Édition du 20 juin 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

La forteresse vacille ; la gauche mexicaine gagne du pouvoir

Dimanche (le 4 juin), les électeurs-trices de l’État de Mexico sont allé voter pour désigner leur nouveau gouverneur. Cet État, qui inclut la ville de Mexico et ses quelques 16 millions d’habitants est le plus populeux du pays. Au cours de la dernière semaine, il est devenu évident que la course ne mettait plus en lice que M. Alfrédo del Mazo Maza du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), le parti au pouvoir et Mme Delfina Gómez Álvarez du Parti de gauche, le Mouvement pour la régénération nationale, (Morena).

Christy Thornton, jacobinmag.com, 6 juin 2017-06-07
Traduction, Alexandra Cyr

Sous plusieurs aspects, cette élection était un référendum sur le PRI. L’État de Mexico a longtemps été un de ses bastions. Il y a régné pendant plus de 70 ans jusqu’à ce qu’il soit battu en 2000. Depuis ce moment, l’État de Mexico est devenu encore plus significatif pour le Parti. M. del Mazo, son candidat, est le fils et le petit-fils de deux anciens gouverneurs de l’État, le cousin du président actuel, M. Enrique Pena Nieto qui a été gouverneur avant d’être élu à la présidence. Ensemble ils représentent, dans le Parti une tendance appelée Groupe Atlacamulco du nom de la ville d’où leur machine politique a été dirigée depuis des décennies.
Mrs Pena Nieto et del Mazo disent qu’ils représentent un « nouveau PRI », qu’ils ne sont pas les soit disant dinosaures du vieux passé doux-autoritaire du Mexique. Le processus électoral révèle à quel point la corruption de la machine de ce parti est encore profondément ancrée. Avoir des élections libres et honnêtes dans cet état est incroyablement difficile.

Je me suis rendu dans l’État de Mexico avec une équipe d’observateurs internationaux à l’initiative de NiUnFraudeMás, un groupe citoyen qui lutte pour prévenir et dévoiler les activités électorales frauduleuses dans l’état (de Mexico). Nous avons commencé notre journée tôt le matin, bien avant l’ouverture des bureaux de vote dans la municipalité d’ Ecatepec, une banlieue tentaculaire très pauvre du grand Mexico où vivent 1,700 millions de personnes. Le matin des élections, NiUnFraudemás avait déjà reçu des douzaines de signalements d’irrégularités. Nous nous sommes rendus à une maison désignée « casa amiga » où le PRI coordonne les diverses façons de contrôler le vote depuis les achats de vote faits ouvertement à condition que la personne amène 5 ou 10 autres électeurs-trices au bureau de scrutin. Rassemblés sur un coin de rue à 7 heures du matin, avant de nous rendre à l’endroit désigné, nous avons été repérés par un jeune homme qui s’est mis à tourner autour de nous pendant que nous entendions le slogan « del Mazo ! del Mazo ! » poussé à tue tête depuis un appartement au-dessus.
Ce matin là, nous avons visité 6 de ces « casa amiga » à Ecatepec grâce aux indications de citoyens-nes préoccupés-es. Un électeur a même quitté sa place dans la file d’attente pour nous accompagner vers un site à proximité où il avait observé des activités électorales illégales.

Partout, nous avons distribué des informations sur les lois électorales et sur les conséquences des infractions. Nous avons transmis les dénonciations au bureau du Procureur spécial pour les crimes dans les élections. Il est arrivé avec la police fédérale pour enquêter avec notre rapport en main. Partout, nous avons fait face à des gens peu communicatifs, donnant des réponses sur la défensive et fréquemment suivis par des appels téléphoniques au local de campagne du Parti et une dispersion rapide de qui que ce soit qui étaient rassemblés là. Sans dénonciations, les activités illégales se sont simplement poursuivies. Pas de renouveau électoral dans l’état de Mexico dominé par le PRI.

Le Parti se sert aussi du transport vers les bureaux de vote pour faire pression sur les électeurs-trices. Pourtant c’est illégal au Mexique. On les oblige à monter à bord des autobus et à voter pour le Parti. On produit des listes de ceux et celles qui ont obéi. Nous avons pu voir des douzaines de minibus, plaques d’immatriculation retirées, transportant des électeurs-trices vers les bureaux de vote. En plus, le bureau du procureur spécial a arrêté deux chauffeurs de bus pour avoir transporté illégalement des centaines d’électeurs-trices vers de soit disant bureaux de votes « spéciaux » où il leur était possible de voter alors que ce n’était pas leur circonscription.

Vers la fin de la journée, nous nous sommes arrêtés à un bureau de vote spécial à l’extérieur du Musée Torres Bicentenario à Toluca. Nous y avions vu de longues files d’attente d’électeurs-trices durant la journée. Il était maintenant entouré de grands groupes de policiers fédéraux.

Nous avons appris que la police était là parce qu’une dispute s’était déclenchée entre des électeurs-trices, et les responsables du bureau. Quand nous sommes arrivés, une bonne heure avant l’heure de fermeture officielle, l’accès était bloqué par des rubans de la police et la personne officiellement responsable retirait les bulletins de vote des boites en les comptant. Avant notre arrivée cette personne avait annoncé un manque de bulletins. Il y avait encore une centaine de personnes dans la file d’attente. Une échauffourée s’en est suivie. Les électeurs-trices frustrés-es exigeaient de pouvoir voter. Dans le chaos, une personne a aperçu un tas de bulletins vierges que le responsable avait mis de côté. Donc, contrairement à ce qu’il avait déclaré auparavent il ne manquait pas de bulletins. Cette personne s’est précipitée pour attraper les bulletins et les montrer à la foule. C’était la preuve, dit-elle, que les responsables officiels des élections cachaient des bulletins pour des électeurs-trices du PRI qui étaient spécialement amenés-es à ce bureau.
Les groupes de transport, les « casa amigas » sont des activités organisées clandestinement. Sur d’autres sites, nous avons rencontré des gens qui coordonnaient les achats de vote et qui exerçaient leurs pressions directement dans la rue. À Ciudad Cuauhtémoc, un secteur pauvre aux limites d’Ecatepec, nous avons vu 3 femmes avec les listes électorales en mains assises à l’extérieur d’une épicerie qui organisaient le vote pour le PRI.

En nous rendant à cet endroit, un chauffeur de taxi roulant à notre hauteur, nous a invités à être prudents parce qu’il y avait eut de la violence contre des groupes d’opposition la veille. Ciudad Cuauhtémoc a grandit alors qu’Ecatpec s’étendait en poussant sur un versant d’une colline sous laquelle des lignes électriques de haut voltage émettent leur constant bourdonnement au-dessus des têtes. Au cours des derniers mois, elle a été le lieu de violences liées au narcotrafic. On rapporte que 59% des petites entreprises du secteur ont dû fermer leurs portes parce qu’elles ne payaient pas la protection exigée par les narco trafiquants comme Zetas et de plus en plus, Jalisco Nueva Generación. Mais elle est aussi un château fort du mouvement Antorcha Campesina. C’est une organisation politique qui a été accusée de violence et d’extorsion et qui est étroitement liée au PRI.

Nous somme arrivés à un bureau de vote face à une large murale d’Antrocha. Malgré que chaque parti doive avoir un représentant dans ces bureaux, Morena n’en avait aucun. C’était le cas dans des milliers d’autres bureaux de scrutin partout dans l’état. Les journalistes ont rapporté que la veille de l’élection, beaucoup de représentants-es de Morena avaient reçu des appels les menaçant ainsi que leurs familles en cas de présence le jour du scrutin.

Ces menaces font partie d’une stratégie partout dans l’état. Tôt le samedi matin, les représentants –es de 3 bureaux de Morena ont trouvé de gros tas de têtes de cochons ensanglantées sur leur pas de porte. À minuit, la police de l’état a pris d’assaut l’hôtel où ses représentants-es résidait à Tejupilco sous prétexte qu’elle cherchait des armes interdites. Il n’y en avait pas.

Dimanche, le jour du vote, le procureur spécial a annoncé qu’une enquête était en cours pour élucider la disparition de deux représentants-es de Morena à Metepec et Atlacamulco. Une personne de la délégation NiUnFraudemás a été menacée à la pointe du fusil.
Ces tactiques d’intimidation ne visent pas seulement à ce que les représentants-es officiels-les de Morena se tiennent loin des bureaux de vote mais aussi à ce que les électeurs-trices ne s’y présentent pas. Toute la journée, de fausses informations ont circulé sur Tweeter demandant à l’électorat de rester à la maison parce que des incidents violents avaient lieu. Plus tard, il y a eut un contre message.

Ce que j’ai pu observer et ce que les médias ont rapporté visait sans aucun doute à influencer le résultat du vote. Et après la fermeture des bureaux, de nombreux reportages dont des vidéos ont fait la preuve de fautes intentionnelles de la part des autorités électorales.

Malgré la violence, la coercition et la corruption, les résultats préliminaires non officiels, montrent que M. del Mazo du PRI ne devance M. Gómez de Morena que de 3 points. Le PRI ne récolte que 33% du vote ce qui représente une perte de presque la moitié du score qu’il avait fait à la dernière élection. Le Gouverneur actuel, M. Eruviel Ávila avait été élu avec 65% des voix il y a 6 ans.

Il ne fait aucun doute que Morena, fondé en 2014 par Andrés Manuel López Obrador, peut devenir suffisamment sérieux pour poser un réel défi au PRI. Ses résultats malgré la campagne massive de violence et de coercition de l’électorat est un signe évident que la population mexicaine a profondément changé. C’est aussi le résultat des gains que la gauche a fait au cours des dernières années grâce à une mobilisation sans faille des mouvements sociaux opposés à l’actuelle administration du PRI.

Dans un an le Mexique aura des élections présidentielles. Malgré la propagande perverse qui le lie à Hugo Chavez et Nicolas Maduro et annonce que son élection mènerait à « une dictature de style vénézuélien », M. López Obrador de Morena est en tête dans les sondages actuels. Il est le candidat le plus connu en ce moment.
Les résultats officiels de l’élection de dimanche seront connus plus tard. Il se peut qu’ils induisent des batailles devant la cour. Ils démontrent toutefois que la machine politique dominante va faire tout ce qu’elle pourra pour protéger le statu quo sur la pauvreté, les inégalités et la violence. Mais la force qu’a démontré Morena dans cet état traditionnellement acquis au PRI, est la preuve qu’un autre Mexique est possible.

Note de la traduction : Le PRI a effectivement gagné cette élection avec 33,69% des voix soit 2 millions 48,325 votes. Morena a obtenu 30,91% des voix soit 1million 879,426 votes. Il y a des recomptages en cours pour plus ou moins 17% du vote. Le compte officiel final sera connu le 16 août. Renseignements tirés du quotidien La Prensa de Mexico.

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