Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La loi du profit pollue le climat de la COP 23

Les Lobbies financiers, des banques et des énergies fossiles entravent la lutte contre le réchauffement. C’est l’histoire de ce diplomate du Panama, négociateur dans le cadre des sommets internationaux contre le réchauffement, tout en étant membre actif d’une association de pétroliers. Ou encore celle de ces industriels, promoteurs de gaz, l’Union européenne dans la définition de ses besoins en énergie. Certains appellent cela cooptation, lobbying ou conflit d’intérêts. D’autres ne nomment pas ce mélange des genres, qu’ils considèrent comme un faux problème.

Lundi, 6 Novembre, 2017 | L’Humanité

Quoi qu’il en soit, alors que s’ouvre, aujourd’hui, une nouvelle session de négociations sur le climat, deux rapports internationaux dressent une liste des collusions entre le monde des grandes entreprises et les organes où se prennent les décisions politiques. Ils dénoncent l’influence délétère du premier sur les seconds, avec pour résultat l’écart persistant entre les efforts engagés par les États et ceux nécessaires pour limiter le réchauffement. Et préviennent : sans plus d’encadrement et de transparence, la promesse faite à Paris de maintenir la température de l’atmosphère mondiale « bien en dessous de 2 °C » restera lettre morte.

Une alerte assourdissante Deux ans après l’ô combien retentissante COP21, les 195 États signataires de l’accord de Paris sur le climat se retrouvent pendant quinze jours à Bonn, sous l’égide de l’ONU, pour continuer à discuter de cet enjeu. Quoique se déroulant en Allemagne, cette 23e Conférence des parties (COP23) sera présidée par les Fidji, petit État insulaire comptant au nombre de ceux les plus frappés par les effets du réchauffement. Tout un symbole, dont les pays vulnérables espèrent des retombées concrètes. Les discussions inscrites à l’ordre du jour devraient cependant demeurer techniques, qui porteront sur les modalités de mise en œuvre des dispositions avancées dans l’accord de Paris. La COP23 ne s’en inscrit pas moins dans un tournant historique, au débouché duquel on saura, peu ou prou, à quelle température le monde sera mangé.

Pour l’heure, celle-ci s’annonce cuisante. La semaine dernière, le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) s’est fendu d’une alerte assourdissante : si on dresse le cumul des efforts consentis à ce jour par l’ensemble des États, la température mondiale devrait très probablement augmenter d’au moins 3 °C à l’horizon 2 100 (lire l’Humanité du 2 novembre). Autrement formulé, l’écart entre les réductions d’émissions de gaz à effet de serre (GES), nécessaires pour contenir le réchauffement à moins de 2 °C, et les engagements pris par les États en 2015 est énorme : au rythme actuel, en 2030, les pays auront émis entre 11 et 13 gigatonnes (milliards de tonnes) d’équivalent carbone en trop. Plié, donc, l’objectif inscrit à l’article 2 de l’accord de Paris de limiter le réchauffement à moins de 2 °C ?
Non, martèle le Pnue dans son communiqué : « Les investissements dans les technologies spécifiques aux secteurs de l’agriculture, du bâtiment, de l’énergie, de la foresterie, de l’industrie et du transport pourraient contribuer à éviter jusqu’à 36 Gt éq-CO2 par an à l’horizon 2030. » « Ce que nous dit la science, c’est que le seul chemin qui nous laisse une chance d’atteindre cet objectif est que les pays engagent des actions avant 2020 », abonde Jesse Bragg, de l’organisation Corporate Accountability International (CAI). Or, si les pays dits du Nord continuent de s’y refuser, poursuit-il, « c’est parce qu’ils restent sous l’influence de ces mêmes industries, qui nous ont conduits à la crise climatique ». Lire la suite
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Cop23. Ces lobbies qui minent la lutte contre le réchauffement

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Et si, pour parvenir à juguler le réchauffement, les négociations climatiques devaient faire le ménage dans leurs instances ? Les acteurs de la société civile dénoncent notamment le travail de sape des industriels des énergies fossiles.

Et si, pour parvenir à juguler le réchauffement, les Nations unies devaient d’abord faire le ménage dans leurs outils de travail ? Plusieurs acteurs de la société civile ont entrepris de mettre la question sur le tapis. À commencer par CAI, dont la vocation même est de marquer les entreprises privées à la culotte, afin de les remettre au pas. Dans un rapport publié aux États-Unis, la semaine dernière, l’organisation dénonce la façon dont les multinationales, et plus singulièrement celles des énergies fossiles, ont capturé les négociations climatiques. Depuis leurs prémices, celles-ci se voient court-circuitées par les plus gros pollueurs de la planète ! assène-t-il, afin de « favoriser leurs intérêts sur ceux de la majorité de la population mondiale qui vit dans les pays en développement ». De fait, le secteur privé bénéficie, depuis le début du processus il y a vingt-cinq ans, d’un statut d’observateur actif au sein de la convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique.

Au-delà, les industriels infiltrent les négociations avec un succès tel que celles-ci ont fini par coller à leur propre agenda, avance le rapport de CAI, qui déroule une litanie d’exemples sur la façon dont ils procèdent.

Les majors de l’industrie fossile se sont incrustées

Ainsi, donc, celui de ce négociateur du Panama, censé défendre les intérêts publics, et pourtant membre du bureau de l’International Emission Trading Association (Ieta), une corporation de banques et de pétroliers parmi lesquels les groupes BP, Rio Tinto, Chevron ou encore Statoil. L’Ieta a tant et si bien œuvré que son homme de main se retrouve aujourd’hui cocoordinateur des mécanismes de marchés pour le groupe G77 + Chine, lequel représente l’intégralité des pays en développement à la convention-cadre de l’ONU.

Au fil du temps, et de façon parfois insidieuse, les majors de l’industrie fossile se sont incrustées dans l’ensemble des organes de travail visant à aider les États à élaborer leurs stratégies technologiques de transition, avance encore CAI. L’accord de Paris, dont l’obsession aura été d’entraîner industriels et financiers dans sa dynamique, a achevé d’installer leur influence. Celle exercée, par exemple, sur le Climate Technology Network (réseau pour les technologies climatiques), créé en amont de la COP21 et dont la vocation est d’apporter des conseils techniques afin de favoriser les transferts technologiques en direction des pays pauvres. Des conseils aujourd’hui largement délégués au secteur privé, inclues, là encore, les majors des fossiles. Un temps présidé par EDF, le Climate Technology Network l’est aujourd’hui par le groupe Shell. La World Coal Association (Association mondiale du charbon) compte elle aussi parmi ses membres actifs. Elle dispose à ce titre d’informations avant qu’elles ne soient rendues publiques. Un accès aux données et aux espaces de réunion plus globalement accordé à l’ensemble des sponsors de la COP21 (et l’on se souvient qu’ils étaient nombreux).

Enfin, et ce n’est pas le moindre des points relevés par CAI, les industriels influent sur le fléchage de l’argent dédié à la lutte contre le réchauffement. Ainsi, le Fonds vert pour le climat (FVC) a-t-il amplement ouvert les portes de ses organes de travail aux banques (HSBC, entre autres, ou encore la Bank of Tokyo Mitsubishi). Avec pour résultat que cinq banques transnationales gèrent aujourd’hui 75 % de ses fonds, dont plus de 50 % sont alloués à des projets soutenus par le secteur privé.

Le rapport de CAI offre encore une foultitude d’exemples, notant, entre autres, que certains gouvernements n’hésitent pas à servir de vaisseaux mères aux multinationales. À commencer par celui des États-Unis, quand beaucoup de collaborateurs de Donald Trump – sans compter ses secrétaires d’État – pointaient, peu avant de l’être, dans les industries du pétrole, du gaz ou du charbon.
CAI, en outre, n’est pas la seule à dénoncer cette collusion délétère entre secteur privé et décision publique. Publié lui aussi la semaine dernière, focalisant cette fois sur l’Europe, un autre rapport décrypte comment le secteur du gaz y a creusé son trou.

Coproduite par Attac, les Amis de la Terre Europe et Corporate Europe Observatory (un rejeton de CAI), l’étude met en avant que l’industrie du gaz a consacré près de 100 millions d’euros en 2016 à son action de lobbying. Avec un millier d’intervenants déployés dans les instances de l’Union européenne, elle n’affiche pas moins de 460 rendez-vous obtenus, en deux ans et demi, avec les commissaires en charge du climat et de la politique énergétique. Dans le même temps, souligne le rapport, les organisations citoyennes opposées à l’expansion du gaz en Europe ont à peine dépensé l’équivalent de 3 % du budget de l’industrie (3,4 millions d’euros). Elles n’auront obtenu que 51 rendez-vous avec les commissaires concernés. À l’instar de la convention-cadre des Nations unies, la Commission européenne n’a eu de cesse de ménager leur place aux lobbies, estime Pascoe Sabido, de Corporate Europe Observatory : « Sa volonté étant de créer un marché unique, elle a toujours eu une attitude accueillante et proactive vis-à-vis des grandes entreprises. »

Entso-G, un réseau entièrement composé d’énergéticiens

Là encore, le rapport avance que les lobbyistes sont partout. « On les retrouve dans les cabinets de consultants ou parmi les assistants de députés », reprend Pascoe Sabido. Tous, d’ailleurs, ne disent pas leur nom. Ainsi en est-il de ce réseau européen d’opérateurs du gaz, l’European Network of Transmission System Operateurs for Gas, ou Entso-G. Créé en 2009 à l’initiative de la Commission afin de promouvoir le parachèvement et le fonctionnement du marché unique, il est entièrement composé d’énergéticiens. Parmi eux, Total ou encore Engie. « C’est à lui que l’Europe a confié la charge de projeter quelles seront les demandes en gaz à l’échéance de dix ans ! » tempête Pascoe Sabido. Un conflit d’intérêts en bonne et due forme, estiment les organisations, selon qui, les besoins en énergie de l’Union européenne ne peuvent être définis par ceux-là mêmes qui la vendent. Avec ce petit truc en sus : l’Entso-G n’avance pas à visage découvert. Jusqu’en octobre dernier, le réseau n’était pas inscrit au registre européen de transparence en tant que lobbyiste… mais en tant qu’ONG.

Aujourd’hui, les organisations demandent plus de règles afin d’encadrer les pratiques le lobbying et de prévenir les conflits d’intérêts. « Parce que c’est précisément cela qui empêche les gouvernements de prendre les bonnes mesures et sape les politiques climatiques », reprend Jesse Bragg. Sans désamorcer l’emprise du secteur privé sur la façon de réfléchir aux solutions, « nous n’obtiendrons jamais la meilleure politique pour les peuples, seulement celle qui convient aux industriels ».

Bonne nouvelle : les négociations sur le climat sont aussi le lieu où les règles du jeu peuvent changer. En mai dernier, et pour la première fois en près de vingt-cinq ans, les 195 pays membres de la convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique se sont penchés sur l’épineuse question des conflits d’intérêts susceptibles de plomber leurs actions (l’Humanité du 8 mai 2017). Le travail se poursuit. Si la question n’est pas inscrite à l’agenda de la COP23, la réflexion avance quant à la mise en place d’une politique dédiée à la question, assure encore Jesse Bragg. L’Union européenne commence elle aussi à lui montrer quelques signes d’intérêt. Récemment, rappelle-t-il, « le Parlement européen a adopté une résolution appelant la Commission à traiter ce problème ».

Rapport du CAI « Polluting Paris : How Big Polluters are undermining global climate policy », en ligne sur le site www.corporateaccountability.org Rapport « L’Europe enlisée dans le gaz - Les lobbies derrière la politique européenne de développement des infrastructures gazières », sur le site france.attac.org

Marie-Noëlle Bertrand
Chef de rubrique Planète

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