et néolibérales contre ce qui reste en matière d’acquis sociaux et contre les salaires réels. Mais il ne faut pas non-plus sous-estimer le problème de fonds, les millions d’Allemands vivant déjà en-dessous du seuil de pauvreté officiel, mal logé, n’ayant plus la possibilité de participer à la vie sociale, allant aux « tables » pour se nourrir, ni oublier les millions de précaires à bas salaire en danger d’être mis en concurrence à la baisse directement avec des réfugiés encore plus mal payés.

Il n’y a pas de solution partielle au danger de la désolidarisation croissante. Il faudra donc combiner les revendications spécifiques pour défendre les droits, les intérêts et la dignité humaine des réfugiés avec les revendications sociales générales pour une vie décente pour toutes et tous, pour la lutte contre la fuite des capitaux dans les paradis fiscaux, pour une redistribution équitable des richesses. Il faut tout faire pour éviter que les intérêts des salariés et des laissés-pour-compte allemands et ceux des réfugiés soient opposés les uns aux les autres. Ce ne sera possible que par la lutte commune pour des solutions solidaires.

* Article écrit pour Viento Sur :
http://www.vientosur.info/spip.php?article10574

Notes

[1] Voir : http://www.sueddeutsche.de/bayern/fluechtlinge-in-deutschland-seehofer-im-verbalen-ausnahmezustand-1.2683421

[2] Voir http://www.welt.de/wirtschaft/article147318985/Rentenalter-muss-steigen-um-Fluechtlinge-zu-ernaehren.html

[3] Voir surtout la déclaration du grand syndicat des services Ver.di : http://web.de/magazine/wirtschaft/verdi-arbeitsgesetze-gelten-fluechtlinge-30907646

Manuel Kellner

Membre du syndicat allemand IG Metall.

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