Édition du 12 décembre 2017

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Europe

L'armée des extrêmes droites se rassemble à Coblence

L’internationale des nationalistes xénophobes siégeant au parlement européen tient ce 21 janvier 2017 son convent à Coblence, en Rhénanie-Palatinat. Marine Le Pen n’a pas manqué de s’y rendre, réveillant sans le savoir ou en le sachant peut-être très bien la mémoire contre-révolutionnaire et anti-républicaine.

Tiré du blogue de l’auteur.

Qui pourrait-on croiser ce samedi à Coblence, dans le land de Rhénanie-Palatinat ? Les membres les plus éminents du gotha des extrêmes droites autorisées, qui n’ont présentement à la bouche que les mots « liberté » et « démocratie » : outre la Française Marine Le Pen, l’Allemande Frauke Petry (Alternative für Deutschland), le Néerlandais Geert Wilders (Parti pour la liberté), l’Italien Mattéo Salvini (Ligue du Nord), l’Anglaise Janice Atkinson (ex-UKIP), le Polonais Michal Marusik (PKNP), le Roumain Laurentiu Rebega (Parti Roumanie unie, candidat de l’ENL – Europe des nations et des libertés, groupe parlementaire dont Marine Le Pen est la co-présidente – à la présidence du parlement européen), le Tchèque Tomio Okamura (Liberté et démocratie directe) et le Belge Tom Van Grieken (Vlaams Belang). Toute résonance avec l’investiture du président Trump aux États-Unis ne serait que fortuite, comme de bien entendu, même si les plus francs soutiens européens de « l’agent orange » de la politique-spectacle américaine se recrutent aux extrêmes droites.

Le plus étrange, dans cette convergence des nationalismes « durs », est qu’a priori la proposition « make x great again » à laquelle ils souscrivent organise un système géopolitique d’affirmation au détriment de a, b, c, d... y et z. La grande Roumanie ne pourrait ainsi s’étendre qu’au détriment de la grande Hongrie, de la grande Serbie et/ou de la grande Bulgarie. La carte des guerres balkaniques du début et de la fin du XXe siècle donne une idée de l’intrication des prétentions concurrentes à la grandeur. Un convent de nationalistes est, en soi, une impossibilité logique. C’est donc que le nationalisme est le paravent d’autre chose, qui touche au corpus de valeurs de nos démocraties de porcelaine. Le choix de Coblence, à mon sens, en est le révélateur, et je m’étonne que les analystes politiques n’en aient pas encore fait leur miel.

Coblence, dans l’histoire de la Révolution française, qui fut aussi une révolution européenne, fut un des points de chute des émigrés français. C’est dans cette ville proche de la frontière que la contre-révolution, de 1791 à 1792, sous la conduite des Princes frères de Louis XVI, a mobilisé et armé des troupes, avec l’argent étranger, en vue de balayer le fragile héritage de 1789 et de « délivrer » le roi. L’armée des Princes stationnée à Coblence se voyait comme une armée de délivrance et de rétablissement de l’ordre ancien. Elle comptait sur un soulèvement des partisans de la monarchie à son entrée en France. Elle était cependant constituée de petits marquis cupides et fats, empanachés comme des matamores de foire, de jeunes hobereaux rétifs à porter le fusil et le lourd havresac (Chateaubriand était du nombre et s’en est assez plaint) et de vieillards vite fatigués par les marches et contre-marches. Dans ce corps d’environ 10 000 hommes, tout le monde voulait être cadre et crachait sur la condition de simple soldat. Le duc de Brunswick, par prudence, plaça ces mirliflores à l’arrière-garde de son armée d’invasion. L’armée de délivrance dans les bagages d’une armée d’invasion...

Les communicants de Marine Le Pen auraient dû s’aviser que pour des nationalistes ripolinés qui se prétendent républicains, démocrates et bientôt – pourquoi pas ? – libertaires, pour des obsédés de la « cinquième colonne », pour des contempteurs des élites corrompues et des flux migratoires, courir sur les brisées d’émigrés soldés par l’étranger et versés dans une armée d’invasion n’est pas du meilleur effet. La bévue serait tout de même un peu grosse, pour autant que le nouvel électorat frontiste s’en soit rendu compte. Il se peut fort, en effet, que le choix de Coblence soit délibéré, si on l’envisage comme un message à l’adresse du noyau raciste, anti-républicain et anti-démocrate du FN et de ses alliés européens : la réaction est en marche et son but n’est pas de grandir les nations, mais de réduire en elles ce que le néolibéralisme a laissé subsister d’enclaves de sociabilité républicaine. Il se trouvera sans doute encore bien des gogos pour croire au renouveau promis par les leaders des extrêmes droites européennes. C’est qu’ils n’auront pas voulu ou su voir dans quels vieux pots elles font leur tambouille, contre les intérêts des peuples souverains qu’elles disent servir.

Bertrand Rouzies

Blogueur sur le site de Mediapart (France).

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