Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Prostitution

La Fédération des femmes du Québec légitime-t-elle la culture de l’agression ?

« Le consentement n’est pas le désir, n’est pas la volonté, n’est pas la liberté » - Ana-Luana Stoicea-Deram, militante féministe et présidente du Collectif pour le Respect de la Personne en France.

tiré de : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=5491 -

Lors d’une assemblée générale extraordinaire, le 28 octobre dernier, la Fédération des femmes du Québec (FFQ)a voté cette résolution : « Que la FFQ reconnaisse l’agentivité des femmes dans la prostitution/industrie du sexe incluant le consentement à leurs activités » (1).

Celle qui se dit solidaire des « marginalisées » (dont les femmes racisées et les autochtones surreprésentées dans la prostitution) les laisse, en fait, en pâture aux proxénètes, aux bandes de rues et au crime organisé. La FFQ vient ainsi de donner l’absolution à « l’industrie du sexe ».

L’« agentivité » est une contorsion fumeuse que la FFQ utilise pour différencier les femmes qui consentent à « travailler dans l’industrie du sexe » de celles qui sont exploitées. Elle veut ainsi insister sur le fait que les premières ne sont pas des victimes de la prostitution. C’est très mal comprendre l’ensemble des facteurs qui mènent à la prostitution.

Ana-Luana Stoicea-Deram, militante féministe et présidente du Collectif pour le Respect de la Personne en France, parle ainsi du consentement : « Dire que les femmes sont consentantes, c’est faire oublier les conditions dans lesquelles elles sont amenées à consentir, c’est taire ce à quoi elles consentent, et c’est mépriser les raisons pour lesquelles elles peuvent consentir – c’est-à-dire, accepter de s’asservir. La critique du consentement est faite depuis longtemps par les féministes, qui montrent que le consentement n’est pas le désir, n’est pas la volonté, n’est pas la liberté ». (2)

« Comme on n’impose pas un acte sexuel par la violence, on ne l’impose pas non plus par l’argent, forme de violence économique et sociale », soulignait Claudine Legardinier, journaliste française lors d’une entrevue à Alternative Libertaire. (3)

Dans un avis paru en 2012 - « La prostitution, il est temps d’agir » - le Conseil du statut de la femme (CSF) révélait que de 80 à 95% des femmes qui sont prostituées ont été victimes d’agressions sexuelles, soit de viol, d’inceste ou de pédophilie étant jeunes. (4)

La prostitution est le continuum de violences masculines dénoncées dans plusieurs pays et particulièrement depuis les dénonciations de #Moiaussi. Le biais « intersectionnel », que la FFQ emploie de façon très particulière, fait l’impasse sur les liens de toutes les violences envers les femmes. Il semble que la FFQ vient de sanctionner la culture de l’agression !

Près de 80% des personnes prostituées sont des femmes, elles seraient âgées de 13 à 25 ans et elles auraient été entraînées dès l’âge de 13 ou 14 ans dans la prostitution.

Plusieurs études soulignent qu’elles sont 40 fois plus à risque de mourir à cause de leurs activités prostitutionnelles que d’autres personnes qui effectuent un travail, que leur espérance de vie est d’environ 40 ans, que plusieurs sont sous la dépendance de drogues, de l’alcool, de médicaments, qu’elles combattent nombre de maladies et sont souvent victimes du syndrome post-traumatique. Plus de 80% désireraient sortir de ce milieu.

La pauvreté, les guerres, les conflits armés et les catastrophes, le racisme, l’idéologie consumérisme, la pornographie et la sexualisation précoces des jeunes filles sont les facteurs structurels contribuant à la prostitution. (5)

On se serait attendu que la FFQ dénonce ces faits avérés, qu’elle reconnaisse l’ensemble des circonstances qui mènent à la prostitution et qu’elle veuille contribuer à les éliminer, plutôt que de vouloir maintenir des femmes dans cette exploitation.

La FFQ dit aussi vouloir défendre les droits des femmes qu’on prostitue (leurs droits à la sécurité, la santé, l’autonomie, à la liberté d’expression et d’association et à des conditions décentes) tant dans l’exercice de leur pratique que dans les autres sphères de leur vie. Comment fera-t-elle pour protéger ces femmes alors que 90% d’entre elles sont sous l’emprise d’un proxénète ?

Ou alors tout ça n’est qu’une manoeuvre pour protéger les 10% des femmes prostituées qui disent choisir ce « travail » ? Considérant que dans ces 10% des réceptionnistes, des « bookeuses », des chauffeurs qui jouent parfois le rôle de proxénètes se disent « travailleuses.eurs du sexe », peut-on envisager que la prochaine étape de la FFQ sera de contester la loi qui criminalise prostitueurs et proxénètes ? De contester le « modèle nordique » établi au Canada depuis décembre 2014 ?

Dans une de ses résolutions, la FFQ mentionne qu’elle « travaille à la différenciation entre l« ’industrie du sexe », les échanges consensuels, les situations d’exploitation et la traite humaine ». Une supercherie pour faire accepter le « travail » dans cette « industrie du sexe ». Et c’est sans compter que la traite des femmes et des enfants augmente suivant la demande de la prostitution. Et que les femmes autochtones sont parmi les plus vulnérables à la traite, comme le mentionnait l’inspectrice Tina Chalk lors du passage à Terre-Neuve de l’’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées : « L’inspectrice a expliqué en quoi la pauvreté, l’isolement, les agressions subies par le passé et le racisme rendent les victimes particulièrement vulnérables à la traite de personnes. » (6) La FFQ démontre ici une totale indifférence à la traite des personnes et un manque de volonté insupportable à offrir de véritables choix à ces femmes et à toutes les femmes vulnérables à l’exploitation sexuelle.

Manipulation pour obtenir des appuis

L’assemblée générale extraordinaire du 28 octobre fait suite à une assemblée tenue par la FFQ au printemps dernier et qui n’avait pas permis d’adopter les propositions sur la prostitution et sur le voile islamique. Le Centre de lutte contre l’oppression des genres, comme s’il parlait au nom de la FFQ, a d’ailleurs accusé les "TERFs" (trans-exclusionary radical feminists), les "SWERFs" (Sex worker exclusionary radical feminism) et les féministes blanches de s’attarder sur d’autres propositions, ce qui a empêché le vote. (7)

C’est ainsi qu’on pouvait lire cet été sur la page Facebook du Centre de lutte contre l’oppression des genres - dont Gabrielle Bouchard a été coordonnatrice - une note visant à recruter les « bonnes féministes » et à les inciter à s’inscrire comme membre pour pouvoir faire adopter leurs propositions cet automne. Cela s’appelle « paqueter » une salle, comme le soulignait Lise Ravary dans une chronique en septembre. (8)

Il était également spécifié qu’un vote « contre ces propositions serait considéré par le public non seulement comme un vote contre Gabrielle [Bouchard] mais comme un rejet de toutes les femmes trans du mouvement féministe » (9), même si les propositions n’étaient pas directement reliées aux femmes trans. Des membres semblent très soucieuses d’imposer leurs priorités et surtout de s’imposer tout court.

L’opinion de la FFQ sur la prostitution : minoritaire

N’osant pas prendre position explicitement en faveur de la prostitution et forcée de faire des compromis face à ses membres abolitionnistes, la FFQ se retrouve avec des résolutions confuses. En mettant l’accent sur le consentement, sur une apparente capacité d’agir, sur la protection des femmes qui affirment choisir librement de se prostituer la FFQ s’accroche à des concepts qui viennent justifier ses propositions.
Finalement, on comprend que tout ce cinéma visait à satisfaire le très petit nombre de femmes qui encourage l’« industrie du sexe ».

Il faut rappeler que la FFQ est loin de représenter la majorité des femmes même si elle prétend parfois parler en leur nom.

La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (La CLES), une organisation abolitionniste dont sont membres une cinquantaine de groupes et plus de 250 individues - et dont le rôle est d’aider des femmes à quitter la prostitution - s’est dite "consternée" par les propositions faites par la FFQ en mai dernier et déclare que les amendements à ces propositions ne les rendent pas plus acceptables. Les membres de la CLES réfléchissent à la pertinence de demeurer au sein de la FFQ. (10)

Le Regroupement québécois des CALACS, qui apporte son aide lui aussi à nombreuses femmes victimes de la prostitution, dit ne pas "se reconnaître" dans les propositions de la FFQ : "Nous appelons la Fédération à s’investir dans les luttes féministes qui visent à créer un monde où chacune peut réellement faire des choix, sans violences sexuelles imposées dès un jeune âge, sans pression sociale sexiste, sans menace de pauvreté, d’emprisonnement ou de déportation", déclare le Regroupement. (11)

Le groupe Pour les droits des femmes du Québec, qui rassemble 500 membres, a aussi une position abolitionniste. Diane Guilbault, présidente de PDF Q, conteste aussi fortement les résolutions entérinées par la FFQ : « L’appui de la FFQ pour reconnaître la prostitution comme un travail librement choisi par certaines femmes n’est pas un appui aux femmes dans la prostitution, mais bien un appui aux clients et aux proxénètes pour agir sans contraintes. Dire que l’exploitation sexuelle d’une fille de 14 ans devient un travail lorsqu’elle a 18 ans est de la fumisterie, indigne d’un groupe qui prétend parler au nom des femmes. »

Mentionnons aussi La Maison de Marthe, à Québec, crée et animée par l’anthropologue Rose Dufour. La Maison de Marthe définit la prostitution non comme « le plus vieux métier », mais « le plus vieux mensonge du monde ». Résolument abolitionniste, "la Maison de Marthe se range du côté des femmes qui en sont victimes et les survivantes", et les aide à acquérir le pouvoir d’en sortir. Elle réclame des mesures sociales pour lutter contre la prostitution au même titre qu’il en existe pour les autres violences envers les femmes.

Rose Sullivan, une survivante de la prostitution et co-fondatrice du CAFES ou Collectif d’aide aux femmes exploitées sexuellement qui compte une centaine de femmes et intervient dans plusieurs régions, estime que la FFQ banalise la prostitution et les agressions qui y sont inhérentes. Pour Rose Sullivan : « La résolution sur l’agentivité nous pénalise à nouveau, nous les survivantes de cette industrie, en niant notre parole. On est nombreuses à avoir travaillé vraiment fort pour ne pas nous culpabiliser ou pour ne pas nous sentir les seules responsables de ce qu’on a vécu. Parler d’agentivité à des femmes qui ont du mal à se remettre de ce qu’elles ont vécu et ont peu de soutien pour y arriver, c’est comme leur dire qu’elles sont faibles de ne pas se remettre. Et plusieurs n’y arriveront jamais. Les résolutions de la FFQ banalisent la prostitution et minimisent les gestes de leurs agresseurs, les premiers dans l’enfance, les seconds dans cette industrie. Cette industrie a failli nous tuer et a tué plusieurs des femmes qui nous étaient proches. »

Enfin, on sait que l’AFEAS - Association féminine d’éducation et d’action sociale - a elle aussi une position abolitionniste sur la prostitution. L’AFEAS, qui rassemble quelque 8 000 membres individuelles au sein de 204 associations locales, regroupées en 11 régions, ne s’est pas exprimée publiquement sur les récentes positions de la FFQ.

En conclusion, en ce qui concerne la prétention selon laquelle la Fédération des femmes du Québec serait "LA voix féministe" au Québec, on repassera. Il semble plutôt que la vision de la prostitution que cette organisation veut imposer ne rallie qu’une faible minorité de féministes québécoises.

Notes

1. Page Facebook de la Fédération des femmes du Québec, 29 octobre 2018, https://www.facebook.com/FFQMMF/
2. Ana-Luana Stoicea-Deram, « La GPA est une violence faite aux femmes et une marchandisation des êtres humains », Huff Post, France, 23 octobre 2018. https://www.huffingtonpost.fr/analuana-stoiceaderam/la-gpa-est-une-violence-faite-aux-femmes-et-une-marchandisation-des-etres-humains_a_23569001/
3. Propos recueillis par Flo (Lorient), « Claudine Legardinier (Mouvement du Nid) : « La prostitution est un archaïsme indigne », Alternative Libertaire, France, 25 octobre 2018. http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?page=imprimir_articulo&id_article=7955
4. Le Conseil du statut de la Femme, « Avis La prostitution : il est temps d’agir », mai 2012 https://www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis-la-prostitution-il-est-temps-dagir.pdf
5. Ibid.
6. La Presse canadienne, « Les autochtones souvent victimes de la traite de personnes », Le Droit, 15 octobre 2018. https://www.ledroit.com/actualites/societe/les-autochtones-souvent-victimes-de-la-traite-de-personnes-63022b7e9b4ecf63817d1c4074f1ccf8
7. Le Cercle de lutte contre l’oppression des genres, 3 septembre 2018 https://www.facebook.com/CentreforGenderAdvocacy/posts/929705093889602?__tn__=K-R
8. Lise Ravary, « Trop blanche, Lise Payette », Le journal de Québec, 11 septembre 2018. https://www.journaldequebec.com/2018/09/11/trop-blanche-lise-payette
9. Le Cercle de lutte contre l’oppression des genres, 3 septembre 2018 https://www.facebook.com/CentreforGenderAdvocacy/posts/929705093889602?__tn__=K-R
10. La CLES, Réaction aux prises de position de la FFQ sur la prostitution, https://sisyphe.org/spip.php?breve2631. Aussi dans Le Devoir : https://www.ledevoir.com/societe/540258/un-premier-organisme-pourrait-quitter-la-ffq
11. Le Regroupement québécois des CALACS réitère son engagement envers toutes les filles et les femmes qui se retrouvent dans des situations d’exploitation sexuelle, http://www.rqcalacs.qc.ca/actualites/103-le-regroupement-quebecois-des-calacs-reitere-son-engagement-envers-toutes-les-filles-et-les-femmes-qui-se-retrouvent-dans-des-situations-dexploitation-sexuelle

- Une version abrégée de ce texte est parue dans La Presse et Le Devoir.

LIRE AUSSI

. Marie Drouin, survivante de la prostitution, "Toutes ensemble pour la défense des droits des femmes qui sont dans l’industrie du sexe ?" dans La Tribune, 31 octobre 2018.

. Éric Lanthier, "La légalisation de la prostitution améliore-t-elle la qualité de vie des travailleuses du sexe ?", dans le Huffington Post, 31 octobre 2018.

. Voir à la fin de cette page dans le forum l’intervention étonnante du Centre de lutte contre l’oppression des genres.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 1 novembre 2018

Johanne St-Amour, féministe radicale et collaboratrice de Sisyphe

Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=5491 -

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