Édition du 21 août 2018

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Amérique centrale et du sud

L’école de la torture au Guatemala : Le procès contre les tortionnaires des Molina Theissen se poursuit

Les deux auteurs ont passé leurs carrières comme professeurs à l’Université de Moncton au Nouveau-Brunswick et actuellement ils sont militants avec Solidarité Laurentides Amérique centrale (SLAM) à Saint-Jérôme. Ils ont voyagé à plusieurs reprises dans l’Amérique latine

De Daniel Hickey, James DeFinney
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Le lundi 26 mars, le procès a repris contre les cinq militaires accusés de la torture et du viol d’Emma Guadelupe Molina Theissen ainsi que de la « disparition » de son jeune frère Marco Antonio [voir “Torture, viols et “disparitions” dans Presse-toi à gauche, 10 avril 2018]. Deux nouveaux témoins sont alors convoqués : la Dr. Julieta Carla Rostica, une sociologue argentine spécialisée dans l’étude de l’Amérique centrale et plus particulièrement des méthodes d’entraînement militaire au Guatemala. Ensuite, Ruth del Valle, une collègue de classe d’Emma Molina Theissen et dont le frère, tué en 1980, était l’ami d’Emma. Mme del Valle occupe actuellement le poste de Chef du département des enquêtes au bureau du procureur des droits humains.
Le témoignage de la Dr. Rostica est particulièrement révélateur. Se fondant sur des documents militaires argentins et sur des documents américains déclassifiés, elle explique que l’Argentine a commencé à entraîner des militaires guatémaltèques peu de temps après les États-Unis eurent suspendu leur aide militaire au Guatemala sous Jimmy Carter en raison de violations des droits humains. Son rapport contient d’ailleurs une liste de noms de Guatémaltèques formés en Argentine. Les documents américains déclassifiés montrent aussi que le Guatemala servait de base d’opérations pour les militaires argentins en Amérique centrale.
Effectivement, au début de 1980, le Président guatémaltèque Romeo Lucas García avait contacté la junte argentine pour demander de l’assistance militaire. En réponse à sa requête, une mission d’officiers de l’armée et de la marine est arrivée à la Ciudad Guatemala, ce qui mené à la signature de contrats pour l’achat d’armes, de munitions et d’avions, mais aussi, et surtout pour l’entraînement de forces guatémaltèques « spéciales ». Cet entraînement visait à former des forces d’élite spécialisées dans les techniques les plus avancées en matière d’intelligence militaire, surtout face aux mouvements insurrectionnels. On voulait créer, entre autres, des « escadrons de la mort » protégés par le gouvernement, notamment l’Ejército secreto anticomunista (ESA).

La Dr. Rostica souligne les similarités entre les méthodes des deux pays, surtout dans l’emploi des enlèvements, des techniques d’interrogation « musclées » et des disparitions forcées de détenus suspects. Les techniques qu’elle a observées dans le traitement d’Emma et de son frère, dit-elle, sont des exemples parfaits de ces méthodes. Lorsqu’Emma s’est échappée de la prison militaire, l’armée craignait la perte des renseignements qu’elle détenait concernant les membres du parti des travailleurs guatémaltèque (PGT), le parti communiste du pays. L’enlèvement-disparition de son frère Marco Antonio avait pour but de forcer Emma à se rendre pour libérer son frère. Ce genre de « disparition forcée », une partie intégrante de la « Doctrine de sécurité nationale », avait pour but d’obtenir toujours davantage de renseignements et d’accélérer l’élimination de « l’ennemi interne », notamment les dirigeants des organisations subversives.

Le témoignage du deuxième témoin, Ruth del Valle, porte surtout sur les cas d’Emma et de son frère. Elle explique qu’elle a rencontré Emma en 1973 à l’école secondaire de l’Institut Belen, alors que celle-ci était présidente de l’association étudiante. Le frère du témoin, l’ami d’Emma, participait avec elle aux activités étudiantes. L’armée, explique Mme del Valle, a enlevé Emma et son frère en 1976 dans le quartier Niño Dormido où ils faisaient des stages de travail social. Ils ont été détenus pendant un mois et ont subi des séances de torture psychologique avant d’être relâchés. Elle a appris l’enlèvement d’Emma la nuit de 27 septembre 1981, celle-ci n’étant pas arrivée à sa destination, Quetzaltenango. Elle l’a vue de nouveau quelques mois plus tard après qu’elle se soit échappée. Elle voit dans l’enlèvement de Marco Antonio une mesure de représaille pour l’évasion de Emma et note que la famille Theissen était effondrée. Les parents voulaient continuer la recherche pour Marco, poursuit-elle, mais avaient peur pour leurs vies et ont décidé de quitter le Guatemala. L’avocat Jorge Lucas Cerna, le fils de Benedicto Lucas García, attaque alors la crédibilité du témoin sous prétexte qu’elle a travaillé comme chef de la Commission présidentielle pour les droits humains.

Le lendemain, deux expertes médico-légales de la Fundación de anthropologia forense de Guatemala (FAPG), témoignent concernant la recherche de victimes des disparitions forcées. Claudia Rivera explique le processus d’extraction de sang et de salive qui permet la comparaison des échantillons d’A.D.N. Mishel Marie Stephenson Ojea, l’autre experte, dirige le laboratoire de la Fundación et surveille le processus de comparaison des échantillons d’A.D.N. des familles des victimes avec les restes humains récupérés durant les exhumations. À ce jour, explique-t-elle, 1 510 restes humains ont été exhumés des bases militaires du Guatemala, mais elle ajoute que leur travail serait facilité si les militaires donnaient plus de renseignements concernant la localisation des bases militaires anciennes et actuelles. En ce qui concerne la famille Molina Theissen, les expertes notent qu’à ce jour on a testé 777 adolescents constituant 15.5% des restes humains récupérés. 19 319 restent à analyser, ajoutent-elles, mais la fondation manque de fonds pour le travail. Elle fait remarquer enfin que ces efforts, déployés en toute indépendance, pour identifier les restes de Marco Antonio et des autres victimes disparues sont indispensables et répondent à une obligation de l’état guatémaltèque établi dans un jugement de la cour interaméricaine des droits humains.

Ce procès, dont le jugement final ne sera pas rendu avant quelques semaines, a ouvert les yeux du public international sur les stratégies et les techniques employées par les gouvernements guatémaltèques successifs dans leur tentative de réprimer intellectuels, syndicalistes, étudiants et paysans et d’organiser le génocide des communautés indigènes. Comme les dirigeants de ces régimes ont rarement été poursuivis avec succès (voir le cas notoire de Rios Montt), il sera intéressant de voir si Manuel Benedicto Lucas García, frère de l’ex-président Lucas García, sera condamné pour son rôle dans l’affaire Molina Theissen. Dans ce contexte, il est particulièrement admirable que la famille Molina Theissen et particulièrement Emma ont poursuivi leurs démarches pour obtenir ce procès pendant 36 ans dans un pays qui n’est pas particulièrement ouvert à la justice. Nous verrons les résultats.

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