Édition du 14 août 2018

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Asie/Proche-Orient

L’introuvable cohérence de la politique extérieure turque

Ces dernières années, la politique extérieure turque a été marquée par les revirements et les renversements d’alliances. Certains la présentent comme « néo-ottomane », un concept sans consistance qui n’aide pas à comprendre les stratégies en œuvre.

Tiré de Orient XXI.

Depuis le référendum constitutionnel de 2010 et surtout le début de la guerre fratricide entre l’homme fort du régime, Recep Tayyip Erdoğan, et le mouvement guléniste en 2013, la caractéristique principale de la politique interne de la Turquie est l’inconsistance, qui a amené le discours politique au sommet d’un pragmatisme machiavélique. Cela vaut également pour la politique étrangère dont les errements, les retournements de situation et d’alliances ont atteint une vitesse vertigineuse. Mais si cette absence de ligne politique intérieure a été vendue avec succès comme réalisme — en même tant qu’un discours victimaire constant —, les échecs cuisants de la diplomatie sont plus difficiles à rationaliser.

Un écart entre moyens et ambitions

Après les mouvements contestataires dans le Proche-Orient qui ont débuté à partir de 2011, Ankara a commencé à caresser le rêve de devenir le leader régional, brandissant la carte du sunnisme politique pour installer partout des régimes proches du mouvement des Frères musulmans. La diplomatie turque a dû opérer un aggiornamento douloureux : délaisser la politique pro-occidentale traditionnelle pour une rhétorique à la fois anti-occidentale, antisémite et pro-islamiste. Ce rêve s’est finalement avéré irréalisable en raison de la méconnaissance de la région par la diplomatie turque, et surtout de l’écart immense entre le capital social, culturel, politique et financier de la Turquie et ses ambitions.

L’islam politique turc avait promis de réconcilier religion et valeurs libérales à un moment où, après le 11 septembre 2001, l’Occident était à la recherche d’alliés potentiels pour casser la dichotomie artificielle du « choc des civilisations », le monde islamique étant vu comme ennemi du monde occidental. Les gouvernements successifs du Parti de la justice et du développement (AKP) se sont peu à peu éloignés de cette promesse salutaire pour la paix globale pour opter pour une ligne conflictuelle et clivante, à la fois pour des raisons électorales — le discours belliqueux vaut bien plus en Turquie que le discours pacifiste — et idéologiques : l’objectif d’un islam politique dirigé par la Turquie.

Ainsi, alors que la diplomatie turque s’est accommodée volontiers des principes des démocraties libérales occidentales de 2002 jusqu’aux alentours de 2010, la nouvelle décennie a débuté avec un revirement spectaculaire, dû notamment à l’arrivée du très controversé Ahmet Davutoğlu au ministère des affaires étrangères. Les mouvements protestataires du Proche-Orient ont définitivement éloigné la politique étrangère d’Ankara de l’axe européen. Elle s’est muée non pas en une politique cohérente à l’égard de telle ou telle région, mais plutôt en des errements et retournements constants au gré des aléas régionaux et mondiaux.

Ainsi avons-nous été témoins du rapprochement de la Russie opéré par la Turquie pour accéder à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS)1, avant de la considérer comme ennemie ; qui, quelques mois après, est devenue l’alliée principale en Syrie, puis redevenue une rivale régionale. De semblables constats peuvent être faits vis-à-vis des États-Unis, de la France, de l’Allemagne, de l’Iran ou d’Israël.

Derrières ces revirements, il y a clairement l’absence de profondeur théorique et empirique du « néo-ottomanisme ». Cette nouvelle idéologie est un tissu de paradoxes, car elle manie un discours à la fois victimaire et révisionniste. À travers la sur-« turquisation » et la surislamisation de l’histoire ottomane pour galvaniser un peuple traversé de fractures identitaires insurmontables, le pouvoir en place a dû déclarer l’ensemble du Proche-Orient ou, à défaut et a minima la Syrie, comme un hinterland mérité et légitime. Il a d’abord été l’allié principal du régime de Bachar Al-Assad avant de le désigner comme l’ennemi à abattre. Pour ce faire, il a directement et indirectement soutenu la formation de l’organisation de l’État islamique (OEI) avec lequel il y avait une proximité identitaire sunnite contre Damas alaouite — et donc hétérodoxe — et des intérêts financiers communs, notamment à travers l’acheminement du pétrole de la région.

Ensuite, une fois que l’OEI est devenu le spectre incontrôlable de l’Occident effaré — et de la Turquie —, Ankara a dû changer son fusil d’épaule et seconder la coalition afin de la neutraliser (mais pas trop). Cependant, la fin de la domination de l’OEI dans la région équivaut à la création potentielle d’une région frontalière dominée par les Kurdes. Ankara a encore changé de cible, intervenant militairement à Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, pour empêcher la jonction de cette ville avec Kobané, autre foyer kurde dans le nord-est, et ce en prévenant le risque énorme d’une confrontation physique avec l’armée américaine, en particulier à Manbij (située entre les deux villes).

Actuellement, la politique étrangère en dents de scie d’Ankara au Proche-Orient risque de déstabiliser encore plus la région. En revanche, ce discours va-t-en-guerre fonctionne à l’intérieur où un vent d’ultranationalisme pousse l’AKP à s’allier avec l’extrême droite du Parti d’action nationaliste (MHP), du moins jusqu’à l’élection présidentielle de 2019.

L’Union européenne (UE) est la grande absente de ces équations mouvantes. Empêtrée dans ses crises structurelles (Brexit) et politiques (montée fulgurante des populismes), elle est prise en étau par le régime turc qui use et abuse de la menace de « lâcher » les plus de trois millions de déplacés syriens présents dans son territoire, mais aussi des djihadistes qui pourraient mettre en péril les villes européennes. Ce chantage inique a marché et marche toujours. Ni l’UE ni même le Conseil de l’Europe dont la Turquie est membre depuis 1949 n’osent lever le petit doigt au sujet de la politique étrangère turque ou des violations constantes des droits humains à l’intérieur de la Turquie.

Échecs en Asie centrale

Cette descente aux enfers et ce refroidissement des relations avec l’Occident d’une manière générale (notamment avec les États-Unis, l’Allemagne, l’UE dans son ensemble, mais aussi, donc, le Conseil de l’Europe) pousse le « palais blanc »2 à chercher de nouveaux alliés. La Russie en est potentiellement un, cependant les relations avec la grande puissance sont fluctuantes et trop instables pour en faire une partenaire durable. L’Asie centrale, avec laquelle les nationalistes turcs entretiennent une relation fantasmée due à une proximité identitaire supposée, est entrée depuis longtemps dans le giron russe, refusant les velléités de « grand frère » exprimées par Ankara avec arrogance et condescendance.

Restent les régions délaissées par cet Occident tant décrié dans les couloirs d’Ankara, dans les colonnes des journaux turcs ou les mosquées d’Anatolie. Le ressentiment de l’Afrique à l’égard de l’Europe toujours vue comme colonisatrice est par exemple instrumentalisé par la diplomatie turque, ainsi que le démontre la récente tournée de Recep Tayyip Erdoğan dans ce continent. En quatre jours (26 février-2 mars 2018), le président turc a visité l’Algérie, la Mauritanie, le Sénégal et le Mali.

L’objectif était double : tisser des liens identitaires en soulignant combien l’Afrique a été exploitée par l’Europe3 (et non pas par les Turcs, omettant de mentionner la période où la côte méditerranéenne était dominée par les Ottomans) non seulement pour impulser des échanges commerciaux, mais également pour attirer le soutien des pays africains au Nations unies, où la Turquie plaide pour un changement du système du Conseil de sécurité4.

Le deuxième objectif semble moins noble : continuer à démanteler les réseaux gulénistes d’écoles et d’hommes d’affaires. Ils ont constitué le principal outil de l’AKP tout au long des années 2000, mais sont devenus autant d’ennemis à abattre après le début de la guerre fratricide avec le mouvement de Fethullah Gülen dans les années 2010. Inconsistance, là aussi.

Samim Akgönül

Notes

1- NDLR. L’OCS est une organisation intergouvernementale régionale asiatique créée à Shanghai les 14 et 15 juin 2001. Elle regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan et depuis récemment l’Inde et le Pakistan. Elle construit peu à peu une coopération économique, sécuritaire et militaire, formalisant une forme de rapprochement géostratégique. La Turquie est à l’OCS « partenaire de discussion », mais non membre.

2- L’immense palais que le président Erdoğan s’est fait construire à Ankara est baptisé « Ak saray » dans une double allusion, au nom du parti appelé par les sympathisants « Ak Parti » : parti blanc, (et non pas AKP, nom fustigé par Erdoğan) et au nom que les Turcs donnent à la Maison blanche, « Beyaz saray », ak et beyaz étant des synonymes.

3- En 2017 déjà, Erdoğan avait soulevé ce sujet, notamment en Tanzanie, déclarant : « Dites-moi, pour l’amour de Dieu, cette Afrique n’a-t-elle pas été spoliée pendant des années ? »

4- Erdoğan souligne qu’il y a 196 États représentés aux Nations unies, mais que seuls 5 pays décident du destin mondial et que tous sont chrétiens (déclaration faite en 2016 lors de la réunion avec les maires de quartier) — en considérant, par voie de conséquence, la Chine comme un pays chrétien.

Samim Akgönül

Historien et politologue, enseignant-chercheur à l’université de Strasbourg (département d’études turques et Institut des relations internationales) et au CNRS. Il travaille plus particulièrement sur l’histoire contemporaine, la politique, les minorités et les migrations turques. Il a publié The Minority Concept in the Turkish Context, Practices and Perceptions in Turkey, Greece and France, Leiden, Brill, 2013.

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