Édition du 17 octobre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

La culture du viol

Honte à ma culture

Acheter des affaires parce qu’on peut.
Vouloir des affaires pi les prendre.
Personne ne nous en empêcherait.
Pouvoir tout acheter, tout a un prix, chacun-e a son prix.
Pourquoi accepter le refus ?
Pourquoi refuser ?
De quel droit ?
De prendre ou de refuser ?
Comment ça « prendre » ?
Les dominants avaient droit à tout,
On doit leur dire non.
La femme
Objet
De désir.
Je ne suis pas un objet.
Ni à désirer,
Ni à prendre,
Ni à acheter.

Le 8 mars 2017

Ce soir du 8 mars, je suis ici pour vous livrer un témoignage sur la culture du viol, je m’adresse à vous pour redonner espoir. Mais pourquoi a-t-on besoin d’espoir au juste ? Chaque fois qu’on parle d’espoir, j’ai l’impression que peu de gens se demandent pourquoi on en a besoin. Si on en a besoin, c’est qu’on est conscient-e-s qu’il y a un problème, qu’il est bien présent et que ce n’est pas demain la veille qu’on le règlera. Ceci dit, évidemment, si l’espoir est de mise c’est également parce qu’on sait qu’on en viendra à bout.

La culture du viol est un concept établissant des liens entre le viol (ainsi que d’autres violences sexuelles) et la culture de la société où ces faits ont lieu, et dans laquelle prévalent des attitudes et des pratiques tendant à tolérer, excuser, voire approuver le viol.

Dans la vie de tous les jours, elle s’observe quand on dit aux filles, dès leur plus jeune âge, de ne pas s’habiller trop « sexy » (jupe pas plus de quatre pouces au-dessus du genou, pas de bretelles spaghetti ou de décolleté plongeant, porter une brassière pour ne pas voir les seins pointer ou de chandails trop court qui laisserait apercevoir le nombril.). En leur disant de ne pas marcher seule le soir, de se méfier de « ce que les garçons veulent » et que c’est risqué d’aller sur une date seule. C’est aussi de faire sentir les femmes redevables lorsque quelqu’un leur paie un verre ou même simplement lorsqu’elles sont en couple. Oui, le viol ça existe même au sein du couple.

En ce qui concerne l’université Laval, on a pu l’observer cet automne, lorsqu’un individu s’est permis de faire irruption dans des chambres à coucher**** et d’agresser sexuellement celles qui y dormaient. On l’a pas juste observée d’ailleurs, elle nous a frappé, vraiment très fort, lorsque les survivantes ont dénoncé leur agression sans que l’administration de l’université soit moindrement réceptive. Tant que la pression n’a pas été assez forte, le recteur a gardé le silence sur cette nuit-là***. Au regard de ça, on pourrait simplement dire que le recteur (et le vice-recteur également) est un idiot, qu’il n’a aucun égard pour les étudiant-e-s, mais ce serait trop facile et surtout ce serait ignorer un problème bien plus grave.
Et oui, on en revient à la culture du viol.

La culture du viol, c’est aussi la culture du silence. Le viol c’est tabou et on voudrait que personne n’en parle. Les survivantes sont, pour le moins, mal reçues lorsqu’elles ont le courage de dénoncer. On ne les croit que très rarement et quand ça arrive on s’inquiète pour l’intégrité de leur agresseur. C’est trop facile de garder le silence : on n’a pas besoin de croire les survivantes et on n’a pas besoin de comprendre ce que c’est la culture du viol. Quand Éric Bauce (le vice-recteur) est allé en entrevu à CHOI pour parler de la soi-disant prise en charge par l’université, il n’a pas parlé de la culture du viol et lorsque l’animateur aborde le sujet, en lui demandant, sans grande surprise, si la culture du viol « ça existe ?????? » il a évité la question.

Oui, Éric, ça existe, et pas seulement ailleurs, ça existe ici, dans mon université.
Quand le comité femmes de l’université, dont je fais partie, a mis une bannière dénonçant la culture du viol dans le pavillon Desjardins ont l’a tout simplement retirée, sans questionner sa pertinence, ou le problème qu’elle soulevait.
Je crois qu’on aborde ici une autre grosse partie de la blessure.

Ça a eu lieu dans une université. Un endroit qui pour beaucoup est un « safe space ». Un lieu de savoir, « le repère des progressistes ». Là où on trouve des gens sensibilité-e-s aux luttes, entre autres celles des femmes. Ça reste l’endroit où 15 agressions ont été commises en une nuit. Et parlant de personnes sensibilisé-e-s, l’université est fière d’offrir plus de 400 programmes et est tout particulièrement très fière de sa chaire de recherche Claire-Bonenfant sur la condition des femmes. Laval offre une pluralité de cours en études de genres et à teneur féministe. Elle est fière de former des esprits critiques, elle veut d’ailleurs être un vecteur d’innovation pour le Québec de demain.

Bref, si je comprends bien le message, elle devrait être fière de moi quand je me dis féministe, quand je dénonce des injustices, quand j’articule ce qu’on m’y a enseigné pour critiquer la société actuelle, y compris mon université. Malheureusement ce n’est pas comme ça que ça se passe. Et ça aussi c’est la culture du viol.

C’est très important de dénoncer ça aujourd’hui. L’hypocrisie et le silence. On se donne des valeurs, on se forge une notoriété, mais dans les faits, dans le concret, on n’agit pas. On a mis sur pied, au niveau national, la campagne Sans oui c’est non qui est certainement un pas vers l’avant, un début, mais on ne peut pas s’asseoir sur ça pour se dire que le problème est résolu. En ce jour international des droits des femmes on se doit tous et toutes de se rappeler que la lutte n’est pas terminée, elle commence à peine.

Dans l’enquête Sexualité, Sécurité et Interactions en Milieu Universitaire on a rapporté que c’est une personne des communautés universitaires du Québec sur trois (majoritairement femmes) qui subit des violences sexuelles, quelles qu’elles soient, au cours de son parcours universitaire.

La culture du viol existe. Elle est présente même dans les milieux les plus éduqués.
Mais ayons espoir ! Parce que ce soir j’ai devant moi mes camarades, des femmes incroyables, des militantes de divers horizons, mais toutes autant chevronnées. Il y a aussi parmi nous des alliés, dont le soutien est précieux. Ce soir je nous rappelle que les droits des femmes sont fragiles, mais surtout que NOUS sommes fortes.
Et concluons en notant que le droit à ses limites et qu’il n’en découle pas toujours la justice. Mentionnons que ce système à ses limites, ses failles mêmes. À l’université comme partout, la remise en question du témoignage des victimes est une réalité et elle est lourde en conséquence car elle dissuade les survivantes de dénoncer leur agression. Survivre à une agression est une épreuve suffisamment difficile en soi, devoir convaincre son entourage que c’est bel et bien la vérité, c’est cruel. Et d’ailleurs, convaincre ça ne veut rien dire. Si un juge ne condamne pas un accusé, ça ne veut pas dire que cette personne n’est pas coupable. Le droit a une certaine conception des agressions sexuelles et surtout elle a besoin de preuves qui sont sans équivoques, ce qui nuit gravement aux survivantes qui veulent aller en procès. Un cas de meurtre nonrésolu n’est pas un meurtre sans assassin. Un procès pour agression sexuelle sans condamnation ne veut pas dire que l’agression n’a pas eu lieu, mais que le droit a failli.

À l’occasion du 8 mars, disons-le avec tristesse, mais sans gêne : le système judiciaire actuel nuit aux survivantes et permet à beaucoup (trop) d’agresseurs de se sauver des conséquences de leurs actes.

Une société est les produit de ceux et celles qui la forment, nous ne sommes pas innocent-e-s dans ce problèmes et nous sommes responsables de le dénoncer, de prendre parole (et surtout d’agir) pour jeter par terre cette culture qui menace les femmes, qui nous fait peur et nous prend en otage.
Roxanne Lachance

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