Édition du 18 septembre 2018

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L’arrestation de Puigdemont clôt une semaine noire pour l’indépendantisme catalan

26 MARS 2018 | tiré de mediapart.fr

La famille indépendantiste est sous le choc au lendemain de l’arrestation de Carles Puigdemont en Allemagne. Des défilés ont réuni des dizaines de milliers de Catalans dimanche, exhortant Berlin à ne pas extrader l’ancien « président ». Au moins 59 personnes ont été blessées dans des heurts avec la police. La formation d’un gouvernement régional se complique encore.

Ses sympathisants parlaient d’un exil, ses adversaires d’une fuite. Le périple de Carles Puigdemont, enclenché le 30 octobre 2017, a pris fin dimanche 25 mars dans les environs du village allemand de Schuby, à une trentaine de kilomètres de la frontière avec le Danemark.

Des policiers allemands ont arrêté l’ancien président de la Catalogne (2016-2017) en fin de matinée, aux abords d’une station essence en bord d’autoroute, conséquence de la décision de la justice espagnole, vendredi 23 mars, de réactiver le mandat d’arrêt international à l’encontre de l’ex-« président ».

L’arrestation de Puigdemont plonge le camp de l’indépendantisme dans le désarroi. Les partis favorables à l’indépendance étaient sortis majoritaires des urnes le 21 décembre dernier. Mais leur famille se trouve à présent au plus mal, décapitée par une série de décisions de la justice madrilène, avec pas moins de 13 de ses dirigeants en prison ou en exil.

Puigdemont a été placé en détention à la prison de Neumünster, au nord de Hambourg, dimanche après-midi. Il doit être présenté une première fois ce lundi à un juge allemand, qui décidera, par la suite, de le livrer ou non à Madrid. En Allemagne, la réponse des autorités à un mandat d’arrêt international peut prendre jusqu’à 60 jours – voire 90 jours dans certain cas –, selon cet article d’El País. Sur les 1 635 personnes sous le coup d’un mandat d’arrêt international interceptées en Allemagne en 2015, 1 283 d’entre elles ont été livrées au pays qui les réclamait.

Puigdemont s’était rendu vendredi en Finlande pour donner une conférence à Helsinki et y rencontrer des députés susceptibles de soutenir sa cause. Il était ensuite rentré en voiture vers la Belgique, passant par la Suède et le Danemark, avant d’arriver en territoire allemand. Selon l’hebdomadaire germanophone Focus, ce sont des membres des services de renseignement espagnols, qui suivaient Puigdemont durant son voyage en Finlande, qui ont donné l’alerte aux policiers allemands.

Au cours de son exil belge, Puigdemont s’était déjà rendu à l’étranger, au Danemark et en Suisse, sans encombes. À chaque fois, il s’agissait pour lui d’« internationaliser le procès », c’est-à-dire d’essayer de sensibiliser la communauté internationale au « processus vers l’indépendance » de la Catalogne. Comme d’autres dirigeants catalans, Puigdemont est accusé de rébellion, sédition et détournement de fonds publics, des délits passibles d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à 30 ans.

Dans le cadre d’une vaste opération judiciaire visant les principaux dirigeants de l’indépendantisme (lire notre article), le juge d’instruction Pablo Llarena à Madrid avait émis vendredi des mandats d’arrêt européens et internationaux visant les sept ex-dirigeants catalans aujourd’hui en exil, dont Carles Puigdemont. Le même juge d’instruction avait pourtant retiré le 5 décembre ces mandats d’arrêt, parce qu’il redoutait que la justice belge chargée de les exécuter ne retînt pas les mêmes motifs d’inculpation que lui. Ce qui aurait eu pour effet d’affaiblir son instruction.

Les services de renseignement espagnols ont donc choisi de faire arrêter Puigdemont non pas au Danemark ou en Belgique (où les indépendantistes flamands, soutiens officieux de Puigdemont depuis des mois, participent à une coalition au niveau fédéral), mais en Allemagne. Comme le remarquaient dimanche soir plusieurs journaux espagnols, les bonnes relations entre Berlin et Madrid, mais aussi l’existence, dans le code pénal allemand, d’un délit similaire à celui de « rébellion » duquel Puigdemont doit répondre, laissent penser que l’ancien journaliste pourrait être rapidement remis aux autorités espagnoles.

Dans toute la Catalogne, des dizaines de milliers de manifestants ont défilé dimanche à l’appel des principaux partis indépendantistes pour exprimer leur indignation. Les deux centrales de la société civile, l’Assemblée nationale catalane et Omnium (dont les deux dirigeants sont en détention préventive à Madrid), avaient appelé à un rassemblement pacifique devant la représentation de la Commission européenne à Barcelone, avant de marcher jusqu’au consulat allemand de la ville. Quelque 55 000 personnes y ont participé.

Un rassemblement – plus modeste en nombre – s’est déroulé devant le siège de l’exécutif régional, dans la vieille ville de Barcelone, émaillé d’échauffourées avec les forces de l’ordre dans la soirée (jets de bouteille, etc). À Gérone, ville dont Puigdemont fut l’édile, ou encore à Lleida, dans l’intérieur des terres, d’autres face-à-face musclés entre manifestants et forces de l’ordre ont été constatés. D’après des sources médicales officielles, on comptait dimanche vers minuit quelque 59 blessés, dont 53 à Barcelone. Les policiers avaient par ailleurs procédé à quatre arrestations.
Rivera : « C’en est fini de la fuite du putschiste Puigdemont »

Dans les manifestations, plusieurs figures politiques ont exhorté Berlin à s’opposer à l’extradition de Puigdemont. C’est le cas, par exemple, d’Elsa Artadi, porte-parole de la formation Junts Per Catalunya dirigée par Puigdemont, pour qui « l’Espagne ne garantit pas les conditions d’un procès juste ».

De son côté, Roger Torrent, président du Parlement catalan et membre de la Gauche républicaine indépendantiste (ERC), a appelé dans la soirée à la formation d’un « front commun » de partis, syndicats et entités de la société civile pour « sauver la démocratie ». Torrent espère en particulier attirer les députés de la liste Catalogne en commun, cette liste citoyenne fidèle à la maire de Barcelone Ada Colau, qui s’est jusqu’à présent définie comme « équidistante » entre les pro- et anti-indépendantistes.

À l’opposé du spectre politique, Albert Rivera, dont le parti, Ciudadanos, connaît une ascension fulgurante dans les sondages, s’est réjoui : « C’en est fini de la fuite du putschiste Puigdemont. » « Personne n’est au-dessus de la loi », a fait savoir, de son côté, Pedro Sanchez, le chef des socialistes (PSOE).

Quant à Pablo Iglesias (Podemos), il a estimé, en marge d’un déplacement à Buenos Aires, que « ce ne sont pas des arrestations, des renvois en prison et la judiciarisation de la politique qui aideront à trouver une solution » à la crise politique en Catalogne. Le juge d’instruction Pablo Llarena a renvoyé en prison, vendredi 23 mars, cinq figures de l’indépendantisme catalan, dont Jordi Turull, qui était sur le point d’être élu président de la région par le Parlement catalan. Au total, il a inculpé formellement 13 dirigeants indépendantistes.

En janvier, les indépendantistes avaient tenté de reconduire Puigdemont, installé en Belgique, à la présidence de la Catalogne, dans le cadre d’une « investiture télématique »(c’est-à-dire par vidéoconférence, depuis Bruxelles) qui devait se tenir le 30 janvier. Face à l’opposition de la Cour constitutionnelle espagnole, qui considérait la démarche comme contraire au règlement interne (il fallait une présence physique du candidat entre les murs de l’institution), le camp des « indepe » avait rebroussé chemin.

Par la suite, Puigdemont avait caressé l’idée d’un double gouvernement : un exécutif en exil, depuis Bruxelles, et un gouvernement aux affaires, présidé par l’une de ses proches (le nom d’Elsa Artadi revenait avec insistance). Mais l’ancien président a fini par comprendre qu’il manquait de soutiens à Barcelone pour défendre cette entreprise délicate : « C’en est terminé. […] Les nôtres nous ont sacrifiés. Moi, en tout cas », avait-il écrit dans un texto envoyé à un autre exilé indépendantiste, texto intercepté par une chaîne de télévision espagnole.

Malgré le chaos politique qui règne à Barcelone, les indépendantistes catalans ont désormais jusqu’au 22 mai pour tenter de former un gouvernement régional. L’emprisonnement de Puigdemont risque d’avoir des effets, aussi, sur les équilibres politiques au sein de sa famille politique. Le bloc était divisé depuis plusieurs semaines en deux camps : ceux, comme Puigdemont ou encore les anticapitalistes de la CUP, qui plaidaient en faveur d’une poursuite de la stratégie du bras de fer avec Madrid, et d’autres, plus prudents, comme la gauche républicaine de l’ERC et une partie de la droite indépendantiste qui n’a pas suivi Puigdemont, partisans de redescendre d’un ton, pour mieux préparer la suite.

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