Édition du 17 octobre 2017

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La Batsheva Dance Company : quand l’art n’échappe pas au politique

Par Catherine Caron le 25 janvier 2017

La semaine dernière à Montréal, je ne suis pas allée voir le spectacle donné par la Batsheva Dance Company, la compagnie du plus célèbre chorégraphe israélien, Ohad Naharin – que le public d’ici connaît aussi en raison de Minus One, l’un des grands succès des Grands Ballets canadiens qui sera à nouveau à l’affiche à la fin mars à la Place des Arts. J’avais pourtant mon billet et je me faisais une joie de revoir une des œuvres d’Ohad Naharin. Ayant fait partie du monde de la danse contemporaine plusieurs années, j’avais laissé ma passion pour la danse prendre le dessus en achetant mon billet, avant de me rendre à l’évidence : jouir et applaudir l’art de Naharin devient difficile à l’heure où sa compagnie est officiellement une ambassadrice d’Israël.


Pour cette raison, et comme c’est le cas dans plusieurs villes du monde, Batsheva n’a pas reçu que des ovations à Montréal ; elle a aussi essuyé les critiques des militants et militantes de la frange québécoise du mouvement Boycott désinvestissement et sanctions (BDS) contre l’État israélien, un mouvement créé à l’initiative de la société civile palestinienne pour que cesse le régime d’apartheid imposé aux Palestiniens. N’ayant pas monté une campagne pour appeler en amont au boycott des représentations de cette compagnie, ils ont néanmoins manifesté devant le Théâtre Maisonneuve et interpellé les artistes dans le cadre d’une rencontre qui se tenait avec le public après le spectacle.

De même, plusieurs groupes ont envoyé une lettre à Batsheva dans le cadre de sa présente tournée nord-américaine. Cette lettre dit entre autres ceci : « Si Ohad Naharin est vraiment contre l’occupation, comme il dit l’être, nous l’invitons à le démontrer en faisant cesser la complicité de sa compagnie avec celle-ci. Nous demandons qu’il désavoue son rôle d’ambassadeur de l’État. Votre position en tant qu’icône culturelle d’Israël vous donne une plateforme pour parler de ce qui est juste » (traduction libre).

L’initiative Brand Israel

Cette compagnie de danse est en effet, entre autres, financée par le ministère des Affaires étrangères d’Israël, dans le cadre d’une campagne appelée Brand Israel. Lancée en 2006, celle-ci vise à redorer l’image d’Israël, écorchée par les propres agissements criminels de l’État israélien et par la campagne BDS. Car celle-ci, en effet, en visant son économie, sa culture, etc., réussit de plus en plus à créer une pression afin d’infléchir ses politiques envers les Palestiniens (voir cet excellent site : bdsmovement.net).

Certes, toutes les compagnies de danse de ce calibre reçoivent un soutien de leurs gouvernements pour créer, réaliser des tournées et devenir de facto des ambassadeurs de leur pays. Mais le gouvernement israélien, par l’entente qu’il impose à des artistes comme Naharin, franchit vraiment des limites inacceptables. Le romancier, poète et critique littéraire au quotidien israélien Haaretz, Yitzhak Laor, l’a fait connaître dans l’article « Putting Out a Contract on Art ».

L’inacceptable commence d’abord par la façon qu’a le ministère des Affaires étrangères israélien de traiter ceux dont il veut faire ses ambassadeurs artistiques comme de vulgaires « fournisseurs de services ». Ceux-ci doivent être conscients « que le but de leur commander des services est de promouvoir les intérêts politiques de l’État d’Israël par le biais de la culture et de l’art, y compris de contribuer à la création d’une image positive d’Israël » (traduction libre). Tout manquement à l’entente signée peut bien sûr y mettre fin immédiatement.

Malgré ce contexte restrictif, Ohad Naharin, comme le mentionnent les signataires de la lettre, manifeste de la sympathie pour la cause palestinienne ; il a dialogué avec des responsables de BDS et est critique de la politique israélienne. Il affirmait dans La Presse du 18 janvier dernier : « Je vis dans un pays où beaucoup de choses peuvent arriver avec un gouvernement très irresponsable, qui peut créer de graves situations qui feront en sorte que ce soit ma dernière création. Je peux aussi me faire virer ! » La pièce qu’il présentait à Montréal s’intitule d’ailleurs Last work… Mais il lui reste à devenir vraiment convaincu que s’il fait un pas de plus et s’engage plus courageusement dans cette cause, en refusant de jouer le rôle d’ambassadeur d’Israël, cela pourrait vraiment avoir du poids pour contribuer à changer la situation des Palestiniens.

Certes des artistes comme Elvis Costello, Vanessa Paradis ou encore Ken Loach qui appuient le boycott culturel d’Israël et refusent de se produire en Israël ont beaucoup de mérite, mais ça reste peu de chose pour eux de rayer ce pays d’une tournée internationale remplie d’autres destinations. Encore que… une telle prise de position politique peut coûter cher sur d’autres plans, le cas de Roger Waters (ex-Pink Floyd) l’atteste : très engagé dans la campagne BDS, il subit les foudres de commanditaires comme American Express qui coupent leur soutien financier à ses tournées nord-américaines en raison de ses positions politiques.

Reste qu’en comparaison, la situation d’un artiste comme Ohad Naharin est beaucoup plus difficile. S’il appuie la campagne BDS et prend clairement position contre Israël, il vient de mettre une croix sur sa compagnie et ses possibilités de créer et de présenter ses œuvres à l’intérieur comme à l’extérieur de son pays. C’est aussi simple que cela. C’est choisir l’exil. En espérant que de grands partenaires européens, par exemple, lui offrent la possibilité d’exercer son art ailleurs, en risquant sans doute à leur tour d’être mal vus et faussement taxés d’antisémitisme…

Que sont un tel dilemme et ces sacrifices potentiels de la part d’un artiste israélien, aussi grand soit-il, comparés aux millions de femmes et d’hommes palestiniens qui souffrent de l’occupation, de la colonisation, d’injustices et d’humiliations quotidiennes ? Rien, bien sûr. Mais qui veut convaincre Ohad Naharin d’en faire davantage pour la cause palestinienne aurait sans doute avantage à être attentif à ce que tout cela représente pour lui.

De la même façon, si on veut sensibiliser le public d’ici à la nécessité de boycotter une compagnie adulée comme Batsheva (de même que les organismes comme Danse Danse qui l’invitent et qui ne devraient pas s’associer à l’Ambassade d’Israël et au Consulat général d’Israël à Montréal), peut-être faudrait-il s’y prendre un peu plus habilement. En effet, la majorité des gens ignorent tout de ce boycott culturel et des initiatives comme Brand Israel… Pour gagner la solidarité des spectateurs, est-ce la meilleure idée que de les accueillir avec une attitude hostile ou perçue comme telle (j’en ai eu des témoignages) et un tract affirmant « Que vous le vouliez ou non, votre présence dans cette salle sera interprétée comme un soutien à l’État israélien » ? J’en doute.

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