Édition du 4 décembre 2018

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Le blogue de Pierre Beaudet

La grande bataille de la Catalogne

Il y a de toute évidence un fort mouvement en faveur de l’indépendance de la Catalogne. Sous la dictature qui a sévi jusqu’en 1978, les Catalans n’avaient pas droit de parler leur langue ! La résistance qui existait en Espagne était d’ailleurs concentrée en Catalogne et au Pays basque où les revendications sociales et démocratiques étaient fusionnées à une volonté d’émancipation nationale. Après 1978, la situation a un peu évolué. Une autonomie très relative (sans fiscalité autonome) a été concédée, d’où la mise en place d’assemblées élues dans les deux régions dissidentes. En Catalogne, devant les blocages récents, les acteurs politiques autonomistes ont évolué vers une posture indépendantiste.

Cette perspective ne fait cependant pas consensus en Catalogne. Il faut dire qu’une grande partie de la population en Catalogne vient de l’Espagne, où des centaines de milliers de personnes ont afflué vers Barcelone, le plus important centre industriel du pays. Certes, ces populations ne sont pas nécessairement contre l’indépendance. Plusieurs personnes de ces communautés sont impliquées dans des syndicats et des groupes populaires, voire avec les partis de gauche, mais on peut présumer qu’un important pourcentage de non-Catalans ne se reconnaît pas dans le projet de constituer un État indépendant.

Des dissensions existent également du côté catalan. Lassée des dérives à Madrid, une partie de cette bourgeoisie a récemment évolué vers la perspective de l’indépendance, mais cette position est ambiguë. Elle serait plus à l’aise avec une plus grande autonomie, une sorte de fédéralisation « à la canadienne », qui permettrait à la Catalogne de contrôler en partie ses propres affaires, tout en restant dans le confort relatif de l’« ordre » espagnol, endossé par ailleurs par l’« ordre » européen. La bourgeoisie craint d’abord et avant tout un « débordement » qui ferait sortir la Catalogne du carcan néolibéral. Dans les secteurs populaires et les classes moyennes, le projet d’indépendance est dominant. On se dit que la meilleure manière de lutter pour l’émancipation sociale passe par une république catalane.

Les dilemmes de la gauche

Des secteurs de la gauche catalane ont construit ces dernières années un projet qui semblait porteur, avec PODEM, la « branche catalane » de PODEMOS. Ils ont d’autre part érigé une coalition progressiste indépendante, qui domine la municipalité de Barcelone, sous la direction de la populaire mairesse Ada Colau, et où on mise plutôt sur une démocratisation par en bas, « municipaliste ». Ce projet repose sur des structures décentralisées dans les quartiers, où sont mises en place diverses politiques pour lutter contre les évictions, améliorer les services et rendre plus accessible la gouvernance. Ada Colau maintient sa distance sur la question de l’indépendance, bien qu’elle appuie, comme PODEMOS, le droit des Catalans à décider de leur propre sort. Colau estime par ailleurs que le référendum du 1er octobre a été une « erreur tactique », qui a déclenché un processus répressif qui risque de perdurer. Les évènements subséquents ont en partie confirmé sa critique, faisant apparaître du côté des forces pro-indépendantes une assez grande confusion.

Une tout autre position est celle de la CUP. Les socialistes-indépendantistes voient le retour apparent du franquisme comme une réponse en quelque sorte « logique » de la part de l’État et des élites du pays pour maintenir leur pouvoir. Il ne reste aux dominants que la peur, qu’il faut imposer aux citoyens, comme Franco l’avait fait pendant plus de 30 ans. Une « fédéralisation » éventuelle de l’Espagne est impossible dans l’état actuel des choses. L’indépendance est moins un projet « identitaire », qu’un projet de transformation démocratique en profondeur, dont le point de départ est de provoquer une cassure au sein de l’État espagnol.

Un tournant périlleux

Aujourd’hui, la Catalogne reste en flammes. Une puissante grève générale a paralysé le pays en novembre. Des millions de personnes sortent dans la rue. Ici et là, on observe l’occupation des places publiques, le blocage des routes, des voies ferrées et des aéroports. On parle même, toujours en gardant le cap sur la résistance non violente, de mettre en place une « autodéfense citoyenne » capable de tenir tête aux forces policières et d’ériger, d’une façon embryonnaire, un véritable « contre-pouvoir ». Plus de 300 « Comités de défense de la république », créés lors du référendum pour protéger le droit des gens de voter, cherchent à se restructurer. Selon la CUP, « seul le peuple peut sauver le peuple : l’initiative et l’auto-organisation populaires ont sauvé le référendum, et les gens seuls sont restés fermes en défendant les conquêtes populaires quand le gouvernement de la république a renoncé à mobiliser »1.

À la suite de la « suspension » de l’assemblée catalane, Madrid a imposé des élections qui se tiendront le 21 décembre. Dans les conditions actuelles, il n’est pas évident que cette élection se déroulera de manière réellement démocratique. Entre-temps, la branche catalane du Parti populaire (dominant le gouvernement à Madrid) est plutôt restreinte, mais un autre grand parti de droite, Ciutadans, est en montée, ralliant la majorité des éléments conservateurs de la société catalane, y compris une partie substantielle de la bourgeoisie. Avec l’appui de la machine répressive de l’État et du climat de peur qui sévit, ces éléments, au-delà de leurs divergences, espèrent bloquer l’élection d’une majorité pro-indépendance.

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