Édition du 27 juin 2017

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Canada

La guérilla du lait entre le Canada et les États-unis

« Ce que le Canada a fait à nos producteurs laitiers est honteux. Une honte ! Nos agriculteurs, nos producteurs laitiers du Wisconsin et de l’État de New York sont acculés à la faillite » (Associated Press, 20 avril 2017). Donald Trump fulmine. Il se porte à la défense des producteurs laitiers du Wisconsin qui ont appris qu’ils ne pourront plus écouler leur surplus de lait au Canada qui leur fait une concurrence déloyale.

Tiré de l’Aut’journal | 15 mai 2017

Trump ne fait que relayer la complainte des autorités du Wisconsin et de New York. Les gouverneurs de ces deux États l’ont alerté. Andrew Cuomo, gouverneur de New York, a écrit au premier ministre Trudeau le mettant en garde contre une possible violation des accords de l’OMC par la nouvelle politique laitière de l’Ontario.

L’ambassadeur du Canada à Washington a répondu à ces griefs, expliquant que les problèmes des producteurs laitiers états-uniens découlaient non pas des politiques canadiennes, mais d’une surproduction mondiale de lait. Le Canada, précisait-il avec justesse, ne contribue pas à cette surproduction, car il exerce un contrôle sur la production qui est ajustée à la demande intérieure.

Notons que l’État du Wisconsin est un grand producteur laitier. On y trouve plus de vaches laitières que dans tout le Canada. Le lait de ces bêtes lui rapporte 43 milliards de dollars US annuellement. Il en exporte pour 150 millions au Canada.

Que s’est-il donc passé pour que soudain il y ait refoulement de lait au Wisconsin ?
 
Refoulement de lait diafiltré au Wisconsin

Début avril 2017, 75 producteurs laitiers du Wisconsin reçoivent une lettre de leur laiterie, la Grassland Dairy Products, les avisant qu’à partir du 1er mai elle ne pourra plus acheter leur lait. Dans sa lettre, le transformateur explique qu’il a pris cette déchirante décision à cause des producteurs canadiens qui lui font une concurrence déloyale. Les fermiers concernés sont aux abois. Ils ne peuvent cesser de traire leurs vaches. Il leur faut de toute urgence trouver d’autres débouchés. Ce qui s’avère difficile, car le marché états-unien est saturé. Il y a surproduction de lait aux États-Unis, comme un peu partout dans le monde industrialisé.

Le lait que la Grassland vendait aux transformateurs canadiens était, en fait, un lait très particulier. Il s’agit du lait diafiltré, un hyperconcentré de protéines laitières. Filtré et refiltré ce pseudo-lait remplace de plus en plus le lait frais dans la fabrication des fromages, des yogourts et des crèmes glacées industriels. Provenant des Etats-Unis, il peut contenir toutes sortes de substances interdites au Canada, comme les hormones de croissance bovines. Il est en plus lourdement subventionné.
 
Quand nos voisins du Sud s’organisent pour contourner le système canadien de gestion de l’offre

Les producteurs laitiers du Canada et du Québec sont protégés des fluctuations des marchés par le système de la gestion de l’offre. Ce système repose sur trois piliers : 1) le contrôle de la production par le biais des quotas ; 2) un prix viable et stable pour les producteurs ; 3) le contrôle de l’entrée du lait aux frontières par des frais de douanes allant de 200% à 300%. De tels tarifs rendent non rentable l’exportation du lait états-unien au Canada.

Or, au sud de la frontières, les transformateurs ont trouvé moyen de contourner le système de gestion de l’offre en extrayant du lait un concentré de protéines, présenté sous forme liquide. Ce lait artificiel, contient 15 % de protéines, au lieu de 3,3 % dans le lait naturel à la sortie du pis de la vache. Il passe la frontière sans frais de douane. Pourquoi ? Parce que l’Agence des services frontaliers du Canada considère que ce produit n’est pas du lait, mais un simple concentré de protéines.
Par ailleurs – ô prodige ! – l’Agence canadienne d’inspection des aliments permet l’utilisation de ce produit dans la fabrication des fromages, yogourts et crèmes glacées, considérant que c’est effectivement du lait. 

C’est ainsi que l’ambiguïté – voire la duplicité – du gouvernement canadien, dans cette affaire, permet à nos voisins du Sud d’exporter au Canada, sans frais de douanes, leur surplus de lait. Il s’agit de le filtrer et refiltrer. Les transformateurs se sont organisés en conséquence, créant des usines spécialisées dans cette nouvelle technologie. Ce lait, dont les États-Unis n’ont pas besoin et qu’ils n’utilisent pas, est destiné uniquement à l’exportation.

Déjà, au début des années 2000, les concentrés secs de protéines laitières avaient commencé à entrer au Canada, en quantité limitée. Mais en 2013, l’arrivée de protéines laitières sous forme liquide rend l’affaire très lucrative pour nos grands transformateurs que sont Saputo, Parmalat et la coop Agropur. Le lait diafiltré est plus facilement utilisable que les protéines sèches dans la fabrication des fromages, yogourts et crèmes glacées. Depuis 2013, les volumes importés ont explosé, passant de 16 000 tonnes à 21 000, en 2014, et à 32 546, en 2015. Conséquence inévitable : baisse catastrophique du prix du lait à la ferme. L’UPA estime que ce dumping occasionne une perte de 15 000 $ à 18 000 $ par année pour une ferme laitière moyenne.
 
Quand l’Ontario se lance dans la production de lait ultrafiltré

À l’automne 2015, l’Ontario décide de prendre le taureau par les cornes en produisant un équivalent du lait ultrafiltré états-unien. Elle passe d’une attitude défensive à une attitude offensive. Objectif : supplanter les importations de lait diafiltré états-unien et faire place au lait ontarien.

L’association des producteurs laitiers de l’Ontario s’entend avec deux importants transformateurs de la province, Parmalat et Gay Lea Food, pour leur livrer du lait diafiltré au même prix que le produit importé des États-Unis. Attention : astucieusement, l’entente ne fixe aucune limite à l’importation du lait états-unien, mais il est entendu qu’à prix égal le lait ontarien aura la préférence.
En avril 2016, l’entente est conclue et l’Ontario commence à produire une nouvelle classe de lait équivalent en tout point au lait diafiltré des États-Unis.

Cette entrée en scène de l’Ontario change la donne au Québec et à la grandeur du Canada. Il ne s’agit plus de supplier le gouvernement canadien d’en finir avec la duplicité et de contrôler les importations étrangères. Le mal est chez nous. « Qu’il soit d’origine américaine ou canadienne, ce type de lait menace la survie de nombreuses fermes laitières québécoises », estime Simon Bégin, porte-parole de l’Institut Jean-Garon. (Le journal Les affaires.com.) 
 
Le Québec et l’UPA dans tout ça ?

L’Union des producteurs agricoles (UPA) a mis du temps à bouger dans le dossier du lait diafiltré. On la soupçonne même d’avoir caché l’information pendant plusieurs mois. Ce sont les gens de la base, les petits et moyens producteurs laitiers, regroupés sous le parapluie de Lait’quitable, qui ont sonné l’alarme en 2015. Ce réseau social, qui regroupe près de 3000 membres, s’est avéré plus combatif que le syndicat.

Finalement, en juillet 2016, l’UPA sort de sa réserve et se joint aux grandes associations de producteurs laitiers canadiens pour négocier une entente avec les représentants des grands transformateurs. On s’entend sur une nouvelle « stratégie nationale des ingrédients laitiers », qui légitime l’emploi du lait diafiltré made in Canada.

L’entente est entrée en vigueur au début de 2017. Il est encore trop tôt pour voir quels en seront les effets sur les prix du lait à la ferme et sur la gestion de l’offre.
  
La vraie cause

D’où est venue cette idée d’approvisionner les grands transformateurs canadiens avec du lait diafiltré fabriqué aux États-Unis et pouvant passer la frontière exempt de tout tarif douanier ? Des transformateurs états-uniens soucieux d’écouler leurs surplus de lait ? Ou des transformateurs canadiens soucieux de s’approvisionner à bon marché, quitte à casser le système de gestion de l’offre ?
Pour plusieurs, dont les dirigeants de l’Institut Jean-Garon, la vraie cause de cette désorganisation organisée se trouve « dans le poids politique des grands transformateurs laitiers du Canada et dans l’importance des sommes en cause. Ces grandes entreprises, qui ont prospéré grâce à la gestion de l’offre, ont toujours rêvé d’avoir un accès illimité à une matière première bon marché ».
 
La gestion de l’offre comme alternative au néolibre-échange

Plusieurs pays pratiquent déjà la gestion de l’offre sur certains produits agroalimentaires. Les États-Unis sur le sucre de betterave et de canne pour leur propre marché. Le Japon sur le riz. La Norvège et l’Islande sur le lait. L’Ukraine sur le sucre. Israël, sur le lait et les œufs.

Et alors, pourquoi ne pas instaurer dans les pays industrialisés le contrôle de la production - ou gestion de l’offre - sur tous les produits agroalimentaires, plutôt que de nourrir la guerre économique sur des denrées essentielles au soutien de la vie humaine ? Du coup, cela favoriserait l’émergence d’une agriculture vivrière dans les pays sous-développés.

1. S. Bégin, Y. Turmine et Y Patelli, Une crise agricole au Québec, Vers la fin des fermes laitières traditionnelles ?, Montréal, vlb éditeur, 2016, p. 148.
 
jacquesbgelinas.com

Jacques B. Gélinas

Sociologue québécois, Jacques B. Gélinas s’est toujours intéressé aux questions touchant l’émancipation du Tiers Monde, les droits de minorités et l’organisation socio-économique des communautés humaines. Après plus d’une décennie comme coopérant en Amérique latine, il a été professeur en sociologie du développement, puis cadre au ministère des Relations internationales du Québec. Il est aujourd’hui essayiste et conférencier.

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