Édition du 12 décembre 2017

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Europe

L’automne sera chaud en Russie

L’automne sera mouvementé en Russie. Le régime a plongé le pays dans des crises : économiques, démographiques, diplomatiques. Les avoirs de l’oligarchie sont menacés par les sanctions. Plus de 25 millions de personnes vivent avec moins de 9.600 roubles par mois (135 euros). Le régime vantait sa stabilité. Actuellement, une majorité de la population souhaite un changement.

Tiré du blogue de l’auteur.

On dit qu’en Russie l’hiver arrive chaque année d’une manière inattendue. Cela signifie que l’on aurait souhaité qu’il arrive plus tard, une manière d’exprimer son regret pour la saison qui fuit. Les premières gelées mettent fin à la vie de datcha. On doit l’abandonner, non sans avoir barricadé la demeure jusqu’à la saison prochaine. On aimait encore se prélasser dans le jardin sous les faibles rayons de soleil de l’été indien. L’automne embrase la nature russe. Sa beauté rend encore plus douloureux le départ vers la ville.

En Russie, les révoltes et révolutions se produisent avec le retour du froid. Elles sont aussi inopinées que la saison qui les porte. Elles surprennent toujours les pouvoirs, qu’ils soient renversés ou non. L’insurrection décabriste s’est produite le 26 décembre 1825, la Révolution de 1905 a eu lieu le 22 janvier, les Révolutions de 1917 en février et novembre. Les manifestations de masse de l’opposition unie contre le régime de Poutine ont atteint leur apogée le 10 décembre 2011. Plus de 100.000 personnes s’étaient alors rassemblées sur la place Bolotnaya. (J’y étais.)

Le 6 mai 2012, Poutine a maté la dernière manifestation de l’opposition. Elle n’a pas encore relevé la tête depuis. Directeur du KGB et connaisseur des traditions révolutionnaires russes, Vladimir Kriuchkov a effectué sa tentative de putsch antidémocratique contre Gorbatchev le 21 août 1991. À ce moment, les Russes étaient hors de leur ville et cultivaient leur datcha. La tradition printanière révolutionnaire n’est pas russe, mais occidentale.

Évidemment, le froid n’est pas le seul facteur favorisant les soulèvements populaires en Russie. Sinon il y aurait des révolutions ou des révoltes tous les hivers.

D’autres facteurs sont décisifs. Actuellement, leur apparition autorise des politologues à affirmer que l’automne 2017 sera turbulent en Russie. Il y aura des manifestations de masses et des bouleversements. Difficile de prévoir d’une manière plus détaillée l’ampleur de ces convulsions : révolution, révolte, émeutes, coup d’État du palais, ou coup de tabatière. Qui sait ?

On se souvient que l’empereur Paul I avait tué d’un coup de tabatière sur la tête. Voilà un moyen très commode capable de mettre enfin un terme aux 17 ans de règne sans partage de Poutine. Après tant d’années au pouvoir, l’autocrate a perdu le sens des réalités. On ne sait pas comment sortir de tous les conflits dans lesquels il a empêtré la Russie. Un proverbe russe dit : « N’aie pas cent roubles, aie cent amis ». La Russie a aujourd’hui cent ennemis. Le fiasco diplomatique est total. À l’exception de quelques pays, dont la Syrie, Corée du Nord, Iran, le monde entier lui est adverse. La personnalité de Poutine est un obstacle à tout rétablissement diplomatique, en premier lieu avec les pays occidentaux. Le despote ne peut reconnaître ses erreurs sans perdre son trône. Sauver Poutine ou sauver la Russie ?
Voilà le dilemme.

En 1999, « La famille », soit le clan oligarchique entourant Eltsine, avait désigné Poutine pour succéder au président sénile. « L’argent » avait alors désigné le « pouvoir ». Aujourd’hui, c’est le pouvoir qui a la suprématie sur l’argent. Mikhail Khodorkovsky a été le premier à en faire l’expérience. En 2003, sur ordre de Poutine, sa compagnie pétrolière Youkos lui a été confisquée. Le magnat a croupi 10 ans en prison. Poutine avait ainsi passé un message aux oligarques russes : « Vous serez riche et libre si vous m’êtes assujetti. Je suis le maître de votre destin ». 

Mais aujourd’hui, ce contrat tacite n’assure plus l’enrichissement des classes courtisanes. Une crise économique grave sévit en Russie. Depuis 2014, les sanctions occidentales frappent de plus en plus fortement les oligarques. Les privilèges accordés par Poutine à ses amis compensent chichement les pertes. Pour les indemniser, une loi votée dernièrement les dispense d’imposition sur le revenu. Mais les affaires vont mal. On n’a pas soutenu Poutine pour être soumis à des sanctions occidentales, murmurent-ils.

Les choses se sont considérablement aggravées le 27 juillet dernier. Le Sénat américain a presque unanimement approuvé un ensemble de sanctions contre la Fédération de Russie. De nouvelles mesures restrictives ont touché les industries financières, bancaires et énergétiques. Le président Tramp a signé ces sanctions. Elles mettent sur un pied d’égalité la Russie de Poutine avec l’Iran et la Corée du Nord. Peu flatteur pour la puissance qui se retrouve classée dans l’axe du mal.

Pour ne rien arranger, les États-Unis et la Russie se sont échangé une série d’incivilités diplomatiques, confixations de villas et de locaux de représentation, expulsions de diplomates... Ces mesures permettent d’affirmer qu’une nouvelle guerre froide est ouverte. Il y a eu la Grande Guerre froide. Voilà la Petite. Elle ne durera pas longtemps, car la Fédération de Russie actuelle n’a pas la résistance de feue Union soviétique. Elle affronte actuellement sans allié des pays dont le PBI cumulé est plusieurs dizaines de fois supérieures au sien.

L’ex-colonel du KGB nous ressort des méthodes qui ont magnifiquement échoué par le passé. Elles avaient provoqué l’effondrement du pays une première fois. Aujourd’hui, on serait fort étonné que les pratiques d’antan réussissent alors que les revenus tirés de la manne pétrolière s’effondrent.

Mais c’est certainement le troisième volet des sanctions étasuniennes qui inquiète le plus les oligarques du régime. Cet aspect ne concerne pas l’Iran et la Corée du Nord, puisque les seuls oligarques russes ont disposé leurs avoirs à l’étranger avec une préférence en Occident, dans les pays que Poutine a déclarés ennemi. Cette mesure est une réponse asymétrique à la guerre hybride menée par la Russie contre l’Occident au cours des trois dernières années. La gestion du chaos en Crimée, au Donbass, en Syrie, en Libye, en Transnistrie, aux Balkans. L’immixtion dans la campagne électorale présidentielle américaine a blessé la puissance qui clame fièrement ses valeurs démocratiques. L’unanimité avec laquelle les sanctions ont été approuvées par le Congrès US démontre sa détermination. Il y a longtemps que certains prédisaient une telle réponse. On l’a cherchée. La voilà !

L’agence de renseignement financier des États-Unis est chargée de divulguer dans les 180 jours, tous les biens appartenant aux représentants de la classe dirigeante russe, en commençant par Vladimir Poutine, et de publier ces données. Ensuite, il leur sera appliqué dans toute leur vigueur les lois relatives à la lutte contre le blanchiment des fonds gagnés illicitement. Les placements en dollars situés hors des États-Unis sont également concernés, étant en monnaie américaine. La totalité des sommes amassées par les oligarques russes à l’étranger est estimée à 1.300 milliards $. Soit 10 mois de PIB russe.

Les oligarques russes soutiennent Poutine pour s’enrichir. Leurs enfants étudient à Londongrad. Ils achètent de l’immobilier à New York. Leur argent est placé sur des comptes off-shore. Dans les six mois, ils peuvent non seulement tout perdre, mais se retrouver placés à la vindicte publique et poursuivis pour délits financiers. Poutine les mène à la perte. On envisage déjà une bataille entre les tours du Kremlin. Il est peu probable que Poutine soit remercié comme l’a été Krouchtchev. Sa garde nationale ne le sauvera pas. Il ne survivra pas à la conspiration de ses compagnons de fortune qui veulent sauver leurs avoirs et leur liberté. Poutine en sait trop et en a trop fait.

L’opposition russe

Loin des coulisses du Kremlin, l’opposition est divisée depuis le 6 mai 2012, date de la répression de la manifestation à la place Bolotnoe. Les principaux leaders de l’opposition ont été emprisonnés ou contraints de s’exiler. D’autres se sont retirés sagement en position d’attente. Boris Nemtsov a été assassiné devant les murs du Kremlin le 27 février 2015.

Les manifestations massives de l’automne 2011 sont tombées dans l’oubli. Néanmoins, des opposants ont tiré des leçons de leurs erreurs. Il fallait alors continuer de manifester sur la Place du Manège et refuser de se retirer sur la Place Bolotnaya. Cette dernière est une île. Il n’y a aucun intérêt d’y stationner sauf celui d’y être isolé du reste de la ville par six ponts que la police peut barrer facilement. Les manifestations actuelles sont rejetées sur l’avenue Sakharov. Elle se situe en périphérie du premier anneau circulaire de la ville. Il faut reconquérir le centre-ville avec l’objectif de ne pas se limiter à la simple manifestation de son mécontentement. La crise économique et les conflits sociaux en cours donnent l’espoir de pouvoir rassembler les foules dès l’automne. Simplement les rassembler ? Cela est insuffisant. Il faut agir ! Occuper le centre-ville et proposer un programme d’actions aux manifestants. Occuper d’une manière permanente les immeubles stratégiques qui y sont situés : l’administration présidentielle, la Douma et Lubyanka siège du FSB. Hélas, les partis d’opposition traditionnels, Yabloko, Parnas, sont très frileux. On a affaire à des politiciens sur moquettes. Les révolutions sont dirigées par des hommes d’action et d’initiative. Comme la « Nouvelle opposition » par exemple. Elle occupe tous les dimanches la Place du Manège. Action très minoritaire pour le moment. Son but est de donner l’exemple. Alexey Navalny, qui dirige le « Fonds de lutte contre la corruption », l’a compris. Il a appelé à manifester les 26 mars et 12 juin sur l’avenue Tverskaya, au centre de Moscou.

Alexey Navalny

Alexey Navalny clame qu’il sera candidat aux élections présidentielles de 2018. Il ne semble pas avoir encore compris que lorsque le KGB est au pouvoir, ce dernier remporte toujours les élections. On ne joue pas avec les tricheurs. La présidente de la commission électorale a affirmé d’un ton très clair que Alexey Navalny ne pourra pas être candidat à cause de deux condamnations avec sursis dans deux affaires totalement artificielles montées à cet effet contre lui. Il pourrait aller rejoindre son frère Oleg en prison s’il insistait. Ce dernier a pris des années de ferme lors du même procès.

Mais Navalny ne perd pas espoir. Ses émissions journalières en direct sur YouTube sont visionnées par des centaines de milliers de personnes, ses documentaires par des dizaines de millions. Un brin populiste, il sait parler à la jeunesse qui boude la TV-zombie de Poutine et qui s’informe sur le net. Il a fait la démonstration de sa force en rassemblant à lui seul plus de 100.000 personnes dans toute la Russie. Jamais vue depuis les manifestations de l’automne 2011. De son exil lointain, Mikhail Kodokhorsky a reconnu la suprématie de son concurrent. Il s’est incliné. Navalny possède un avantage certain : il vit en Russie. On ne fait pas la révolution par télécommande. Il faut être présent.

Mais cela sera-t-il suffisant ?

Le solitaire Alexey Navalny est conscient de sa force. Pourra-t-il imposer seul sa candidature au Kremlin ? Sûrement pas ! Même si le thème anticorruption est très populaire. Il avait assuré l’ascension de Boris Eltsine dans les années 1980. Les accusations de corruption laissent le Kremlin de glace. Il répond en disant que c’est de la « compote » et en emprisonnant les manifestants. Officiellement, pour être candidat aux présidentielles, il faut rassembler 300.000 signatures. Navalny en a déjà 600.000. En eut-il 5.000.000 ? Leur nombre n’a aucune importance. Ce ne sont pas des signatures qui effrayent Poutine. Navalny devra proposer un plan d’action à ses militants. Un plan qui peut provoquer une crise politique. Occuper le centre-ville par exemple, comme exposé plus haut. De toute évidence, Navalny n’a pas tout seul la force de réaliser un tel plan. Il faudra qu’il trouve des alliés au-delà de sa formation. Voilà peut-être l’espoir de revoir l’opposition russe enfin réunie.

La collation anti-Poutine

Aucune force d’opposition n’est capable de renverser seule le régime. Une coalition de militants civiques et politiques rassemblés sur un programme minimum est indispensable :

- L’épuration c’est à dire le limogeage du pouvoir des personnes qui ont servi le régime actuel et la poursuite de celles qui ont commis des délits. En 1992, c’est l’absence d’épuration qui avait permis aux anciens dirigeants communistes de prendre leur revanche avec Poutine. Il ne faut pas recommencer cette erreur.

- Rétablir l’ordre constitutionnel.

- Dissoudre les pouvoirs corrompus du régime.

- Organiser dans un délai raisonnable des élections libres et honnêtes.

- La coalition devra se dissoudre ce programme une fois réalisé pour laisser les partis et les particuliers se présenter en libre concurrence à ces élections.

Mais comment l’opposition russe, si divisée, se réunira-t-elle pour pouvoir réaliser ce programme ? Il se pourrait bien que ce soit Poutine qui provoquera l’union de ses opposants contre lui. Comment ? Cet automne nous l’apprendra.

Ce sont les dirigeants déchus qui ont toujours provoqué la colère et l’union des peuples qui les ont renversés. 

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