Édition du 16 octobre 2018

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L’avenir d’une illusion (1927)

Dans cet opuscule, qui compte dix très courts chapitres, Freud fait du sentiment (ou du phénomène) religieux une sorte de dérivé de l’amour oedipien1. En procédant de la sorte, il place la religion sur le même plan qu’une névrose2.

Dans le premier chapitre, Freud définit ce qu’il entend par culture ou « civilisation humaine » :
« La civilisation humaine – j’entends par là tout ce en quoi la vie humaine s’est élevée au-dessus de ses conditions animales et en quoi elle se distingue de la vie des bêtes, et je me refuse à séparer culture et civilisation – présente notoirement à l’observation des deux côtés. D’une part, elle englobe tout le savoir et le savoir-faire que les hommes ont acquis pour maîtriser les forces de la nature et arracher à celles-ci les biens permettant de satisfaire les besoins humains ; et d’autre part, les institutions qui sont nécessaires pour régler les relations des êtres humains entre eux et en particulier, la répartition des biens susceptibles d’être acquis. » (pp. 38-39).

De cette définition, Freud dégage trois conséquences :
« premièrement parce que les relations mutuelles entre les êtres humains sont profondément influencées par le taux de satisfaction des pulsions rendue possible par les biens disponibles ; deuxièmement, parce que l’individu humain peut entrer par rapport à un autre dans une relation qui est celle d’un bien, cet autre utilisant sa force de travail ou le prenant comme objet sexuel ; mais, troisièmement, parce que chaque individu est virtuellement un ennemi de la civilisation, puisque enfin elle est censée être un intérêt universel de l’humanité. » (p. 39).

De ces trois corollaires, il indiquera comment l’ordre social porteur de civilisation ou de culture parvient à s’imposer aux individus dont il identifiera les conséquences pour les personnes :
« Il est remarquable que les êtres humains, tout incapables qu’ils sont de vivre en individus, n’en ressentent pas moins comme lourdement oppressants les sacrifices qu’attend d’eux la civilisation pour rendre possible la vie en communauté. La civilisation doit donc être défendue contre l’individu, et ses institutions, ses dispositifs et ses impératifs se mettent au service de cette tâche ; ils n’ont pas pour seul but d’assurer une certaine répartition des biens, mais aussi de maintenir cette répartition, il faut même qu’ils protègent, contre les impulsions hostiles des êtres humains, tout ce qui sert à dompter la nature et à produire des biens. Les créations humaines sont faciles à détruire, et la science et la technique, qui les ont édifiées, peuvent aussi être utilisées pour les anéantir. » (p. 39-40).

Freud explique ainsi cet ordre hiérarchique qui justifie la présence d’une minorité à la fois gardienne et protectrice de la culture ou de la civilisation contre le déchaînement des désirs pulsionnels de la masse :
« Seule l’influence d’individus modèles qu’elles reconnaissent comme leurs chefs peut les inciter aux travaux et aux privations qu’implique le maintien de la civilisation. Tout est bien si ces chefs sont des personnes douées d’une vie supérieure sur les nécessités de la vie et sont parvenus à dominer leurs propres désirs pulsionnels. » (p. 42)

La contrainte au travail, gage de civilisation entraîne un système d’autorité rigoureux à l’endroit des travailleuses et des travailleurs : « On ne peut pas se passer de la contrainte au travail de civilisation qu’à la domination des masses par une minorité, car les masses sont inertes et bornées » (p. 42) et par conséquent des rapports hiérarchiques qui doivent exister dans une société entre les « individus modèles » ou les « dirigeants éclairés » et la « masse » :« et c’est pourquoi il paraît nécessaire qu’ils (« les individus modèles » ou les « dirigeants éclairés » Y.P.) disposent de moyens de pouvoir qui les rendent indépendants de la masse. » (p. 42).

Les institutions parviennent à s’imposer à la société par la contrainte en raison de ceci, toujours selon Freud :
« Pour le dire brièvement, il est deux caractéristiques largement répandues des êtres humains qui font que les institutions de la civilisation ne sauraient être maintenues que par un certain degré de contrainte, savoir, d’une part, qu’ils ne sont pas spontanément enclins au travail, et, d’autre part, que les arguments ne peuvent rien contre leurs passions. » (p. 42).

Au sujet d’un bouleversement éventuel et d’une profonde reconfiguration des relations humaines inégalitaires et hiérarchiques, Freud ne s’attend à aucun bouleversement : « Ce serait l’âge d’or, la seule question est de savoir si un tel état est réalisable. » (pp. 40-41)3.

Freud ne s’attend pas à un bouleversement institutionnel capable de renverser le système de domination sociale.

« On peut douter qu’il soit possible, en général ou dès maintenant, vu le niveau actuel de notre domination sur la nature, de produire de telles institutions ; on peut se demander d’où devrait provenir la quantité de chefs supérieurs intransigeants et altruistes, nécessaires pour agir en éducateurs des générations futures […] » (p. 43).

Freud pense ainsi parce qu’il est convaincu de ceci : « Il est vraisemblable qu’un certain pourcentage de l’humanité restera toujours asocial. » (p. 44). À la base de cette idée, nous retrouvons le postulat suivant : « Alors que l’humanité a fait des progrès constants dans la domination de la nature et qu’on peut en attendre de plus grands encore, on ne saurait constater avec certitude un progrès analogue dans le règlement des affaires humaines. » (p. 40).

Seule donc une minorité de « dirigeants éclairés », des « individus modèles », une « aristocratie » en quelque sorte, peut défendre les acquis ou faire progresser ceux-ci. Cette vision des choses s’enracine ainsi chez Freud :
« Il faut compter, me semble-t-il, avec le fait qu’existent chez tous les êtres humains des tendances destructrices, donc antisociales et hostiles à la civilisation, et que chez un grand nombre de personnes ces tendances sont assez fortes pour déterminer leur comportement dans la société. » (p. 41).

Dans le deuxième chapitre, Freud revient sur la dynamique à l’origine de la civilisation :
« Comprenant que chaque civilisation repose sur l’obligation de travailler et sur le renoncement pulsionnel, et provoque donc inévitablement une opposition chez ceux qui sont visés par ces exigences, nous nous sommes rendu compte que les biens eux-mêmes, les moyens de les acquérir et les dispositions prises pour les répartir ne peuvent être l’aspect essentiel ou unique de la civilisation. Car tout cela est menacé par la rébellion et l’envie de destruction des participants à la civilisation. » (p. 45).

Au sujet de l’esprit de révolte Freud affirme :
« S’agissant des restrictions qui frappent seulement certaines classes de la société, on trouve des situations terribles et d’ailleurs bien connues. On peut s’attendre à ce que ces classes défavorisées envient aux favorisés leurs privilèges et fassent tout pour en finir avec leur propre surcroît de privation. Si ce n’est pas possible, un mécontentement s’accumulera au sein de cette civilisation et sera susceptible d’aboutir à de dangereuses rébellions. » (p. 49).

Freud avance la conjecture que le « Surmoi » a un rôle à jouer dans la préservation de la culture : le « renforcement du Surmoi fait partie du patrimoine psychologique de la civilisation et il est extrêmement précieux. » (p. 48).

Deux choses semblent concourir à la préservation de l’ordre social : 
« Le degré d’intériorisation des prescriptions de la civilisation – pour dire les choses de façon triviale et non psychologique : le niveau moral de ceux qui y participent – n’est pas le seul bien psychologique qui entre en ligne de compte pour apprécier une civilisation. Il y a en outre ce qu’elle possède en matière d’idéaux et de créations artistiques, c’est-à-dire les satisfactions qu’on en tire. » (p. 50).

Le symbolique et la sublimation participent, chacun, à leur façon, au processus de subjectivation. Freud reviendra sur ce point dans le chapitre dix.

Freud aborde la question de l’intériorisation des interdits chez les opprimés :
« On ne saurait attendre de ces opprimés qu’ils intériorisent les interdits de la civilisation, au contraire ils ne sont pas disposés à reconnaître ces interdits, ils ont envie de détruire la civilisation elle-même, éventuellement d’en supprimer jusqu’aux conditions. L’hostilité de ces classes envers la civilisation est si patente qu’elle a empêché de voir l’hostilité plutôt latente des couches sociales mieux loties. » (p. 50).

Une civilisation qui ne tient pas compte de son élément populaire court à sa perte.
« Inutile de dire qu’une civilisation qui laisse insatisfaits un si grand nombre de ses membres et les pousse à la rébellion n’a pas l’espoir de se maintenir durablement, et d’ailleurs ne le mérite pas. » (p. 50).

Dans le troisième chapitre, Freud va enfin aborder le phénomène religieux. D’entrée de jeu, il se demande : « En quoi consiste la valeur particulière des représentations religieuses ? Nous avons parlé de l’hostilité à la civilisation induite par la pression qu’elle exerce et les renoncements pulsionnels qu’elle exige. » (p. 53).

Freud suppose que les religions existent parce que les civilisations sont impuissantes à protéger tout à fait les humains contre les dangers de la nature.

« Avec ces forces, la nature se dresse contre nous, elle nous remet sous les yeux notre faiblesse désemparée, à laquelle nous pensions nous soustraire par le travail de civilisation. C’est l’une des rares impressions réjouissantes et édifiantes qu’on puisse avoir de l’humanité lorsque, face à l’une de ces catastrophes naturelles, elle oublie tous les imbroglios de la civilisation, toutes ses difficultés et hostilités internes, et se rappelle la grande tâche commune : se maintenir face à la puissance écrasante de la nature. » (pp. 54-55).

Freud propose une vision de la nature qu’il rapproche du « modèle infantile » :
« Car cette situation n’a rien de nouveau, elle a un modèle infantile, elle n’est de fait que la continuation de l’antérieur, car on s’est déjà trouvé dans un tel désarroi comme petit enfant face à un couple parental qu’on avait lieu de craindre, le père surtout, dont en revanche on était sûr qu’il vous protègerait contre les dangers qu’on connaissait alors. » (p. 57).

Dans L’avenir d’une illusion, Freud formule l’hypothèse de passages ou plutôt de parallèles entre le psychologique et le social.

« Est créé de la sorte un trésor de représentations, né du besoin de rendre supportable le désarroi de l’humain, et construit à partir du matériau que constituent les souvenirs du désarroi de l’enfance de chacun et de celle du genre humain. On discerne nettement que cette possession protège l’homme dans deux directions : contre les dangers de la nature et du destin, et contre les dommages provenant de la société humaine. » (p. 59).

Ce qui vaut pour l’enfant, vaut également pour les premiers moments de l’humanité. Freud soutiendra plus loin que : 
« Les retombées de ces phénomènes, analogues au refoulement, qui se sont produits dans la nuit des temps ont encore marqué longtemps la civilisation. La religion serait la névrose obsessionnelle générale de l’humanité. » (p. 98).
Freud joue sur deux modèles en même temps ici : la phylogénétique (qui renvoie à l’espèce humaine elle-même) et l’ontogénétique (qui renvoie à l’individu). Freud suggère que l’ontogénèse récapitule la phylogénétique.
Les dieux ont une triple mission auprès des gens :
« Les dieux conservent leur triple mission : conjurer les terreurs de la nature, réconcilier avec la cruauté du destin tel qu’il se montre en particulier dans la mort, et dédommager des souffrances et des privations qui sont imposées à l’être humain par la vie en communauté dans la civilisation. » (p. 58).

Les institutions qui se spécialisent dans la médiation des dieux dans la vie des personnes semblent avoir l’éternité en leur faveur.
Freud note que :
« Le peuple qui est parvenu le premier à une telle concentration des qualités divines ne fut pas peu fier de ce progrès. Il avait dégagé le noyau paternel qui était de tout temps caché derrière chaque figure de dieu ; au fond, c’était un retour aux débuts historiques de l’idée de dieu. Dès lors que dieu était un être unique (monothéisme Y.P.), les relations avec lui pouvaient recouvrer l’intimité et l’intensité des rapports de l’enfant avec son père. Mais, ayant tant fait pour le père, on entendait aussi en être récompensé, être à tout le moins le seul enfant aimé, le peuple élu. » (p. 60-61).

Freud fait nécessairement allusion à la religion juive ici tout en notant qu’un tel phénomène est observable au sein de n’importe quelle religion monothéiste.

Freud précise, dans le chapitre V. la signification psychologique du phénomène religieux : « ce sont des axiomes4, des propositions portant sur des faits ou des rapports existant au sein de la réalité extérieure (ou intérieure), qui véhiculent quelque chose qu’on n’aurait pas trouvé soi-même et qui revendiquent qu’on y ajoute foi. » (p. 70). Au chapitre VI, Freud ajoute : « Du fait de l’action bienveillante de la providence divine, l’angoisse devant les dangers de la vie est apaisée, l’instauration d’un ordre éthique du monde assure que s’accomplisse l’exigence de justice restée si souvent inaccomplie au sein de la civilisation humaine, le prolongement de l’existence humaine par une vie future fournit le cadre spatial et temporel dans lequel sont censés avoir lieu ces accomplissements de désirs. » (pp. 78-79).

Au sujet des idées ou des représentations religieuses Freud écrit :
« Mais pour l’heure ils se comportent encore de façon tout autre et, aux époques passées, les représentations religieuses, en dépit de leur incontestable manque de crédibilité, ont exercé la plus forte influence sur l’humanité. » (p. 77).

Dans le chapitre VII, Freud pose les « dogmes religieux » comme étant « des illusions » :
« Une fois que nous avons compris que les dogmes religieux étaient des illusions, nous voyons surgir aussitôt la question suivante, qui est de savoir si tel autre patrimoine de la civilisation tenu en haute estime et que nous laissons dominer notre vie, n’est pas de nature semblable […] » (p. 84).

Car demeure la grande question suivante : est-il possible de se débarrasser des illusions de la religion et de ses ersatz ? À cette question, Freud apporte un élément de réponse à caractère historique :
« Au demeurant, n’avez-vous rien appris de l’histoire ? Pareille tentative de substituer la raison à la religion a déjà été faite une fois, officiellement et en grand. Vous vous souvenez bien de la Révolution française et de Robespierre ? Mais aussi de la brièveté et du lamentable échec de l’expérience. Elle est maintenant réitérée en Russie, inutile d’être curieux de voir comment elle va se terminer. Ne pensez-vous pas que nous avons le droit d’admettre que l’homme ne peut pas se passer de religion ? » (p. 102).

Pour Freud, « le travail scientifique est la seule voie qui puisse nous mener à la connaissance de la réalité qui nous est extérieure. » (p. 81). La raison de cette évolution réside en ceci : « le renforcement de l’esprit scientifique dans les couches supérieures de la société humaine. (Peut-être n’est-ce pas la seule raison.) » (p. 91). Ce qui s’accompagne de la conséquence suivante : « la psychanalyse est une méthode de recherche, un instrument impartial, comme par exemple le calcul infinitésimal. » (p. 88). 

La psychanalyse est aux yeux de Freud : « Un instrument impartial ». Vraiment ? Le rapprochement entre « la psychanalyse » et « le calcul infinitésimal » nous semble nettement exagéré. 

 Dans le chapitre VIII, Freud pose la religion comme une véritable « névrose obsessionnelle générale de l’humanité » issue « du complexe d’oedipe » : 
« La religion serait la névrose obsessionnelle générale de l’humanité, comme celle de l’enfant elle est issue du complexe d’oedipe, du rapport au père. Selon cette conception, il faudrait prévoir que le détachement de la religion doit s’accomplir avec la fatale inexorabilité d’un processus de croissance, et que nous nous trouvons actuellement en plein dans cette phase de l’évolution. » (p. 98).

Freud établit une analogie entre la religion et une névrose obsessionnelle en ce que ces deux phénomènes partagent une identité structurelle : toutes deux ont en commun des fondations inattaquables, inaccessibles et irréfutables. Parole sacrée et caractère indéracinable pour l’autre : « […] l’analogie entre la religion et une névrose obsessionnelle, et que cette démarche permet de comprendre quantité de singularités et de destins dans la constitution de la religion. » (p. 99).

Freud annonce la disparition éventuelle de la religion au moyen du « travail rationnel de l’esprit » :
« Grâce à ces vestiges historiques nous en sommes arrivé à concevoir les dogmes religieux comme des sortes de reliquats névrotiques, et nous pouvons maintenant dire qu’il est vraisemblablement temps, comme dans le traitement analytique du névrosé, de remplacer le succès du refoulement par les résultats du travail rationnel de l’esprit. » (p. 99).

Freud semble réellement croire aux possibilités illimitées offertes par la voie de « l’intelligence » : « La tâche qui nous est fixée, réconcilier les hommes avec la civilisation, sera largement résolue en suivant cette voie. » (p. 100). « Or nous n’avons pas d’autre moyen pour maîtriser notre énergie pulsionnelle que l’intelligence. » (p. 104). « Comment peut-on attendre de personnes dominées par des interdits de pensée qu’elles parviennent un jour à l’idéal psychologique, au primat de l’intelligence ? » (p. 104).

Freud oublie ici que le problème avec l’être humain réside en ceci : ce n’est pas sa bêtise qui est illimitée, mais plutôt son intelligence qui est limitée.
Dans le chapitre X, Freud fait dire ceci à un contradicteur hypothétique :
« Il y a un autre avantage du dogme religieux, que je trouve dans une autre de ses particularités, qui semble spécialement vous choquer. Il permet une épuration et sublimation conceptuelle où il peut être débarrassé de la plus grande part de ce qui porte trace en lui de la pensée primitive et infantile. (p. 111).

Et le livre se clôt sur des affirmations qui n’ont pas encore été réellement prouvés : « Comme nous sommes prêts à renoncer à une bonne part de nos désirs infantiles, nous pouvons supporter que quelques-unes de nos espérances se révèlent être des illusions. » (p. 115). « Nous croyons en la capacité du travail scientifique d’apprendre quelque chose sur la réalité du monde, par quoi nous pouvons accroître notre pouvoir et d’après quoi nous pouvons organiser nos vies. » (p. 115).

Que conclure du livre L’avenir d’une illusion (1927)  

Que retenir de cette lecture critique ? Tout d’abord, que dans les chapitres II, IV et VIII Freud précise que les interdits de l’inceste, du meurtre et du cannibalisme sont les piliers de la vie sociale, de la culture et par conséquent de l’affirmation de la civilisation. Mais voilà, si les institutions qui prennent forme au début dans une société fixent quelque chose découlant des désirs ou peurs humaines, avec le temps, elles s’éloignent des principes qui ont présidé à leur naissance. Leur histoire sera celle des « traumatismes » qui les marqueront (schismes, réformes ininterrompues).

Pour Freud, le phénomène religieux correspond à des hallucinations oniriques qui jaillissent des angoisses ou des désirs réprimés. L’impuissance humaine face aux forces incontrôlables et destructrices de la nature a pour effet de rendre la personne à la fois vulnérable et frustrée. À l’instar des enfants inquiets, les adultes ont besoin de protection et de réconfort, ce que leur procure la croyance religieuse. 

C’est sans conteste, selon Freud, le désir qui est à la source des « illusions » chez l’individu. L’illusion est au centre de l’imaginaire dans lequel l’individu réalise ses désirs, ce qui contribue à lui éviter de se laisser emporter par la spirale ascendante et dangereuse des frustrations. Les rêves ont pour effet de soulager les tensions libidineuses. C’est exactement dans ce schéma tourmenté qu’entre en scène la religion. Elle représente l’expression de nos désirs, une soupape qui nous libère de nos angoisses, une illusion qui aide à éloigner ou à prévenir la névrose. La religion chez Freud est donc un obstacle à la vérité. Sous cette optique, elle est l’exacte opposé de la science. Elle nous donne une vision et une compréhension erronée de la réalité. Surgit alors cette question cruciale : comment la religion, présente dans la plupart des regroupements humains, peut-elle résister à l’assaut des connaissances scientifiques ?

Freud trouve une seule réponse à cette interrogation : l’inconscient. La religion est supérieure à la science parce qu’elle soulage l’être humain de ses angoisses, qu’elle donne des réponses à ses interrogations métaphysiques et qu’elle fournit un cadre moral rassurant. De plus, Dieu devient une espèce de père de substitution. La dépendance de l’enfant au père se permute en dépendance à Dieu. La religion est en quelque sorte un élément quasiment inscrit dans la biologie humaine. Elle offre une consolation à sa détresse et à son angoisse. Elle crée un au-delà après la mort, ce qui permet à certaines personnes de dominer leurs instincts, de favoriser la fraternité et de diminuer les angoisses. Freud nous donne des éléments d’analyse en vue de comprendre que la religion (le monothéisme religieux plus particulièrement) est une illusion qui reproduit à l’échelle de la société la relation de l’enfant à l’autorité paternelle, laquelle assume une double fonction de protection et de répression. Dieu, finalement, prend le relais pour l’enfant de la figure du « père tout puissant ».

La science parviendra-t-elle à vaincre la religion ? Cette question reste et restera encore ouverte. Y répondre en suggérant qu’il est possible d’envisager la victoire de la science sur la religion conduit inévitablement, selon nous, à une nouvelle « illusion ». Nous ne pensons pas que l’humanité, un jour, parviendra à supprimer la religion au profit de la science. 

L’humanité est par essence contradiction, opposition et ambivalence. Telle est une de ses grandes caractéristiques ineffaçables. Les instincts humains peuvent être « civilisés », mais jusqu’à quel point le rationnel peut-il faire reculer l’irrationnel ? La frontière entre ces deux pôles est toujours fluctuante. La réalité nous est toujours donnée en double. Les gens présentent encore et toujours des signes de confusion qui oscillent entre la raison et la déraison, entre l’amour et la haine, entre la soumission et l’agression.

Quoi qu’il en soit, puisque la science pour exister doit être « réfutable » et « falsifiable », ses assises ne reposent pas sur une fiabilité absolue. En ce sens, il est permis de dire que si le « dogme » est un fondement de la religion, le « postulat5 » est pour sa part un fondement de la science. Or, le dogme et le postulat ont un point en commun, il s’agit dans les deux cas d’une « assertion indémontrable ». Sans nous faire trop d’illusions ici, nous pouvons affirmer que la religion et la science ont encore… de l’avenir !
 
Yvan Perrier

Notes

1.Le complexe d’Oedipe renvoie chez Freud « (à) l’ensemble des investissements amoureux et hostiles que l’enfant fait sur les parents lors de la phase phallique ». Bloch, Henriette et. al. (dir.). 1992. Grand dictionnaire de la psychologie. Paris : Larousse, 532.

2.La névrose correspond à une maladie mentale dont les troubles qu’elle peut entraîner n’affecte pas profondément les fonctions essentielles de la personnalité.

3. « Dans Le malaise dans la civilisation, Freud reviendra sur cet âge d’or, qu’il considère comme une utopie. « Les communistes croient avoir trouvé la voie pour nous sauver du mal. L’homme est foncièrement bon, bien disposé envers son prochain, mais l’instauration de la propriété privée a corrompu sa nature » (op. cit., p. 122). Or, selon Freud, l’hostilité à l’égard de la civilisation est irréductible, car elle puise sa force dans le renoncement pulsionnel que la civilisation impose nécessairement à l’individu. » (Source : Note de bas de page « a. » à la page 41)

4.Dans le chapitre VII, Freud parle de « dogmes » au lieu « d’axiomes ». Par « axiome » il faut comprendre qu’il s’agit d’une « vérité indémontrable » (Le petit Robert, 2015, p. 201. Le mot « dogme » se définit comme suit : « Point de doctrine établi ou regardé comme une vérité fondamentale, incontestable […]. » (Le petit Robert, 2015, p. 768).

5.Un postulat correspond à un « (p)rincipe indémontrable qui paraît légitime, incontestable. » (Le petit Robert. 2015, p. 1979. 

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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