Édition du 21 novembre 2017

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Asie/Proche-Orient

La plaie des ténèbres infligée à Gaza par Israël est un acte de terrorisme

Quand j’étais petit et que le Seder de Pessah en arrivait aux dix plaies, je me souviens exactement du sentiment qui me submergeait. Je m’étranglais d’angoisse. Je me rappelle avoir alors pensé aux enfants en Égypte. À la question de pourquoi cette nuit était différente de toutes les autres nuits, la réponse était que l’eau n’était plus buvable.

Tiré de Agence Média Palestine.

Et tandis que les plaies se succédaient en empirant, les punitions se faisant de plus en plus terrifiantes, l’issue restait la même.

Les ténèbres s’étaient étendues partout. Puis les enfants commençaient à mourir.

La semaine dernière, en parlant de ce que Benjamin Netanyahou appelle « une affaire interne palestinienne » – une demande de l’Autorité Palestinienne dans le cadre de la campagne de l’AP pour saper le pouvoir du Hamas à Gaza, le cabinet de sécurité du premier ministre a voté une coupure significative de la quantité d’électricité vitale qu’Israël fournit aux habitants de la bande de Gaza.

Le cabinet a agi ainsi sachant que cette étape pouvait être un encouragement à l’escalade vers une guerre avec le Hamas. Il l’a fait sachant que même si cette escalade ne se produisait pas, l’Autorité de l’électricité de Gaza avait averti que tout accroissement de la réduction de la fourniture d’électricité à la bande de Gaza conduirait à un désastre humanitaire.

Lundi, Israël a appuyé sur l’interrupteur de la mort.

Pendant les jours les plus longs de l’année, dans la chaleur étouffante de l’été à Gaza, avec encore des jours à passer dans le jeûne de Ramadan du lever au coucher du soleil, avec une fourniture d’électricité déjà gravement compromise dans la bande de Gaza, avec des salles déjà fermées dans des hôpitaux ainsi que des usines de désalinisation d’eau de mer par manque d’énergie, avec des eaux usées coulant dans les rues et entre les maisons, les coupures de lundi ont signifié que les Gazaouis qui s’en sortaient déjà plus ou moins avec seulement quatre heures d’électricité par jour, allaient avoir 45 minutes de plus sans électricité chaque jour.

C’est la chose la pire qu’est faite Israël de toute cette année. Mardi cela a empiré.

La Corporation israélienne d’électricité a coupé le courant encore davantage, a annoncé mardi l’autorité de l’électricité de Gaza. Les nouvelles coupures n’ont laissé à la partie ouest de la ville de Gaza et au nord de la bande que deux heures et demie à trois heures d’électricité par jour.

Pour sa part, Israël a rejeté le blâme pour les coupures sur l’Autorité Palestinienne. L’AP dit que le Hamas en est responsable.

Mais chacun sait ceci : Israël a pris sa décision seul. Il aurait pu dire non à l’AP. Israël a dit oui. Les généraux à la tête de l’armée ont noté que la décision pouvait déclencher une escalade (le Hamas a employé le terme « d’explosion »), mais, selon les mots d’un représentant officiel israélien, l’armée s’est prononcée contre l’indulgence envers le Hamas. En tous cas, Yisraël Katz, ministre d’État de la sécurité, a dit la semaine dernière à propos des coupures d’électricité : « les intérêts israéliens doivent être protégés avant tout ».

Voilà où nous en sommes. Voilà comment le gouvernement considère sa propre base : des gens qui valorisent la cruauté comme un but en soi. Des gens qui croient que quel que soit le traitement, la privation d’eau, d’électricité, d’hôpitaux qui fonctionnent – en laissant même des centaines d’enfants mourir au cours de la guerre, l’ensemble des 1,9 millions d’habitants de Gaza vont l’avoir.

Ce gouvernement voit sa propre base comme des racistes impitoyables au sang chaud. Et il agit conformément à cela. Il veut que nous sachions que le doigt d’Israël sur le bouton est le medium. Il se voit comme le gouvernement de la racaille, par la racaille, pour la racaille.

La réduction d’électricité a son origine dans une lutte féroce entre l’Autorité Palestinienne et les dirigeants Hamas de Gaza. Elle survient à un moment où l’AP, qui a fait pression sur Israël pour que celui-ci fasse des coupures dans la fourniture de courant électrique, a aussi taillé de façon dramatique dans les paiements vitaux au système de santé de Gaza.

La conséquence, selon des données réunies par Médecins pour les Droits Humains-Israël et le ministère palestinien de la santé, le manque d’équipement et de médicaments, aggravé par la pénurie d’électricité, affecte gravement toute une série de Gazaouis en situation médicale préoccupante.

Parmi eux se trouvent 321 patients atteints de fibrose kystique, dont la plupart sont des enfants et pour lesquels les ventilateurs ont été arrêtés par la crise de l’électricité tandis que les antibiotiques et autres médications sont en quantité limitée, voire indisponibles.

Le manque de médicaments et d’autres biens vitaux compromettent aussi, selon ce qui se dit, le traitement de centaines de patients et aussi de 240 bébés souffrant de problèmes de croissance.

Si tout cela ne suffisait pas, il y a de forts indices que la pollution grave de l’eau résultant de l’absence de traitement des eaux usées qui se déversent dans la Méditerranée, va bientôt salir l’eau d’Ashkelon et d’autres lieux en Israël, ce qui pourrait causer une explosion de maladies à Gaza et en Israël.

« Dès qu’il y a une coupure de courant à Gaza, le système d’assainissement s’arrête », a averti jeudi Yossi Inbar, l’ancien directeur général du ministère israélien de la protection de l’environnement, « et les eaux usées qui s’écoulent dans la mer se déplaceront vers le nord du fait que le sens du courant va du sud vers le nord ».

« Au-delà du fait que l’eau va être polluée et que nous ne pourrons plus nager, il est aussi probable que l’usine de désalinisation (de la région d’Ashkelon) proche de la frontière soit arrêtée », a déclaré Inbar à la radio de l’armée, argumentant contre la coupure de coutant. « Il peut aussi y avoir une pollution de l’eau souterraine, une accumulation d’ordures dans les rues ou des « lacs » d’un genre ou d’un autre, susceptibles de créer des dangers liés aux moustiques et autres nuisances, et donc une explosion de maladies.

La frontière entre Gaza et Israël est virtuelle, elle n’a pas de sens s’agissant de la mer, a poursuivi Inbar, et la pollution pourrait atteindre Ashkelon, puis les plages des environs d’Ashdod très rapidement. Il a noté que la coupure de courant qui était déjà responsable de la privation d’eau au robinet pour les Gazaouis pourrait affecter l’adduction d’eau en Israël également. « Au-delà de la souffrance des habitants de la bande de Gaza, nous aurons aussi les maladies et la puanteur ».

« Les poissons dans le Nil mourront », lit-on dans l’Exode à propos de la première plaie, « et le fleuve sentira mauvais et les Égyptiens ne pourront plus boire son eau ».

En Israël, les gens commencent à agir contre la décision du gouvernement. La semaine dernière, Gisha, une ONG qui se concentre sur Gaza, a publié une lettre au procureur général Avishaï Mandelbit, lui demandant d’intervenir auprès du cabinet pour qu’il revienne sur la décision de couper le courant.

La lettre est co signée par tout un éventail de groupes de défense des droits des êtres humains : Adalah, HaMoked : le Centre pour la Défense des Individus, l’Association pour les Droits Civils en Israël, Médecins pour les Droits Humains-Israël, Zazim, Bimkom, Yesh Din, Amnesty International Israël, B’Tselem, Breaking the Silence, Haqel, Akevot, Ir Amim, Peace Now, et les Rabbins pour les Droits Humains.

Lundi, sur la plage d’Ashkelon, des dizaines de militants israéliens, dont des habitants de zones contiguës de la bande de Gaza, ont lancé des lanternes de papier dans le ciel pour montrer leur solidarité avec les Gazaouis souffrant des coupures.

Mardi, l’organisation des Femmes en campagne pour la Paix a déclaré à propos de Gaza : « cette cocotte minute de millions de gens en situation catastrophique, pauvreté, et maintenant sans électricité, va exploser. Nos cœurs sont avec les mères, les enfants, les âgés et les jeunes – avec les gens qui veulent vivre ».

Quant au gouvernement de Netanyahou, il peut continuer à blâmer l’AP pour cela. Ou il peut blâmer le Hamas. Mais nous ne serons pas pardonnés d’avoir fait ça. Et nous ne devrions pas l’être.

Nous ne devrions pas non plus nous pardonner nous-mêmes. Nous avons infligé à Gaza la plaie des ténèbres.

C’est une punition qui vise de très grands nombres de gens qui n’ont commis aucun crime. C’est un acte de terrorisme.

Traduction : SF pour l’Agence Media Palestine

Source : Haaretz

Bradley Burston

Auteur pour le quotidien israélien Haaretz.

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