Édition du 19 septembre 2017

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Le blogue de Pierre Beaudet

L’autre histoire du Canada - Comment Ottawa a tenté de manipuler la crise d’octobre 1970

À la fin des années 1960, le Québec est effervescent. Le mouvement étudiant est tout feu toute flamme. Les comités de citoyens affirment vouloir passer à l’action politique, d’où la création, avec l’aide de Paul Cliche de la CSN, du Front d’action politique de Montréal (le FRAP). Le PQ est en montée et parvient à aller chercher 23 % du vote aux élections générales de mars 1970. De toute évidence, la société est enceinte de quelque chose d’important.

Parallèlement, des groupes d’affinité, entre copains, se mettent dans la tête de faire une lutte de guérilla. Cela fait quelques années que ce FLQ agit à travers des actions plus ou moins erratiques. En 1968-69, il y a une sorte de tournant « pro-ouvrier » qui se produit avec des attentats à la bombe contre des entreprises en grève, la bourse de Montréal et d’autres repères d’exploiteurs. Pierre Vallières et Charles Gagnon, qui sont les deux figures les plus connues de la mouvance felquiste, font entendre un message anticapitaliste et anti-impérialiste. Tout cela a une certaine résonance dans le mouvement populaire. La plupart des gens ont des doutes sur l’efficacité, mais devant le message plein de ferveur révolutionnaire, de naïveté et de poésie qui sort du Manifeste, on ne peut pas être vraiment contre les buts.

"Le Front de libération du Québec n’est pas le messie, ni un Robin des bois des temps modernes. C’est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin (…) Le Front de libération du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les « big boss » patronneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse-gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupule."

Le FLQ en fin de compte n’est pas une organisation. Il n’a pratiquement pas de structures. Encore moins de stratégie. L’idée étant, « on se révolte parce qu’on a le droit de se révolter ». À travers des actions « exemplaires », les felquistes pensent que le peuple va se réveiller et se prendre en mains, sans plus.

"Faites vous-mêmes votre révolution dans vos quartiers, dans vos milieux de travail. Et si vous ne la faites pas vous-mêmes, d’autres usurpateurs technocrates ou autres remplaceront la poignée de fumeurs de cigares que nous connaissons maintenant et tout sera à refaire. Vous seuls êtes capables de bâtir une société libre."

Évidemment, les appareils policiers, à Ottawa, Québec et Montréal, suivent bien cela. Il n’est pas trop difficile d’identifier les petits groupes en question et plusieurs sont arrêtés. Au printemps et à l’été 1970, les flics, mais aussi beaucoup de militant-es, entendent la rumeur que le FLQ prépare un gros coup. Quand la cellule « libération » annonce l’enlèvement du diplomate James Cross, ce n’est pas une grosse surprise. Dans la rue, des gens disent, ironiquement, « pour une fois qu’un Anglais est mis en arrêt de travail … » À l’Université du Québec, des mégas assemblées sont organisées et unanimement, la grève générale est déclenchée, en appui aux revendications du FLQ qui semblent globalement légitimes, dont la libération de plusieurs felquistes emprisonnés dans le cadre de procès-bidons. Entre-temps, la campagne du FRAP bat son plein en vue des élections municipales à Montréal, où divers sondages prédisent un bon score pour cette coalition populaire et communautaire. Quand la cellule « Chénier » passe à l’action avec l’enlèvement du ministre Pierre Laporte (par ailleurs bien connu pour ses liens avec des milieux mafieux), on est surpris, mais un peu inquiet. La crise s’amplifie. Celui qui est littéralement atterré est René Lévesque qui condamne le FLQ sans détour.

C’est alors que la GRC entre dans le jeu. Les deux « cellules » avaient été repérées, avant les enlèvements. Une des cellules est carrément infiltrée par un policier qui fonctionne comme un « agent de liaison » entre les deux groupes. À Ottawa entre temps commence une immense campagne politique et médiatique, où Trudeau annonce une « insurrection » qui s’en vient. Le premier ministre Bourassa et le maire Drapeau affirment que le « sang va couler dans les rues »…

Le 16 octobre, la loi des mesures de guerre, imposée pour contrer le mouvement anti-guerre en 1918, est votée par le Parlement. Plusieurs centaines de personnes sont arrêtées et placées en détention « administrative » (sans procès ni accusation). Le 25 octobre, le FRAP se fait laver aux élections. Le ministre Jean Marchand, un ancien syndicaliste coopté à Ottawa, affirme que le FRAP est dirigé par les « terroristes ». Un climat de terreur est imposé. Quand la police découvre le cadavre de Pierre Laporte, une bonne partie de la société québécoise est écœurée.

Plusieurs mois plus tard, la plupart des détenus sont libérés, sauf Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Jacques Larue-Langlois et Robert Lemieux, que la police accuse d’être les « chefs » du FLQ. Leur procès s’écroule peu après, tellement c’est ridicule. Les responsables des actions sont arrêtés ou exilés. Dans les semaines et les mois qui suivent jusqu’en 1971, le FLQ réapparaît à travers diverses actions, jusqu’à temps qu’un flic de la GRC se blesse gravement par la bombe qu’il entendait déposer. Dans les années qui suivent, on n’en entend pratiquement plus parler.

Devant cette accumulation de faits, les débats et enquêtes qui ont suivi ont tenté de remonter le fil. Pour Pierre Vallières, ce fut un complot monté de a jusqu’à z (voir son livre, L’Exécution de Pierre Laporte). Lors de la Commission d’enquête présidée par le juge Jean Keable (au début des années 1980), plusieurs faits « troublants » ont été révélés quant à l’ampleur de la pénétration des groupes FLQ par la police, ne laissant peu de doutes, finalement, sur l’utilisation de la crise d’octobre par l’État.

Personnellement, je ne pense pas que l’opération ait pris la forme d’une « conspiration ». Je ne pense pas que la GRC manipulait le FLQ comme des pantins. Ce n’était pas le cas et ils ont agi, comme l’a raconté Francis Simard (« Pour en finir avec octobre »1), en lien avec leurs convictions et avec leurs moyens, fort limités par ailleurs. En fin de compte, on a voulu profiter d’une crise pour porter un coup au mouvement populaire et au PQ, alors perçu par Ottawa comme une grande menace.

Comme cela est souvent le cas, la police n’a pas « inventé » des opposants armés. Elle les a repérés, parfois elle les a infiltrés. Elle les guettait en attendant de les arrêter en proclamant qu’ils avaient « sauvé le pays » du terrorisme. Toutes les polices du monde font cela, comme aux États-Unis, en Israël, en Angleterre, en France, etc. La tactique utilisée apparaît alors comme un moyen de plus pour diaboliser l’opposition et la dissidence, suspendre les droits et libertés, nuire aux mouvements populaires et aux partis progressistes (comme le FRAP).

Et c’est ce qui est arrivé au Québec en octobre 1970.

Sauf que, finalement, du point de vue de l’état, cela a été un échec. En effet, après les arrestations et les fanfaronnades de Trudeau, de Bourassa et de Drapeau, après le moment de désarroi qui a duré quelques mois, les mouvements ont rapidement repris leurs lancées. De durs conflits syndicaux ont débouché sur la grève générale du printemps 1972, précédée de grandes mobilisations des travailleurs de la Presse, des profs de l’UQAM et de plusieurs autres. Le FRAP s’est effectivement dissout, mais il donné naissance à une ribambelle de comités d’action politique qui ont approfondi le travail d’éducation et d’organisation populaire. Et le PQ a été élu en 1976 devant un État fédéral abasourdi.

Le bilan de la crise d’octobre comporte également un autre élément quant à moi positif. Il y a eu dans le mouvement populaire et les cercles progressistes une réflexion sur le FLQ et ses actions, qui a mené à un rejet clair et net de l’aventure guérillériste. Il est devenu clair pour à peu près tout le monde qu’il n’y avait aucun substitut au mouvement de masse. Qu’on ne pouvait pas « réveiller » le monde à coup d’actions d’éclats. Et que le Québec en fin de compte n’était ni le Guatemala ni le Mozambique. Il est à noter que les deux messagers de la perspective felquiste, Charles Gagnon et Pierre Vallières, sont eux-mêmes venus à cette conclusion, tout en poursuivant leurs chemins dans des sens différents.

Tout en gardant la flamme, ceux et celles qui veulent changer le monde ne doivent pas tomber dans des aventures sans lendemain. Ils et elles ne peuvent pas, non plus, avoir aucune illusion sur le dispositif du pouvoir en place. Celui-ci est prêt à tout, il est sans foi ni loi. Aujourd’hui, le SCRS qui occupe le rôle de pivot dans les appareils de sécurité, joue le même jeu, en glissant quelques ridicules cowboys cagoulés dans nos manifestations, et en essayant de leurrer quelques malheureux outrés des massacres au Moyen-Orient. Les actions illégales et manipulatrices de la police sont ensuite relayées par les médias complaisants et les intellectuels de service qui nous parlent sans rire de la « menace terroriste ». Pendant ce temps, le turbo capitalisme mène des gens à la misère et même à la mort (voir le dernier film de Ken Loach), quand ce n’est pas pour programmer des carnages inouïs.

1- Pierre Falardeau a fait une sorte de version de ce récit dans son film « Octobre ».

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