Édition du 16 octobre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

L’indignation qu’à soulevé le massacre israélien à Gaza, met en lumière le pouvoir de la résistance palestinienne non violente

Norman Finkelstein, democracynow.org |16 mai 2018

Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr [1]

Juan Gonzalez, DN  : Les États-Unis ont refusé de critiquer Israël après que son armée ait tué 61 Palestiniens.nes non armés.es qui prenaient part à une Grande Marche pour le retour, lundi à Gaza. Plus de 2,700 autres ont été blessés.es. Aux Nations Unies, l’Ambassadrice américaine, Nikki Haley s’est opposée à un appel pour une enquête internationale sur les agissements d’Israël dans ces circonstances. Mardi, elle n’a cessé de faire porter le blâme au Hamas pour ces violences tout en félicitant Israël pour sa retenue : « Voilà ce qui met le peuple de Gaza en danger. Ne vous trompez pas, le Hamas est très content du résultat des manifestations d’hier. Je demande à mes collègues ici présents.es au Conseil de sécurité, qui parmi vous accepterait ce genre d’activités à votre frontière ? Personne. Aucun pays représenté dans cette chambre n’agirait avec plus de retenue qu’Israël ne l’a fait »

Durant ses remarques elle a absolument refusé de blâmer Israël. Plus tard, elle est sortie du Conseil quand l’Ambassadeur palestinien, M. Riyad Mansour y a pris la parole.

Depuis le début des protestations palestiniennes le 30 mars dernier, l’armée israélienne a tué au moins 112 participants.es et blessé plus de 12,000 autres. Au cours de cette période des rapports n’ont fait état que d’un seul soldat israélien blessé.

Les commentaires de Mme Haley ont été largement critiqués.Au Sénat américain, la sénatrice Dianne Feinstein à déclaré : « Je suis très déçue de la décision de Mme l’Ambassadrice de bloquer une enquête par les Nations-Unis sur les événements de ce jour. Il va de soi qu’une enquête indépendante devrait être conduite quand tant de personnes ont perdu la vie ». Elle a aussi critiqué le Président Trump pour avoir déménagé l’ambassade américaine à Jérusalem.

Amy Goodman, DN : Mardi, le procureur en chef de la Cour internationale de justice a déclaré qu’il suivait la situation à Gaza de près et qu’il allait : « prendre les mesures garanties légalement » pour porter des accusations pour ces crimes. En même temps le Bureau des Nations Unies pour les droits humains a condamné : « cette épouvantable violence mortelle » de la part des forces de sécurité israéliennes à Gaza.

Voici son porte-parole, Rupert Colville : « La force mortelle ne doit être utilisée qu’en dernier ressort, pas en premier et seulement s’il y a une menace immédiate à la vie ou de possibles blessures graves. La tentative de s’approcher ou de traverser ou d’endommager la clôture délimitant la ligne verte n’est pas une menace sérieuse à la vie et n’annonce pas de blessures graves. Ce n’est pas un motif suffisant pour avoir recours à des munitions mortelles ».

Pour poursuivre la conversation à propos de la crise à Gaza, nous sommes en compagnie de Norman Filkelstein. Son livre le plus récent s’intitule, Gaza : An Inquest into its Martyrdom. Il est l’auteur de beaucoup de bouquins dont The Holocaust Industry : Reflections on the Exploitation of Human Suffering et de, Knowing Too Much : Why the American Jewish Romance with Israël Is Coming to an End. Il est le fils de deux survivants de l’Holocauste. Soyez le bienvenu à notre émission. (…)

Parlez-nous de ce qui vient de se passer au cours des deux derniers jours et au cours des dernières semaines à Gaza.

Norman Finkelstein :

Je vais commencer par les commentaires de Mme Haley que vous avez diffusés et ceux de Mme Feinstein. Nikki Haley dit qu’Israël a fait preuve d’une retenue remarquable. Mais à quoi ressemble le tableau ? Plus de 60 Palestiniens.nes tués.es. Plus d’un millier, peut-être même en ce moment 2,000 blessés.es. Et du côté israélien ? Ces manifestations ont maintenant lieu depuis 6 semaines. Plus d’une centaine de Palestiniens.nes ont été tués.es. Hier, le 14 mai, on annonce pour la première fois, et je cite : « un soldat israélien a été légèrement blessé ». Un seul soldat qui après 6 semaines (d’opération) a subi une égratignure.

Ensuite elle dit qu’Israël a fait preuve d’une remarquable retenue. Mais les témoins disent le contraire, des témoins respectés.es. Amnesty International dit qu’Israël a « procédé à un assaut meurtrier » contre une masse de protestataires non violents.es. La secrétaire aux affaires étrangères du cabinet fantôme britannique, Mme Emily Thornberry, qui d’habitude est plutôt médiocre sur ce sujet, a parlé de « carnage » à propos de ce qui s’est passé à Gaza le 14 mai. Je pense donc, que pour le moins, Mme Haley est dans le champ alors que la plupart des personnes les plus respectées y compris des partisant.es d’Israël disent le contraire.

Maintenant parlons de Mme Feinstein. Ses propos sont pertinents. L’opinion publique a changé à propos d’Israël mais le Congrès est demeuré immobile jusqu’à maintenant. Mais il y a des changements significatifs au sein du Parti démocrate. Sur la question d’Israël et de la Palestine, il y a du changement. Donc, c’est un moment critique parce que le changement dans l’opinion publique se fait finalement sentir au sein du Parti démocrate.

Et il y a une raison fondamentale….il y a deux raisons. Les chrétiens évangéliques américains ont adopté Israël. Voilà pourquoi il y a tant de soutien au sein du Parti républicain et surtout parmi les partisans.es du Président Trump. Pour sa part, le Parti démocrate ne s’approche pas trop de l’État d’Israël à cause de ses alliés.es aux États-Unis. Mais, il y a du changement. Il y a la base de Bernie (Sanders). Le véritable changement, que ce soit voulu ou non, vient de la base de Bernie qui est pro Palestine. Elle opère un véritable retournement dans le Parti. C’est aussi un développement majeur et positif.

Mme Feinstein réclame une enquête. Avec tout le respect que je lui dois et le fait que je ne m’opposerais pas à cela, nous devons nous rappeler qu’il y a déjà eu de nombreuses enquêtes. Après l’opération Plomb fondu en 2008-09, il y a eu la mission Goldstone. Après l’opération Coussin protecteur en 2014, il y a eu une investigation dirigée par la juge de l’État de New-York, Mary McGowan Davis. Chaque fois il a été recommandé de faire quelque chose. Et chaque fois, ces recommandations sont mortes dans la bureaucratie onusienne. Même si je pense qu’Israël ne doit pas jouir d’un traitement de faveur, je ne crois pas vraiment qu’une nouvelle enquête ne subirait pas le même sort. Même chose avec la Cour internationale de justice. Je suis tout à fait d’accord pour qu’elle enquête. Mais même si sa procureure en chef, Mme Fatou Bom Bensouda entreprend comme elle l’a dit une enquête à un moment ou un autre, soit elle s’éteindra à l’intérieur soit ça n’aura pas de fin.

J.G.  : Norman, je veux vous demander, en regard des derniers événements, ce qui s’est passé ces derniers jours, est-ce un point tournant de la taille, disons, du massacre de Sharpeville en Afrique du sud ? Un événement qui a complètement fait basculer l’opinion mondiale contre le régime. Les attaques antérieures par Israël n’étaient pas aussi visibles pour le reste du monde. Et, deuxièmement, antérieurement, Israël soutenait que le Hamas lui-même l’attaquait. Cette fois, ce sont des manifestants.es non armés.es, littéralement équipés.es de lances pierres et de cocktails Molotov qui se dressent devant une force militaire organisée. Est-ce que vous pensez qu’il s’agit d’un point tournant pour l’opinion mondiale qui ne serait plus capable d’ignorer ce qui arrive à Gaza et en Palestine ?

N.F.  : Voilà une question critique. Le massacre de Sharpeville en 1960 a eu lieu contre des manifestants.es non violents.es qui brûlaient leur laisser passer. Si ma mémoire ne me trompe pas, il y a eu 67 tués.es. Ici, il n’y avait pour ainsi dire que des manifestants.es non violents.es et 62 ou 63 ont été tués.es. Donc à peu près le même nombre et sensiblement le même déroulement. Ce que cela met à jour, c’est le pouvoir de la résistance non violente à mobiliser l’opinion publique.

Ce n’est pas la première fois qu’Israël cible des civils.es. En fait, durant ses opérations, ce qu’ils appellent leurs opérations, il a surtout visé des civils.es. Après l’opération Plomb fondu en 2008-09, Richard Goldstone dans son rapport, conclut que l’objectif d’Israël était de : « punir, humilier et terroriser la population civile ». Ils ont toujours ciblé les civils.es. Si nous examinions les faits froidement, nous verrions qu’au cours des 6 dernières semaines, Israël a tué un petit peu plus que 100 Palestiniens.nes. Durant l’opération Plomb fondu, le premier jour, durant les premières 5 minutes, il en a tué 300. Ces gens participaient à une cérémonie de remise des diplômes à une académie de police.

Vous relevez un point critique à savoir que le monde est enragé, indigné, trouve cela monstrueux mais devant bien moins, relativement moins, de criminalité de la part d’Israël. Pourquoi ? C’est pour la raison que vous avez déjà mis de l’avant, parce que c’était une action non violente et qu’Israël n’avait aucun prétexte pour justifier son attaque ? Et cela a été exposé devant le monde entier. Israël a dit, et c’est vrai, Amos dont le nom m’échappe en ce moment, a dit : « Nous ne sommes pas très habiles à jouer les Gandhi. Nous n’avons qu’un seul outil dans notre coffre et c’est de tuer des civils.es. C’est notre seul outil. Et il faut un prétexte pour le faire, autrement, nous paraissons très mal aux yeux de l’opinion publique internationale ». Ce n’est pas une remarque fallacieuse. Donc, Israël…

A.G. : Vous parlez du Major général Amos Gilad de l’armée israélienne ?

N.F. : Oui, Amos Gilad. Et c’est vrai, ils doivent avoir un prétexte. Les roquettes du Hamas ont toujours été le prétexte. En fait ce ne sont que des feux d’artifice renforcés. Mais cela donne un prétexte à Israël. Maintenant, ils n’ont pas de prétexte. Ils essaient désespérément d’en évoquer un. Ils ont tué une personne proche du Hamas en Malaisie. Ils ont tué 10 militants du Hamas il y a environ 3 semaines.

Et c’était intéressant. Une des raisons pour les quelles il y a eu peu de manifestants.es hier même si c’était le 15 mai et qu’une montée de l’action était prévue, c’est qu’Israël a fait passer l’information via l’Égypte, que si ça continuait, il allait cibler les dirigeants.es du Hamas. Haaretz (le plus grand journal progressiste israélien) l’a rapporté comme d’autres médias. C’est un élément intéressant parce que durant Opération plomb fondu il ne les a pas ciblés, ni non plus durant l’Opération coussin protecteur en 2014. Ils redoutent, ils vivent dans la crainte des manifestations non violentes parce qu’elles imposent une retenue à la brutalité qu’ils peuvent déployer. Donc, même si c’est vrai, et c’est vrai que 63 personnes ont été tuées le 14 mai, et environ 2,000 ont été blessés.es et que ce sont des nombres importants, nous devons nous rappeler qu’ils paraissent encore plus importants parce que ces gens participaient à des manifestations non violentes. Au cours de ses autres opérations, Israël n’avait pas à se préoccuper de cet élément.


[1Dans leur croyance, le retour des Juifs sur la terre d’Israël précède le retour de Jésus Christ sur terre. Cela les place donc en lien étroit avec la droite israélienne religieuse qui veut occuper tout l’espace géographique qu’occupait le peuple juif durant l’antiquité. À ce titre, ils ne parlent jamais de la Cisjordanie, mais de la Judée et de la Samarie. N.d.t.

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