Édition du 21 août 2018

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Amérique centrale et du sud

La Justice au Guatemala : trente-six ans après la « disparition » de Marco Antonio, les coupables seront-ils enfin condamnés ?

Les deux auteurs ont passé leurs carrières comme professeurs à l’Université de Moncton au Nouveau-Brunswick et actuellement ils sont militants avec Solidarité Laurentides Amérique centrale (SLAM) à Saint-Jérôme. Ils ont voyagé à plusieurs reprises dans l’Amérique Centrale notamment au Guatemala dans les stages organisés par SLAM.

Jusqu’à tout récemment on pouvait encore voir des graffiti et des affiches collées sur les édifices de la Ciudad Guatemala rappelant les noms de plus de 5000 enfants victimes de 36 ans de guerre civile. Un de ces enfants revient maintenant hanter les Guatémaltèques : le 1er mars de cette année, s’ouvrait le procès de cinq officiers de l’armée du pays accusés d’avoir participé à la « disparition » du jeune Marco Antonio Molina Theissen, 14 ans, et la séquestration illégale, la torture et l’abus sexuel de sa soeur Emma Guadalupe, 20 ans. Le procès rouvre des pages noires de la guerre civile, celles des expériences horribles de ces jeunes aux mains des militaires du pays, celles aussi des rafles et des incursions armées menées par les forces du Président Romeo Lucas García contre les intellectuels, les journalistes, les syndicalistes, les communistes et leurs partisans entre 1980 et 1982.

Marco Antonio est devenu un des visages emblématiques de la sale guerre. Sa « disparition », loin d’être un évènement isolé, témoigne du mode de fonctionnement habituel de l’armée guatémaltèque qu’on a observé dans la majorité des 45 000 « disparitions » au cours de la guerre civile.

Marco Antonio et sa soeur Emma, alors étudiante à l’Université, faisaient partie des groupes de jeunes qui soutenaient la résistance face au régime militaire. Leurs déboires commencent le 27 septembre 1981 alors qu’Emma transporte de la Ciudad Guatemala à Quetzaltenango des pamphlets compromettants d’organisations comme le parti guatémaltèque de travail (PTG), d’orientation communiste. Des soldats arrêtent l’autobus et découvrent les pamphlets. Ils conduisent Emma jusqu’à la base militaire de Quetzaltenango, où elle est soumise à des viols collectifs et à la torture par décharges électriques pour la forcer à dévoiler les noms d’autres membres du PGT. Après neuf jours de détention, elle réussit à s’enfuir de la base en se faisant passer pour une prostituée et pourra ainsi rejoindre sa famille.

Quelques jours plus tard, trois hommes armés font irruption dans la maison des Molina Theissen à Ciudad Guatemala et emportent le jeune Marco après l’avoir attaché et bâillonné. Un des militaires surveille ensuite la maison pendant que deux autres procèdent à une fouille qui leur permet de trouver des photos d’identité d’Emma. Cette descente sera caractérisée par le procureur comme un acte manifeste de vengeance contre la famille. L’enregistrement de l’arrestation de Marco, daté du 6 octobre, se trouve dans les archives de la police nationale. Peu après, les parents de Marco quittent leurs emplois pour se consacrer à la recherche de leur fils disparu. Ils devront se réfugier en Équateur avant de se rendre, définitivement, au Costa Rica en 1990. Poursuivant sans relâche les recherches, ils s’adressent enfin aux instances de justice internationale. C’est ainsi qu’en l’an 2000, devant la Cour interaméricaine des droits humains, le Guatemala accepte enfin de reconnaître sa responsabilité dans cette « disparition ». Quatre ans plus tard la cour ordonne au gouvernement guatémaltèque d’enquêter sur la disparition et de localiser les restes de Marco.

Le Guatemala acceptera d’indemniser la famille Molina pour les souffrances psychologiques causées et leurs pertes matérielles. Mais les Molina persisteront dans leurs efforts, de sorte que, en 1998, la Cour suprême ordonnera enfin l’ouverture d’une enquête visant les cinq militaires impliqués dans cette affaire. L’avocat de la famille qualifiera ce procès de « historique », car parmi les accusés se trouvent de nombreux haut gradés, dont le Chef de l’armée Manuel Benedicto Lucas García, frère de l’ex-président Lucas García ainsi que Manuel Antonio Callejas Callejas, directeur de la Section d’intelligence militaire. Sont également incriminés trois militaires de la brigade de Quetzaltenango : le commandant, Francisco Luis Gordillo Martínez, ancien membre du triumvirat militaire qui a dirigé le pays après le coup d’État de 1982, le commandant adjoint, Edilberto Letona Linares, et Hugo Ramiro Zaldaña Rojas, officier d’intelligence. Les recherches sur leur implication dans l’enlèvement avaient duré dix ans.

La persévérance des parents de Marco a forcé l’intervention de la justice. Mais quel sera le dénouement ultime des poursuites qu’on a enfin entamées ? Dans une entrevue accordée à la BBC, Emma Guadalupe dit envisager le procès des cinq accusés avec un mélange « d’expectative et d’angoisse, mais avec beaucoup d’espoir. » Les témoignages et les nouvelles révélations vont réveiller à n’en pas douter d’autres détails de ce chapitre sombre de l’histoire de Guatemala. Mais, est-ce que l’aboutissement de cette quête de justice sera à la hauteur des espoirs ou assistera-t-on simplement à un autre procès bâclé comme celui qu’on a intenté en 2015 contre le général Efraín Ríos Montt pour génocide ?

Daniel Hickey

James DeFinney

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