Édition du 22 mai 2018

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Livres

L'urgence absolue d'un dépassement du capitalisme

Dans ce livre « Capitalexit ou catastrophe », J. et L. Sève examinent la triple crise que traverse le capitalisme actuel : économique, écologique et anthropologique. Avec une lucidité exemplaire, il nous demandent de la regarder en face et d’y faire front. Ils s’inspirent largement de Marx, dont le système soviétique a trahi le message. A nous de le réaliser !

Tiré du blogue de l’auteur.

Dans ce livre d’entretiens, remarquablement clair, de Lucien Sève – philosophe connu, mais pas assez reconnu par les médias – et son fils Jean, historien, les auteurs commencent par un constat critique de ce qu’est le capitalisme aujourd’hui : un système en phase terminale tant les contradictions qui le minent en révèlent trois dimensions de crise majeures, qui peuvent produire sa perte. Une crise économique, d’abord, que le néolibéralisme aggrave, contre l’apparence parfois, dont la crise de 2008 n’a offert que des prémices et qui se traduit par des effets sociaux dramatiques, inconnus en Europe depuis le 20ème siècle : appauvrissement absolu des classes populaires et moyennes, augmentation scandaleuse des inégalités partout au seul profit d’une classe capitaliste transnationale, dont l’Europe est aussi le soutien actif, augmentation du chômage alors qu’on prétend vouloir le diminuer par une productivité accrue ou, sinon, son remplacement très partiel par une précarisation inouïe de l’emploi, souffrance au travail, suicides, etc. On pourrait allonger la liste de cette progression inacceptable du malheur social.

Une crise écologique majeure aussi, dont on a pris conscience un peu partout, même si les partis de gauche ont tardé à l’affronter, PCF compris : réchauffement climatique qui va rendre la vie physiquement invivable à terme, au moins dans les pays d’Afrique, fonte des glaces avec une augmentation du niveau des mers et la menace qu’elle fait peser sur les côtes de continents entiers, saccage et épuisement des ressources naturelles, pollution de l’air avec ses conséquences sur la santé de millions d’hommes, et j’oublie sans doute d’autres méfaits.

Tout cela est dénoncé implacablement et sans verser dans le moindre catastrophisme naïf puisque ce sont les scientifiques eux-mêmes qui le disent et le prédisent. Ils nous laissent présager une possible fin de l’espèce humaine à l’échelle de l’histoire à venir, si rien n’est vraiment fait pour s’y opposer, par-delà les effets d’annonce ou des mesures très partielles : c’est le mal-vivre qui est ici en jeu et même plus, la non-vie tout simplement.

Or, pour s’y opposer vraiment, il faut avoir l’intelligence de la source ultime de cette crise, par-delà les facteurs secondaires que l’on met en avant (mode de vie, consommation individuelle…), à savoir le capitalisme lui-même qui, par son productivisme aveugle, sa recherche du profit à court terme et son exploitation éhontée de la nature, nous entraîne inévitablement à la catastrophe si on ne le remet pas en cause effectivement.

Enfin, il faut parler d’une crise proprement anthropologique, et c’est un des mérites de cet ouvrage que de la mettre en avant, soulignant ainsi qu’il en va ici de notre mal être. Cela signifie très précisément que l’organisation de la production sur la base de l’exploitation et de la division en classes (ces deux expressions sont quasiment synonymes) abîme l’être humain. La marchandisation de la force de travail réduit l’homme à un facteur de production, le soumet à des cadences de travail qui l’épuisent, réduit ses capacités intellectuelles ou n’en développe qu’un aspect ; sans compter que cette marchandisation envahit tous les aspects de notre vie collective, culture comprise.

Plus largement, la domination de classe s’exerce de manière multiple sur les existences et les consciences, spécialement à travers l’idéologie dominante, et elle contribue à une perte d’initiative politique de masse (l’abstention en est la manifestation éclatante) dont l’effet le plus clair est l’aliénation entendue, dans ce cas, comme le fait que les hommes ne peuvent être les acteurs conscients de leur propre histoire collective, qu’ils la subissent donc. A quoi s’ajoute, pour ces mêmes hommes, la difficulté, voire l’impossibilité, d’épanouir leur individualité potentielle – sacrifice de soi imposé et que la réflexion de nos deux interlocuteurs aurait d’ailleurs pu davantage explorer[1].

Mais à partir de quoi ces analyses, trop brièvement évoquées se développent-elles me demandera-t-on ? Eh bien les auteurs abattent d’emblée leur carte maîtresse : Marx, à condition de bien le comprendre et de ne pas seulement le répéter, mais de le rectifier partiellement ou de l’enrichir surtout, et d’inventer sur sa base, quitte à contredire la doxa « marxiste » dominante depuis longtemps. La grille de lecture de la société capitaliste de Marx, fournie dans Le Capital, leur paraît vraie pour l’essentiel : classes sociales, antagonismes des intérêts de celles-ci, propriété privée de l’économie, exploitation du travail, plus-value, etc.

Non seulement elle leur paraît vraie, mais elle aurait anticipé ce qui n’était qu’embryonnaire en son temps, constat qui me semble totalement exact : alors que le prolétariat était numériquement faible au 19ème siècle, 90/100 de la population en France est composée de salariés, exploités directement ou indirectement et à des degrés divers, bien entendu, par la classe capitaliste, ce qui nous situe à un niveau bien supérieur de celui de l’époque de Marx !

Ceci est donc vrai et devrait susciter normalement ce mouvement révolutionnaire que Marx à la fois souhaitait et pensait possible, sinon inéluctable. Sauf que – et le livre le dit bien – il n’a fait qu’anticiper ce qui sociologiquement allait se produire et que le présent confirme donc. Mais il y a un fait qu’il n’avait pas prévu : la capacité du capitalisme de se renouveler et de s’épandre, tout en augmentant sa pression idéologique. C’est ainsi, disent justement L. et J. Sève, que la classe ouvrière (et ses alliés – Y. Q.) qui constitue une classe en soi et que le mouvement ouvrier avait doté d’une conscience de soi pour en faire une classe pour soi (voir les analyses de Sartre à ce sujet), a perdu, du fait du conditionnement idéologique dont elle est aujourd’hui victime, sa conscience de soi !

D’où la difficulté actuelle d’en faire un acteur révolutionnaire, alors qu’elle y aurait pleinement intérêt ! Comment alors envisager un avenir communiste – en l’occurrence « post-capitaliste » insiste J. Sève – demandent ces entretiens avec une lucidité courageuse ? Car il s’agit bien de vouloir une société sans classes, au sens strict de cette expression, qui n’est pas équivalente à celle d’une société sans « couches sociales » car le communisme n’exclura en rien des différenciations sociologiques. Et surtout, comment envisager ce « futur possible » et le rendre crédible ou justifié sur le fond quand tout nous en détourne ? Je vise en particulier la rumeur dominante, impitoyablement insistante et répercutée par des médias malhonnêtes ou imbéciles, qui nous laisse à penser que cela est à la fois impossible et non souhaitable, vu l’échec massif de l’expérience soviétique, sinon chinoise ?

C’est ici que j’ai trouvé ce livre le plus courageux et le plus lucide intellectuellement, donc le plus intelligent : dans l’analyse qu’il fait du soi-disant socialisme (et encore plus du soi-disant communisme) du 20ième siècle, et qui rejoint ce que j’ai dit depuis longtemps. Le socialisme (ou le communisme, peu importe dans ce cas) ne pouvait advenir et réussir qu’à partir des conditions économiques, sociales et politiques, fournies par le capitalisme développé – c’est l’enseignement essentiel de l’approche matérialiste de l’histoire fondée par Marx, que je considère toujours comme scientifique et donc valide.

À partir de là, les auteurs considèrent que, faute d’une maturité suffisante du capitalisme en Russie, une révolution communiste sur le long terme était objectivement impossible et ce qui en a suivi, la dictature meurtrière de Staline (comme la révolution culturelle maoïste, d’ailleurs) n’eut rien à voir (sauf quelques acquis sociaux incontestables, qu’il ne faut pas nier) avec le communisme, ni même avec le socialisme : productivisme imposé pour rattraper le capitalisme, dictature, donc, meurtres de masse, absence de liberté de pensée, étouffement de l’individualité, bureaucratie improductive sous Brejnev, privilèges de la nomenklatura, on pourrait multiplier les cas de contre-exemples par rapport à ce qu’était le projet communiste marxien, dépérissement de l’Etat (de classe) compris.

Bref, et contre ce que nous assène une propagande idéologique inepte mais stratégiquement subtile, relayée par des médias « aux ordres » ou ignorants, le communisme n’est pas mort car il n’a jamais vécu. Par contre, il est non seulement exigible moralement (c’est moi qui parle) mais objectivement possible et nécessaire, dans nos sociétés développées en Occident, conformément aux prévisions de Marx… au point même que des économistes de droite réhabilitent cette prévision, tout en regrettant qu’elle soit juste !

Oui, mais comment réaliser cette perspective, hors de toute utopie ? A ce niveau le livre est audacieux, voire peut faire problème politiquement ou stratégiquement. Car c’est bien le renversement (démocratique) du capitalisme que nos auteurs veulent mettre directement au centre de la stratégie communiste, celle du PCF en particulier (mais pas seulement), à savoir le projet d’une société débarrassée des aliénations de classe et donc celui de ce qu’ils considèrent à juste titre comme une nouvelle civilisation, terme plus fort et plus ample que celui de « société » et que tout ce qu’ils ont dit sur la crise anthropologique justifie.

Je laisse les lecteurs découvrir dans le détail ce qu’il proposent alors de renouveler, en indiquant seulement que la radicalité de leurs propositions sur le fond (comme, entre autres, la critique de la verticalité du pouvoir dans un parti révolutionnaire et certaines mesures socio-économiques à venir qu’ils préconisent ) ne doit pas faire oublier leur souci constant de la démocratie dans le processus de transformation sociale et dans le futur communiste, au point qu’ils peuvent se réclamer d’un « réformisme révolutionnaire », lui-même inspirée de l’idée d’« évolution révolutionnaire » qu’on trouvait chez Marx lui-même et que Jaurès a explicitement reprise : sur la base des conditions fournies par le capitalisme développé en Europe spécialement, cela est parfaitement envisageable. Et ce qui se passe en France ces temps-ci peut, à sa manière, nous conforter dans cette vue.

Un livre à lire, donc : à la fois passionnant et passionné, courageux dans le climat de démission qui frappe certains intellectuels de nos jours, très documenté, porté par une étonnante conviction commune et qui doit dynamiser le débat politique si l’on veut échapper à la catastrophe annoncée !

Jean et Lucien Sève, Capitalexit ou catastrophe, La Dispute.

[1] Voir mon livre, Les chemins difficiles de l’émancipation (Kimé), qui insiste sur cet aspect de l’aliénation.

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