Édition du 11 décembre 2018

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Le blogue de Pierre Beaudet

La leçon de la Catalogne

À l’automne dernier, on était plusieurs à être impressionnés par les mobilisations catalanes. D’autant plus qu’elles étaient associées à un vaste tissu associatif qui semblait en montée à la fois au niveau des municipalités et des luttes sociales. On avait l’impression qu’il y avait une réelle convergence entre les luttes pour l’émancipation sociale avec celles pour l’émancipation nationale. La présence au congrès de Québec Solidaire de deux dynamiques militantes de la Candidature d’unité populaire (CUP), un parti de gauche radicale catalan, avait électrisé la foule.

Et puis, tout a basculé. Le référendum où une majorité s’est prononcée pour l’indépendance a été combattu avec violence par le gouvernement espagnol qui a réussi, par la répression et la politique de la peur, à le discréditer, vu le taux de participation assez faible. Le leadership du parti catalan majoritaire, le Parti démocrate européen catalan, s’est exilé à Bruxelles, ce qui a pris tout le monde par surprise et démobilisé, au moins partiellement, la population. Des pseudo négociations ont eu lieu par après entre Barcelone et Madrid pour des élections précipitées qui ont donné les mêmes résultats que celle d’avant, soit une majorité des députés pour les partis pro-indépendance, mais une majorité des voix pour les partis pro-espagnols.

Aujourd’hui, c’est l’impasse.

Du côté espagnol, le parti de la droite traditionnelle du président Rajoy s’est relativement consolidé. La « nouvelle droite » de Ciudadanos est en montée. Le Parti socialiste qui semblait à la veille d’être éclipsé par PODEMOS garde ses positions. PODEMOS pour sa part régresse. L’entière élite économique du pays, de même que l’Union européenne, sont derrière Madrid.

Du côté catalan, une alliance indépendantiste fragile essaie de former un gouvernement alors que celui qui devrait normalement être intronisé, Carles Puigdemont, reste coincé à Bruxelles. À gauche, les divisions se sont aggravées entre les partis pro indépendance et PODEMOS/PODEM. La populaire mairesse de Barcelone, Ada Colau, essaie de rester neutre.

Tout cela va très vite et qui peut savoir comment la situation va évoluer. Mon ami Richard Fidler pense que les Catalans vont rebondir, d’autant plus que l’État espagnol n’a pas de stratégie à long terme. J’espère que Richard a raison, mais je suis sceptique.

La coalition pro-indépendance a échoué à gagner la majorité du peuple plurinational qui habite la Catalogne. Ce n’est pas rien, considérant qu’une majorité des habitants viennent des provinces pauvres d’Espagne, sans compter les dizaines de milliers d’immigrants plus ou moins légaux, notamment d’Amérique latine. En fin de compte, une masse critique de gens n’ont pas vu dans le projet catalan un réel processus d’émancipation. Il faut dire également qu’ils ont succombé aux ignobles menaces de Madrid, qui a envoyé un message haut et clair qu’il était prêt à tout pour empêcher l’indépendance.

Le parti de droite catalan (Parti démocrate européen catalan), qui domine l’assemblée catalane, est mal placé pour convaincre les couches moyennes et populaires hispanophones alors qu’il a gouverné pendant de longues années à droite, en accord avec le programme néolibéral du gouvernement espagnol. Il n’est pas très crédible du point de vue de ses engagements en faveur de la justice sociale.

La gauche pro-indépendance, la CUP, a eu toutes les difficultés au monde à se joindre à la coalition pour conclure finalement qu’elle ne pouvait pas faire partie du gouvernement catalan.

La réaction de PODEMOS et de son allié catalan a été ambiguë. Au moins, ils ont été les seuls dans le parlement espagnol à défendre le droit des Catalans à décider de leur sort, ce qui est à leur honneur. Mais ils sont restés tièdes sur l’avenir de la Catalogne, argumentant que l’indépendance pourrait « divisé les classes populaires ». On peut comprendre leur hésitation devant la coalition catalane plutôt marquée à droite, mais au bout de la ligne, ils ont eu l’air de défendre cet État illégitime et répressif qui s’appelle l’Espagne.

En vérité, le discours strictement catalaniste, qui plaît tellement aux nationalistes québécois (1), ne peut pas, dans les conditions actuelles, sortir la Catalogne de l’impasse. Puigdemont est totalement paralysé, depuis que l’Union européenne et l’ensemble des États capitalistes lui ont fermé la porte aux nez (2). Il sait également que la bourgeoisie catalane, bien imbriquée dans les circuits du capitalisme espagnol, ne le soutient pas.

Parallèlement, le discours pro-Madrid est inévitablement capté par la droite et même, sert de tremplin pour l’extrême-droite nostalgique de Franco et du régime de persécution et de répression qui avait visé les Catalans et les Basques, et en fin de compte, tout le monde. À court terme en tout cas, la gauche risque même de reculer.

On peut imaginer qu’il y a des militants catalans qui sont en train de penser à tout cela. Le processus politique « réellement existant » (élections et référendum) est une prison qui ne peut pas permettre un élan vers l’émancipation. Il faudrait certainement un énorme mouvement de masse, et pas seulement du côté des catalans « de souche », débouchant, par exemple, sur un processus constituant qui ouvrirait les portes au peuple pour imaginer un grand projet. Ce n’est pas tellement au Parlement que cela peut se passer mais plutôt dans la rue. Est-ce possible ? Oui. Est-ce très difficile ? Oui. On l’a vu en Amérique latine ces dernières années

D’autre part, on ne peut pas penser que l’alliance « arc-en-ciel » entre la gauche et la droite catalane est adéquate pour aller chercher la masse critique. Il faudrait plutôt aller dans un autre sens, en construisant des passerelles entre les couches populaires catalanes et hispanophones. Il est alors probable que pour établir davantage d’unité par en bas, il faudrait placer au premier plan les revendications sociales et écologiques, quitte à démontrer que l’indépendance serait un moyen pour arriver au bien vivir.

Enfin, il est évident que la Catalogne toute seule ne peut y arriver. Il faudra de solides alliances avec le peuple plurinational d’Espagne. C’était en fin de compte le projet de PODEMOS, qui aurait pu être plus explicite sur la question catalane, ou sur la question basque, au lieu de se contenter d’un banal appui théorique au droit à l’autodétermination. Comme par exemple, en proposant un processus constituant dans le but de déconstruire l’État espagnol et de refaire une confédération permettant une réelle émancipation des peuples qui occupent le territoire.

Il me semble qu’avec toutes les ressources politiques et intellectuelles de l’Espagne et de la Catalogne qu’ils vont arriver à cela, éventuellement, peut-être pas demain.

Bien sûr, on ne peut pas faire autrement que de penser à notre situation québécoise. Ici, il faut dénouer le nœud qui est en train de se tisser entre le nationalisme de droite et l’identitarisme, qui sont un ennemi mortel pour les forces progressistes. Le projet d’émancipation ne peut être « simplement » autour de la mise en place d’un autre État « comme les autres ». Et de penser une seule seconde, comme le PQ nous l’a chanté depuis 40 ans, que la rupture avec l’État fédéral va se faire dans le « calme », entre « gentlemen », est un terrible illusion qui discrédite le projet.

Dans notre histoire « longue » (le moment républicain de 1837-38) et notre histoire « courte » (le mouvement de masse de 1972 sans compter la vague des carrés rouges de 2012), on s’est approchés du point de bascule. Alors, on continue.

Notes

1- La Coalition Oui Québec, pour le moment sous le contrôle total du PQ, a mené une campagne plutôt tiède pour la Catalogne en réduisant la crise de ce pays à la question nationale. Cela a servi à certains ténors du PQ de reprendre un discours anti-QS parce qu’ils « divisent le vote ».

2- Cela fait un peu penser à la naïveté du PQ et de René Lévesque qui était allé aux États-Unis en 1976 pour convaincre les « amis » américains que l’indépendance du Québec pouvait se faire sans heurt tout en maintenant le Québec dans le carcan nord-américain.

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