Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

La classe ouvrière est-elle réactionnaire ?

Il peut sembler qu’une grande partie de la classe ouvrière occidentale rejoigne la droite populiste, les démagogues et les racistes. Les travailleurs-euses votent pour des partis réactionnaires, quasi fascistes. Leurs voix ont aidé au vote pour le Brexit et porté D. Trump à la Présidence du premier super pouvoir mondial. Leurs votes sont aussi allés massivement vers des partis de la droite radicale qui participent à des gouvernements dans plusieurs pays européens.

Asbjorn Wahl,ii The Bullet, 16 mars 2017-03-17
Traduction, Alexandra Cyr,

On s’attend à ce que, comme traditionnellement, la classe ouvrière vote à gauche. Mais le virage qu’on observe rend les experts, les commentateurs-trices et les politiciens-nes des partis traditionnels préoccupés-es, incertains-es et perplexes. Cela se voit encore plus dans le mouvement ouvrier. Ceux et celles qui ont fait le pas vers l’extrême droite subissent les condamnations et les leçons de morales. Mais un nombre de plus en plus grand de ces commentateurs-trices commencent à penser que cette marche de grands groupes d’ouvriers-ères vers la droite puisse être l’expression d’une protestation contre l’évolution du développement social actuel. Ils soulignent que les succès de la mondialisation n’ont pas profité à tout le monde.

Malgré cela, plusieurs politiciens-nes et militants-es à gauche ont beaucoup de difficultés à se réorienter dans ce nouveau contexte. Des gens qui auraient été d’accord avec le retrait de la Grande Bretagne de l’Union européenne néolibérale par exemple, m’ont déclaré qu’ils avaient voté pour le maintient pour « ne pas alimenter la machine à racisme et à anti immigration du camp du Brexit ». Donc, ils ont laissé l’extrême droite formuler la nécessaire opposition aux politiques antisociales et antisyndicale de l’Union européenne.

Il aurait probablement été plus important et plus efficace que la gauche procède à une sorte d’auto critique et examine son rôle et ses propres politiques. Est-ce qu’il se peut que ces partis de gauche aient failli devant leur électorat, qu’ils n’aient plus été perçus comme des outils utiles pour la défense des intérêts de ceux et celles qui ont le moins de pouvoir et de richesse dans la société d’aujourd’hui ? Peut-être y a-t-il eut trop de politique identitaire et pas assez de politiques de classes. Se peut-il aussi que les analyses de la gauche sociale n’aient pas réussi à saisir l’essence des courants politiques et économiques en développement ?

L’offensive du patronat

La plupart des gens de gauche s’accordent pour dire que la situation est sérieuse même dramatique. Examinons maintenant de plus près les affaires courantes de l’État. Dans les pays d’Europe qui nous entourent, le taux de syndicalisation n’est presque que la moitié de ce qu’il était il y a 30 ans. Les droits des travailleurs-euses, les droits du travail et les conventions collectives se sont systématiquement détériorés quand ils n’ont pas été tout simplement abolis. Presque tout y est pire qu’ici en Norvège ce qui ne veut pas dire que ce développement ne nous affecte pas. Presque tout va dans la mauvaise direction ici aussi même si ça se déroule plus lentement que dans le reste de l’Europe. Il n’y a aucun doute que le pays est encore sur le pont supérieur du bien-être mondial mais tout indique que c’est le pont supérieur du Titanic.

On peut dire, en gros, que les inégalités augmentent dans le pays et que des relations de travail plus autoritaires s’installent, entre autre avec l’américanisation de l’organisation et des modèles de gestion comme le Work Research Institute l’à très bien démontré. Les salaires au bas des échelles, stagnent. Dans une lettre d’information, la Confédération des syndicats norvégiens résume adroitement la situation en se basant sur un nouveau rapport (11-09-2016) de l’Institut de recherche indépendant Fafo : « Si la tendance se maintient, la Norvège connaitra les grandes inégalités qui existent en Allemagne et en Grande Bretagne. (…) Elle ne se sera bientôt plus un pays de faibles inégalités. Le pays change rapidement et les plus bas-ses salariés-es sont perdants-es. Les salaires les plus bas du secteur privé n’ont pour ainsi dire pas bougé depuis 2008 (…) De moins en moins de ces salariés-es sont régis-es par des conventions collectives ».

En même temps nous sommes confrontés-es à de plus en plus d’offensives et d’agressivité de la part des employeurs-euses qui, entre autre choses, s’éloignent de leurs responsabilités en délocalisant et en embauchant de plus en plus de travailleurs-euse temporaires via des agences de placement donc non syndiquées-es. En plus, le patronat profite des politiques antisyndicales de l’Union européenne, de sestribunaux. Cela contribue largement à la détérioration des droits syndicaux. Dans la perpétuelle lutte pour le contrôle du processus de travail, les tâches sont de plus en plus vidées de contenu dans beaucoup de secteurs du marché de l’emploi. Elles sont aussi fragmentées et normalisées. Les contrôles augmentent constamment sur les employés-es tout comme l’intensité du travail. En Suède, le professeur Sten Gellerstedt a bien documenté la situation. Et l’Eurofound a aussi trouvé une augmentation sérieuse du travail routinier au Danemark. Il y a de bonnes raisons de croire que ce n’est guère différent ici en Norvège : « Les Danois-es exécutent 30% de plus de travail routinier que ce n’était le cas il y a 20 ans. (…) Il est intéressant de souligner que ce genre de travaux s’introduit dans des tâches qui n’étaient pas associées à la routine traditionnellement. On les trouve principalement dans les directions, chez les professionnels-les et les travailleurs-euses de bureau ».

En plus, l’idéologie du bien-être lié au travail contribue fortement à éloigner l’attention des structures organisationnelles et des rapports de pouvoir pour la fixer sur l’individualisation avec son lot de moralisation, de suspicion et son attirail de sanctions brutales contre les individus. Les développements dans le monde du travail se font à l’encontre une grande partie de la main d’œuvre dans notre société.

Bien sûr, il faut relier les bases de ce développement à la crise économique. Le capitalisme connait sa plus grande crise depuis la Grande dépression des années 1930. Les détenteurs-trices de capitaux ont dû changer leurs stratégies pour retrouver les profits. Le néolibéralisme est devenu leur réponse politique et idéologique à la crise. Mais jusqu’à ce jour, rien ne nous suggère que cela leur permettra de surmonter les contradictions internes du capitalisme. La spéculation financière débridée n’est qu’un des sérieux effets du développement de la crise. Donc, le néolibéralisme et la spéculation financière sont deux retombées de la crise capitaliste, ils n’en sont pas les causes, comme beaucoup veulent nous le faire croire. (Le discours qui veut) que la mondialisation soit inévitable et que les syndicats n’aient qu’à s’y adapter, n’est rien d’autre que le résultat de la stratégie et de l’offensive du capital pour faire face à la crise.

Les raisons du virage des ouviers-ères vers la droite

En Europe, il est de plus en plus clair qu’un des buts importants de cette stratégie comporte la fin de l’État providence et la défaite des syndicats. C’est ce qui se passe avec la direction politique insufflée par les institutions de l’Union européenne. Il ne faut pas se surprendre que des millions et des millions de travailleurs-euses soient perdants-es dans le processus de mondialisation. Pas plus que la réaction qui surviendra avec la méfiance, la rage et la révolte ouverte. On peut comprendre cette partie de la classe ouvrière qui est attirée par le discours de l’extrême droite contre les élites et l’establishment. Il lui manque les analyses, les politiques et les stratégies des partis politiques de gauche pour faire face à la crise et aux offensives des forces capitalistes.

Mais, comprendre n’équivaut pas à accepter (…). Que certains-es à gauche se laissent éblouir par des politiques en apparence en faveur des travailleurs-euses de beaucoup des nouveaux partis d’extrême droite et même les invitent à faire alliance, est un dangereux développement. Il n’y a rien de nouveau dans notre histoire à ce que l’extrême droite flatte « les petits-es » de nos sociétés. C’est aussi arrivé dans les années 1930 quand le fascisme a émergé. À ce moment là, comme aujourd’hui, il y a eut des gens à gauche même s’ils n’étaient pas nombreux, à changer de camp parce qu’ils ont cru que le « national socialisme » était une forme de socialisme, pas son absolu contraire comme l’histoire nous l’a démontré.

Ce qui est important, c’est de comprendre pourquoi les plus exploités-es et les plus dépourvus-es de pouvoir dans nos sociétés sont attirés-es par les discours de l’extrême droite contre les élites. Il nous faut approfondir les raisons d’une telle attitude. Et pour le faire, il faut garder en tête que les rapports de pouvoirs dans les lieux de travail ont évolué en faveur du patronat, à quel point la brutalité y a augmenté et comment l’insécurité au aussi progressé pour une grande partie des ouvriers-ères. C’est fondamental si nous voulons élaborer des politiques qui répondent à ces défis.

réalité, l’exploitation des travailleurs-euses, la diminution constante de leur pouvoir et l’augmentation de leur subordination n’a presque plus de place dans les débats publics. Les partis ouvriers ont coupé les liens avec leur base traditionnelle. Plutôt que de s’emparer du mécontentement général envers le marché du travail, de le politiser et de le canaliser vers la lutte basée sur les intérêts, les partis de gauche de la classe moyenne n’ont offert que la moralisation et le mépris. Résultat : une poussée de grands groupes de travailleurs-euses dans les bras des partis de l’extrême droite qui soutiennent tous les mécontents-es et font tout ce qu’ils peuvent pour diriger le mécontentement vers d’autres groupes sociaux : les immigrants-es, les musulmans-es, les homosexuels-les, les gens de couleur, etc. plutôt que de se tourner vers les vraies causes de leurs problèmes.

Bien sûr, nous devons combattre ce développement mais la victoire ne passe pas par la moralisation et le mépris. Si la gauche n’est pas capable d’ancrer la lutte contre le capitalisme et sa crise dans la vie quotidienne des travailleurs-euses, dans leurs lieux de travail, elle ne gagnera pas celle pour être au cœur de la classe ouvrière. En Norvège, si nous voulons éviter un tel aboutissement, nous devons cesser de parler du « modèle nordique » comme si rien ne s’était passé, comme si nous étions intacts-es, comme si la coopération mutuelle, le respect et la codétermination entre les classes était encore une évidence, aujourd’hui, dans notre société. Une grande partie des directions des syndicats et du mouvement ouvrier a élevé le « modèle nordique » de coopération entre le capital et le travail au statut de phénomène général qui doit « bénéficier aux deux parties ». Il a été complètement dissocié des rapports de pouvoir qui se développent dans les milieux de travail et dans la société. Il est vu comme une forme supérieure de rationalité et il est porté par un discours sur les intérêts communs que les travailleurs-euses ont de plus en plus de mal à reconnaitre.

En effet, si la voix des masses exploitées est de moins en moins audible dans le débat public, il nous arrive des bribes d’informations dans les médias, sur les réalités dans les lieux de travail. Ainsi, le journal Dagbladet du 20 mars 2016 rapporte, sous le titre Nous pleurons tous les jours au travail, les propos des employés-es de l’entretient des chambres de l’hôtel Oslo Plaza qui subissent de dures conditions. Il se publie également un nombre croissant d’articles anonymes de la part d’employés-es des institutions publiques qui décrivent le régime de contrôles autoritaires introduit par le « New Public Management ». Cela détruit l’environnement de travail et tout ce qui pourrait rester de la satisfaction au travail.

Pour tous ceux et toutes celles qui vivent de telles conditions, difficile de se reconnaitre dans le message que le dirigeant de la Confédération norvégienne des syndicats a présenté à la Conférence annuelle de l’Association des employeurs-euses l’an dernier : « Nous sommes d’accord sur les défis auxquels nous faisons face. Et, malgré des approches différentes, nous sommes aussi d’accord sur un certain nombre de solution. Et nous sommes certainement d’accord que la solution à ces défis passe par une meilleure coopération bien plus que par l’ouverture de conflits. (…) Nous avons les mêmes butsiii. C’est-à-dire une vie de travail supportable en Norvège. Comme en 1990, nous ne pouvons nous séparer de ce que vous aimez appeler la modération. Nous l’appelons « rationalité collective » et elle doit concerner tous et toutes. (Tiré de LO, no. 07-01-2016).

Si le dialogue social et la coopération tripartite favorisaient les « deux parties » en ce moment, ne devrions-nous pas nous attendre à ce que les employeurs-euses veuillent établir des rapports positifs de coopération et de participation dans les secteurs où les syndicats sont faibles comme dans les hôtels, les restaurants, les ateliers de travail, dans l’entretient, etc.? Il semble bien que le contraire soit la règle. L’idéologie du partenariat social, qui s’est installée dans la vague du compromis de classe, semble bien plus avoir contribué à la dépolitisation et à la perte de la radicalité dans le mouvement syndical. Mais le patronat attaque de plus en plus violemment les lois du travail et les ententes collectives qu’il avait pourtant acceptées dans l’esprit du compromis de classe. (Voir, Left Streamed no. 154).

De la nécessité de la mobilisation de masse

Donc, le pouvoir dans les lieux de travail s’est dramatiquement déplacé, du travail vers le capital, des syndicats et autres organisations démocratiques vers les compagnies multinationales et les institutions financières. En quelques décennies, les intérêts capitalistes ont réussi à abolir les principales règles qui avaient rendu l’État providence et le « modèle nordique » possibles, grâce à la coopération du FMI, au contrôle du capital et des investissements et d’autres règles du marché. Dans un tel contexte, l’idéologie du partenariat social devient une barrière à la syndicalisation et à la lutte politique, parce ce que l’importance est donnée aux intérêts communs en terme d’idéologie plutôt qu’aux conflits d’intérêts en croissance dans le monde réel.

défi principal qui nous confronte, est l’organisation de la résistance à ce développement. C’est la seule manière de se débarrasser du populisme et du radicalisme de droite. Encore une fois, nous devons construire un paradis au-delà de nos luttes. (Il faut) donner des perspectives et des visions d’une meilleure société ; une société où existe une redistribution radicale de la richesse, où l’exploitation est terminée, où (la satisfaction) des besoins humains est la base du développement social. Il ne suffit pas de faire des déclarations, de protester et de faire des appels à la coopération tripartite ; tout ça est vide de sens. Il s’agit du pouvoir, le pouvoir économique et politique. Il nous faudra une mobilisation sociale massive comme les syndicats l’ont fait pour bâtir leur force et gagner leur pouvoir et leur influence au début du 20ième siècle.

Sommes- nous prêts-es ?

Notes

1.Cet article a été publié dans le journal norvégien Klassekampen le 28 janvier 2017 et dans le danois, Dagbladet Arbejderen le 21 février 2017.

2.A. Wahl est conseiller principal à la Campagne norvégienne pour l’État providence.

3.Accent mis dans le texte original par l’auteur. N.d.t.

Asbjørn Wahl

Conseiller du Syndicat norvégien des Travailleurs municipaux et des Employés du secteur public

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