Édition du 24 avril 2018

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Amérique centrale et du sud

L’effet Fujimori : instabilité et paralysie politiques au Pérou

L’héritage du fujimorisme perdure sous l’égide de l’actuel gouvernement du président péruvien Pedro Pablo Kuczynski.

Le 21 décembre, le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski était entendu par le Parlement dans le cadre d’une procédure de destitution. « Je n’ai rien à cacher. J’aime mon pays et mon peuple, et j’essaye de les servir dans l’honneur et la dignité au quotidien... Je demande au Congrès de ne pas voter ma destitution. Ce n’est pas moi personnellement qui en souffrirait, mais notre pays tout entier », a-t-il déclaré à la fin de son audition.

Tiré du site de Ritimo.

Le président Kuczynski avait été convoqué afin de répondre de versements que l’une de ses entreprises a reçu de la part de la société de construction brésilienne Odebrecht. Après plusieurs heures de témoignage du président et de plaidoirie de ses avocats, le Parlement a délibéré, puis voté. Lors de ce vote nocturne, il réussit finalement à s’attirer suffisamment de soutiens parmi les députés pour rester en poste.

Quelques jours plus tard, il devint évident que Kuczynski avait négocié son maintien au pouvoir avec Kenji, le fils de l’ancien président Alberto Fujimori. En échange, Kuczynski avait accepté de gracier Alberto Fujimori pour des raisons humanitaires et de le faire sortir de prison. Fujimori, dirigeant du Pérou aux dérives autocratiques entre 1990 et 2000, a été condamné à 25 ans de prison en 2009 pour corruption et crimes contre l’humanité. Les luttes internes ayant agité le Parlement avant la procédure de destitution, la procédure de destitution elle-même, et la grâce de Fujimori accordée par PPK, sont les derniers exemples en date de l’instabilité et de la paralysie politiques qui rongent cette nation andine. Ils illustrent également l’héritage durable qu’un dirigeant tel qu’Alberto Fujimori a laissé derrière lui, plus de 20 ans après avoir quitté le pouvoir. Cette expérience sert d’avertissement aux autres pays dont les dirigeants démantèlent les institutions politiques pour servir leurs intérêts personnels.

De nombreux péruviens avaient espéré que l’élection en 2016 du président actuel, Pedro Pablo Kuczynski (baptisé PPK par la population), viendrait renverser une situation politique caractérisée par les crises, les impasses et la corruption. Bien au contraire, au lieu de diminuer, l’instabilité politique a été renforcée sous le mandat de PPK.

Une victoire présidentielle improbable

La victoire présidentielle de PPK en 2016 paraissait improbable depuis le début. Ancien économiste de la Banque mondiale, il avait vécu tellement longtemps dans des pays anglophones qu’il parlait espagnol avec un accent lorsqu’il a fait son retour sur la scène politique en 2000. Après avoir occupé plusieurs postes au gouvernement entre 2001 et 2006 sous le mandat du président Alejandro Toledo, PPK s’est présenté à la présidentielle de 2011 mais a été battu par Ollanta Humala, aujourd’hui en prison pour corruption. PPK s’est relancé dans la course présidentielle en 2016 en faisant campagne avec le parti Peruanos Por el Kambio (Péruviens pour le changement). Sur 18 candidats au départ, 10 ont finalement participé au premier tour de l’élection présidentielle. L’élection se compliqua lorsque le Jury national des élections (JNE) exclut deux candidats populaires, Julio Guzmán et César Acuña. Si la raison officielle portait sur des irrégularités dans leurs campagnes électorales, certains pensent qu’il s’agissait plutôt d’une manœuvre politique.

C’était la première fois depuis 2000 que le JNE jouait un rôle aussi actif dans la sélection du groupe de candidats. À terme, cette décision a bénéficié à PPK, un personnage relativement peu charismatique. Lui et Keiko Fujimori, la fille d’Alberto Fujimori, ont ainsi accédé au deuxième tour.

Le scepticisme de l’électorat péruvien quant à l’adhésion de Keiko Fujimori aux valeurs de démocratie et de transparence a été à l’origine de plusieurs manifestations réunies sous le slogan « No a Keiko ». Des soupçons de corruption contre Keiko ont surgi dans les semaines précédant le deuxième tour de l’élection, comme le montre sa chute dans les sondages. Au final, PPK a remporté l’élection présidentielle de peu avec 50,12 % des votes, soit un écart d’à peine 41 000 votes, le plus faible écart électoral de l’histoire péruvienne moderne.

L’obstruction à la justice et les scandales de corruption s’intensifient

Bien que Keiko ait perdu l’élection présidentielle, le parti politique qu’elle dirige, Fuerza Popular (Force populaire), a enregistré de très bons résultats aux élections législatives d’avril, obtenant 73 des 130 sièges de l’unique chambre qui compose le pouvoir législatif au Pérou. Son frère, Kenji, a conservé le siège de député de Fuerza Popular qu’il avait obtenu en 2011. Le parti de PPK, Peruanos Por el Kambio, a enregistré une performance médiocre, avec seulement 18 sièges. Ces résultats ont abouti à un gouvernement divisé et des luttes politiques incessantes.

Depuis l’investiture de PPK en juillet 2016, son gouvernement a dû faire face à d’innombrables problèmes qui ont paralysé les avancées démocratiques dans le pays. La difficulté la plus urgente à dépasser, et qui a culminé avec la procédure de destitution de PPK est la stratégie d’obstruction du Parlement visant à affaiblir le pouvoir exécutif, une fronde menée par Fuerza Popular. Cette stratégie a été mise en place lorsque Fuerza Popular et un autre parti d’opposition, l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA), décidèrent d’unir leurs forces en décembre 2016 pour censurer le ministre de l’Éducation du PPK, Jaime Saavedra. Le Parlement accusa Saavedra de mal gérer l’organisation des Jeux panaméricains de 2019. Le Parlement lança alors une procédure d’« interpellation », qui consiste à appeler les membres du gouvernement à venir témoigner devant l’ensemble des députés, avant de voter une éventuelle motion de censure. Si le membre interpellé ne reçoit pas assez de votes en sa faveur, il est alors forcé de démissionner. La seule façon d’éviter la motion de censure est de remporter le vote de confiance du Parlement, ce qui ne fut pas le cas et Saavedra, forcé de quitter son poste.

Confortée par son succès, l’alliance de Keiko a continué de cibler des membres du gouvernement en suivant toujours la même recette. En mai 2017, le Parlement a convoqué le ministre des Transports et de la Communication, Martín Vizcarra. Il a été interrogé sur des amendements apportés à des contrats liés au projet d’aéroport de Chinchero près de Cuzco. L’opposition a accusé le ministre d’avoir modifié abusivement un contrat de marché public dans le but d’offrir des conditions très favorables à l’entrepreneur. Après son interpellation, Vizcarra a démissionné. En juin dernier, le Parlement a convoqué le ministre de l’Économie et des Finances, Alfredo Thorne, pour qu’il s’explique suite à la divulgation d’un enregistrement audio entre lui et le contrôleur administratif toujours autour de ce contrat d’aéroport. Thorne a invoqué son privilège constitutionnel pour demander un vote de confiance, qui lui a été refusé. Il a été lui aussi forcé de démissionner. En juin, le Parlement a également initié une motion de censure à l’encontre de Carlos Basombrío, ministre de l’Intérieur, mais il l’a emporté de justesse et est resté en poste.

La stratégie de l’opposition a finalement abouti à un remaniement complet du gouvernement, lorsque le Parlement s’est mis à auditionner la ministre de l’Éducation, Marilú Martens, en septembre. L’administration de PPK a alors décidé d’adopter une attitude plus sévère envers ses adversaires parlementaires. Le Premier ministre Fernando Zavala, chef du gouvernement, a appelé à un vote de confiance pour l’ensemble du gouvernement. Le 14 septembre, la confiance lui a été refusée, forçant tout le gouvernement de PPK, y compris Zavala, à démissionner. PPK a alors nommé rapidement un nouveau gouvernement, mais sa popularité a continué de chuter.

La procédure de destitution de PPK, dont le résultat entre dans la droite ligne d’un fujimorisme encore actif au Pérou, constitue le dernier développement de cette saga. Au final, l’Assemblée ne réussit pas à obtenir la majorité aux deux-tiers nécessaire pour une destitution en raison des nombreuses abstentions qui semblent avoir été orchestrées par Kenji Fujimori en échange de la grâce présidentielle de son père.

PPK fait pourtant partie des dizaines de personnalités politiques, y compris Keiko Fujimori, impliquées dans des scandales de corruption à haut niveau liés à Odebrecht. Lorsque le PDG d’Odebrecht a été arrêté au Brésil dans le cadre de l’opération Lava Jato (« lavage express »), plusieurs enquêtes internationales ont été lancées. En 2015, l’enquête Lava Jato a éclaté au grand jour au Pérou lorsqu’Odebrecht et un intermédiaire, Braskem, ont plaidé coupables aux États-Unis pour avoir violé le Foreign Corrupt Practices Act (loi américaine sur la corruption dans les transactions à l’étranger). Cet aveu a fait émerger de nombreux scandales de corruption ayant impliqué des membres officiels du gouvernement au plus haut niveau dans différents pays d’Amérique latine. Odebrecht a notamment admis avoir versé 29 millions de dollars de pots-de-vin au Pérou entre 2005 et 2014. Ces scandales ont affecté tous les présidents ayant été en poste ces trente dernières années. L’ancien président Humala (2011-2016) et sa femme Nadine sont en prison en attendant leur procès. Un autre ancien président, Alejandro Toledo (2001-2006), est sous mandat d’arrêt international.

Au-delà de cette instabilité politique persistante, ces événements ont également empêché la classe politique péruvienne de s’attaquer à des réformes indispensables. Une des promesses de campagne de PPK, celle de réformer le système judiciaire par exemple, est au point mort. Des rapports indiquent que, de tous les pays d’Amérique latine, ce sont les péruviens qui ont le moins confiance dans l’institution judiciaire de leur pays. Des problèmes systémiques profonds, comme des forces de police mal formées et sous-payées, ainsi qu’un cabinet du Procureur général croulant sous les accusations de corruption, ont permis au crime et à la corruption de prospérer partout dans la société. De hauts fonctionnaires sont impliqués dans des réseaux illicites au sein de l’institution judiciaire, tandis qu’une culture de l’impunité prévaut. Et l’impasse dans laquelle se trouve actuellement le pouvoir législatif empêche qu’une réforme majeure ne soit mise en place.

Le gouvernement n’a pas non plus été capable d’entreprendre de grands travaux de reconstruction après les graves inondations qui ont touché la côte péruvienne au début de l’année 2017. Les pluies diluviennes et les inondations ont fait plus d’une centaine de morts, et les dégâts causés aux routes, ponts et habitations ont affecté plus d’un million de personnes. Les luttes politiques du Parlement ont occupé une grande partie du calendrier législatif, au détriment des efforts de reconstruction, et un grand nombre des réparations nécessaires n’ont pas été achevées.

Pourquoi, après bientôt deux décennies d’élections libres et équitables, le Pérou continue-t-il d’être aux prises avec tant de problèmes de gouvernance démocratique ? La réponse est complexe, mais réside en partie dans l’héritage laissé par Alberto Fujimori lui-même.

Le legs durable du fujimorisme

Dès leur entrée en fonction en 1990, Alberto Fujimori et ses principaux conseillers se sont attelés à un démantèlement systématique des institutions démocratiques du Pérou. Outre ses grandes mesures visant à réformer l’économie par un programme d’ajustement structurel orthodoxe, il a dissous l’Assemblée en 1992 afin de faire taire l’opposition au Parlement et promouvoir officiellement son agenda anti-terrorisme, en appelant à la formation d’une Assemblée constituante. Sa nouvelle constitution a instauré un pouvoir législatif monocaméral, dominé par son parti politique après les élections qui suivirent. Avec son principal conseiller, l’ancien avocat Vladimiro Montesinos, il s’est attelé à mettre en place ce qu’ils appelaient un système démocratique « direct », visant soi-disant à dépasser l’appareil politique pour travailler directement avec les citoyens. La plupart des partis politiques qui avaient traditionnellement le soutien de la population se sont alors effondrés. Il a également dissous les administrations régionales, et les a remplacées par des « présidents » ou des gouverneurs nommés.

Dans le cadre de son action implacable contre le Sentier lumineux, organisation maoïste née dans les régions rurales du pays, il a également encouragé les forces paramilitaires à utiliser tous les moyens pour poursuivre les terroristes présumés. Elles se sont transformées de facto en escadrons de la mort, éliminant tout civil suspecté d’entretenir des liens avec une organisation terroriste. Les atrocités perpétrées ont été les conséquences directes des ordres d’Alberto Fujimori.

Le mandat de Fujimori a pris brutalement fin après que des enregistrements vidéos de Montesinos versant des pots-de-vin à des membres du Parlement et des juges aient fuité dans les médias en 2000. Il a été découvert plus tard que Montesinos conservait les traces de toutes ses transactions, y compris des vidéos (les « Vladi-vidéos »). Fujimori et Montesinos sont accusés d’avoir dérobé des millions à l’administration fiscale pour financer leurs activités. L’ONG Transparency International a estimé que 600 millions de dollars ont disparu pendant les 10 années de son mandat. Le duo avait acheté des législateurs, des juges, des dirigeants locaux, des propriétaires de médias et des investisseurs afin de s’assurer leur soutien. Lorsque les vidéos ont été diffusées, Fujimori et Montesinos se sont enfuis du pays, mais ils ont été capturés et jugés. Fujimori a été condamné à de la prison pour crimes contre l’humanité pour le déploiement des forces militaires spéciales responsables du massacre de dizaines d’innocents au cours de sa « guerre contre la terreur ». Son jugement a fait date pour les défenseurs des droits humains internationaux, car il a été le premier chef d’État élu démocratiquement à être jugé et reconnu coupable dans son propre pays. Sa récente libération menace d’anéantir les efforts déployés pendant des décennies pour qu’il réponde de ses actes.

Depuis la prison même, les tactiques et les réseaux de Fujimori ont contribué, directement et indirectement, à l’incertitude et l’instabilité politiques au Pérou. Le lien direct, c’est celui du pouvoir politique de ses enfants. Keiko Fujimori a accédé à la notoriété lorsque ses parents ont divorcé en 1994, et qu’elle a alors occupé la position de Première dame à l’âge de 19 ans. Comme politicienne, elle a brillamment emprunté le style de son père, et son parti est particulièrement populaire dans les régions pauvres et rurales du Pérou. Tout comme son père, elle s’appuie sur les électeurs anti-establishment et trouve du soutien parmi les nombreuses et puissantes forces conservatrices du Pérou, comme l’Église catholique, et différents secteurs d’activité, comme ceux de l’exploitation minière et du commerce international. Selon une enquête d’octobre 2017, le nombre de ses soutiens parmi la population péruvienne est plus élevé que tout autre dirigeant politique du pays, y compris PPK. Bien qu’elle ait récemment pris des distances avec son père, beaucoup pensent que le réseau d’alliés de Fujimori, qu’elle qualifie de « mafia », continue de financer sa campagne et son parti politique.

Pendant ce temps, la perte systématique de pouvoir des autres partis politiques a laissé des traces dans le système politique. La plupart sont extrêmement faibles, un phénomène dont les analystes et les citoyens péruviens se plaignent depuis des dizaines d’années. Les partis politiques péruviens sont éphémères et personnalisés, se rassemblant pour les élections autour d’une personnalité politique, avant de rapidement mourir et disparaître. Le parti fujimorista, bien qu’il ait changé de nom, est l’un des rares partis qui existe encore et continue de se renforcer. Le véritable objectif des soutiens de Keiko n’est pas clair, mais la récente grâce accordée à Alberto Fujimori et la forte présence médiatique et publique de Keiko laissent à penser que leur but est le retour de la famille Fujimori au plus haut niveau de l’État.

Par ailleurs, la corruption ne cesse de s’immiscer dans tous les domaines de la sphère publique péruvienne, des bureaucrates de bas étage aux élus de haut rang. Près de 20 ans après la diffusion des Vladi-vidéos, la culture de la corruption persiste. Un élément fondamental de la stratégie de Fujimori a consisté à mettre en place de façon méthodique et systématique des réseaux illicites et à affaiblir les institutions qui auraient pu s’attaquer à la corruption dans les années 1990. La majorité des citoyens considère la corruption comme le pire problème du pays, et 70 % d’entre eux pensent qu’elle a empiré.

La situation péruvienne actuelle incite à la prudence quant à l’avenir politique à long terme des pays dirigés par des autocrates qui détruisent systématiquement les institutions politiques, sous couvert d’être arrivé au pouvoir par les élections. Des efforts importants pour restructurer et renforcer les institutions démocratiques doivent être mis en œuvre et s’attaquer aux réseaux illicites lorsque ces dirigeants quittent leur poste. Pour protéger et fortifier la démocratie, les réformateurs doivent se concentrer sur le renforcement du système des partis politiques, des institutions anti-corruption, du système judiciaire et des organisations de la société civile. Sans quoi, ce cycle vicieux de l’instabilité et de l’incertitude risque de perdurer pendant encore des décennies, avec les conséquences tragiques que l’on imagine.

Cet article de Nacla a été traduit de l’anglais au français par Eva Champion et Sandrine Merle, traductrices bénévoles pour Ritimo. Retrouvez le texte original, publié le 29 décembre 2017, ici : The Fujimori Effect : Political Instability and Paralysis in Peru.

Stephanie McNulty est professeur agrégée d’études gouvernementales à l’Université Franklin and Marshall. Elle a publié de nombreux articles sur la démocratie, la participation citoyenne et la décentralisation au Pérou depuis le milieu des années 1990. Elle a récemment passé 7 mois à Lima, où elle a effectué des recherches sur la participation citoyenne à la politique urbaine.

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