Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La politique de la Troïka en Grèce : Voler le peuple grec et donner l’argent aux banques privées, à la BCE, au FMI et aux États dominant la zone euro

Le 20 août 2018, le gouvernement grec d’Alexis Tsipras, le FMI et les dirigeants européens célèbrent la fin du 3e mémorandum. À cette occasion, le message qui est distillé par les grands médias et les gouvernants [1] : la Grèce retrouve sa liberté, l’économie reprend, le chômage baisse, l’Europe a prêté 300 milliards à la Grèce et les Grecs vont devoir commencer à rembourser cette dette en 2022 ou en 2032…

Tiré du site du CADTM.

Les principales affirmations sont totalement fausses car la Grèce reste bien sous tutelle des créanciers en général, elle doit, selon les accords que le gouvernement d’Alexis Tsipras a signés, impérativement dégager un surplus budgétaire primaire de 3,5% qui va la contraindre à poursuivre des politiques brutales de réduction de dépenses publiques dans le domaine social et dans l’investissement. Contrairement au message dominant qui laisse entendre ou affirme carrément que la Grèce ne commencera à rembourser la dette que dans le futur, il faut dire clairement que la Grèce rembourse en permanence des montants considérables à la BCE, au FMI, aux créanciers privés, ce qui l’empêche de répondre aux besoins de sa population.

Le silence complice qui pèse sur la situation de la majorité du peuple grec est scandaleux : des études très sérieuses indiquent que le taux de mortalité infantile a fortement augmenté depuis 2010, de même le taux de mortalité chez les personnes âgées (voir cet article (https://dental.washington.edu/study-shows-how-austerity-devastated-greeces-health/). Voir aussi « Grèce : Le démantèlement méthodique et tragique des institutions de santé publique » (http://www.cadtm.org/Grece-Le-demantelement-methodique)). Le taux de suicides a été multiplié par trois.

En réalité, le bilan est littéralement dramatique pour le peuple grec en terme de dégradation de ses conditions de vie et d’atteinte à ses droits civils et politiques.

Si on se situe du point de vue de la Grèce en tant qu’État, il faut bien constater que les gouvernements qui se sont succédés depuis 2010 ont abandonné aux créanciers la conduite de la politique du pays. La Grèce est devenue un protectorat des puissances dominantes de la zone euro qui s’y conduisent comme en pays conquis.

C’est aussi un fiasco économique flagrant, du moins si on prend en compte les objectifs officiels des trois mémorandums qui ont été imposés au peuple grec depuis 2010.

Enfin, c’est également un échec pour une grande partie de la gauche internationale qui avait mis beaucoup d’espoir dans la possibilité de voir réussir un gouvernement de gauche qui s’était engagé à sortir son pays de l’austérité et de la soumission à la loi du capital.

Dans cet article, sont passés en revue quelques moments clés de la période mémorandaire et de celle qui l’a précédée.

2005-2008 : Très forte augmentation des crédits des banques étrangères au secteur privé grec

À partir de 2005, les banques françaises, allemandes, hollandaises, belges, italiennes, autrichiennes, britanniques, qui sont identifiées dans ce texte comme les banques du Centre (Centre par opposition à la Périphérie dont font partie la Grèce, le Portugal, l’Irlande, Chypre, l’Espagne, la Slovénie et d’autres pays d’Europe centrale et des Balkans), ont augmenté très fortement leurs crédits au secteur privé grec. Entre mars 2005 et septembre 2009, les prêts des banques étrangères au secteur privé grec sont multipliés environ par 4. Entre 2002 et 2009, les emprunts des banques grecques aux banques étrangères ont été multipliés par 6,5. Dans le même temps, les prêts des banques étrangères au gouvernement grec restent stables [2].

Qui sont ces banques d’Europe occidentale qui prêtaient massivement au secteur privé grec ? Principalement Hypo Real Estate (All.) [3], BNP Paribas (Fr.), la Société Générale (Fr.), le Crédit Agricole (Fr.), BPCE (Fr.), Commerzbank (All.) [4], Deutsche Bank (All.), Royal Bank of Scotland (RU) [5], ING (P-B), RaboBank (P-B), Intesa SanPaolo (Italie), Unicredit (Italie), Dexia (Belgique) [6], KBC (Belg.), KA Finanz (Autriche), Erste Bank (Autriche)…

Varoufakis donne une explication simple et plausible de l’augmentation énorme des prêts des banques françaises, allemandes, et autres banques du Centre à l’égard des emprunteurs privés de la Grèce et d’autres pays de la Périphérie dans la zone euro

Dans un livre publié en 2016, Yanis Varoufakis décrit les motivations des banques privées allemandes, françaises, etc. qui ont prêté massivement au sein de la zone euro aux pays de la périphérie européenne avec le soutien de leur gouvernement. En voici un large extrait :

« Quand les marchés ont été convaincus que personne ne quitterait jamais la zone euro, les banquiers allemands et français se sont mis à regarder un emprunteur irlandais ou grec comme l’équivalent d’un client allemand de même solvabilité. C’était logique. Si les emprunteurs portugais, autrichiens et maltais étaient tous payés en euros, pourquoi les traiter différemment ? Et si le risque qu’il y avait à prêter à tel individu, entreprise ou État particulier ne comptait pas, puisque les prêts, aussitôt après leur signature, seraient éparpillés à travers l’ensemble de l’univers connu, pourquoi ne pas traiter de la même façon les débiteurs en perspective dans toute la zone euro ?

Puisque les Grecs et les Italiens gagnaient à présent de l’argent dans une devise qui ne pourrait jamais plus être dévaluée face à la monnaie allemande, les banques allemandes et françaises ont cru qu’il était aussi avantageux de prêter dans les pays méditerranéens qu’aux Pays-Bas ou en Allemagne.

En fait, une fois l’euro inventé, il était plus lucratif de prêter aux particuliers, aux entreprises et aux banques des États-membres déficitaires qu’à des clients allemands ou autrichiens. Pourquoi ? Parce qu’en Grèce, en Espagne, en Italie du Sud, l’endettement privé était extrêmement faible. Certes, les gens étaient en général plus pauvres qu’en Europe du Nord, habitaient des logements plus modestes, conduisaient des voitures plus anciennes, et ainsi de suite, mais leur logement était à eux, ils n’avaient pas d’emprunt en cours sur leur véhicule et ils vouaient souvent à la dette l’aversion profonde qu’engendre le souvenir encore frais de la pauvreté. Les banquiers adorent les emprunteurs qui ont peu de dettes et un petit nantissement – une ferme, ou un appartement à Naples, à Athènes ou en Andalousie. » [7]

Panique bancaire internationale en 2008, grandes difficultés des banques privées grecques et premier sauvetage bancaire aux frais du peuple grec

À partir de septembre 2008, suite à la nouvelle phase de la crise bancaire internationale provoquée par la faillite de la banque Lehman Brothers aux États-Unis, les banques privées internationales cessent quasiment de se prêter de l’argent. Les banques grecques qui empruntaient massivement auprès d’une quinzaine de banques du Centre se retrouvent au bord de la faillite car elles ne sont pas en mesure de rembourser les banques étrangères. En effet, les banques empruntent pour pouvoir rembourser (elles ne sont pas les seules à faire cela, les États le font également pour rembourser leur dette publique).

À partir d’octobre 2008, dans un climat de panique bancaire aux États-Unis et en Europe, les banques grecques qui voulaient emprunter ont dû verser des primes de risque très élevées (les taux à l’égard des banques grecques ont augmenté de 500 points de base en 2008) aux sociétés financières privées étrangères (parmi celles-ci, il n’y a pas que des banques, il y a des Money Market Funds, des fonds d’investissement…). Le cours des actions des banques grecques s’est effondré : fin 2008 les actions bancaires grecques avaient perdu 80 % par rapport à la valeur du début 2007. Fin 2008, le gouvernement grec est alors venu à la rescousse des banques grecques en mettant à leur disposition 20 milliards d’euros sous la forme d’apport de capital ou d’octroi de garanties.

Il est donc très clair que la crise grecque n’était pas une crise de dettes publiques mais bien une crise des dettes privées, et en particulier des banques privées.

En 2008-2009, la BCE vient à la rescousse des banques privées grecques et du reste de la zone euro

La BCE, qui a ouvert une ligne de crédit extraordinaire aux banques privées de la zone euro en difficulté, pallie pour l’essentiel le désengagement des banquiers des principaux pays de la zone euro et du Royaume-Uni auprès des banques grecques dont la survie désormais dépend de cette ligne de crédit.

En octobre 2009, la BCE laisse entendre qu’elle pourrait mettre fin à sa ligne de crédit extraordinaire. Cela crée la panique chez les banquiers grecs et leurs créanciers privés étrangers s’inquiètent.

À partir d’octobre 2009, les banques de France, d’Allemagne, du Benelux, du Royaume Uni, d’Italie et d’Autriche qui prêtaient encore au secteur privé en Grèce (banques, ménages et entreprises non financières) réduisent encore plus l’accès au crédit.

Le principal risque provenait de l’endettement du secteur privé grec et en particulier des banques

On constate qu’entre septembre 2009 et mars 2010, ce sont les prêts au secteur privé grec qui diminuent le plus.

C’est bien la preuve que les banques privées étrangères se méfiaient plus du secteur privé que du gouvernement et qu’elles ont cherché à se dégager plus vite du secteur privé que du secteur public. Elles ferment progressivement le robinet du crédit aux ménages et aux entreprises alors que jusque-là elles avaient cherché à leur prêter directement sans passer par l’intermédiaire des banques grecques.

Il est donc clair que les banques privées étrangères craignaient ce qui allait se passer du côté du secteur privé. Par contre, elles n’ont pas revendu en masse les titres publics grecs qu’elles détenaient.

Les banques privées étrangères n’ont commencé à se débarrasser massivement de leurs titres grecs qu’à partir de mai 2010, à l’annonce de la création de la Troïka et à l’issue de la négociation d’un accord de stand-by du FMI avec la Grèce (25 mars 2010). Elles avaient commencé à se méfier des dettes publiques grecques un peu auparavant car elles prévoyaient que l’État allait devoir sauver les banques grecques et faire face à l’éclatement de la bulle du crédit. Mais ce n’est qu’après l’adoption du mémorandum de mai 2010 qu’elles ont vendu en très grande quantité les titres publics grecs qu’elles détenaient.

Ce qui vient d’être expliqué est en contradiction TOTALE avec la version dominante, la version sans cesse répétée par le FMI, par les gouvernements, par la direction de la BCE et par la presse mainstream.

En résumé : Les prêts des banques étrangères à l’État grec commencent à diminuer très fortement après mars 2010, quand les banques se rendent compte que la dette publique grecque va fortement augmenter en raison du plan de sauvetage que la Troïka est en train de mettre en place. Ce plan, comme le rapport de la Commission pour la vérité sur la dette grecque l’a démontré (http://www.cadtm.org/Rapport-preliminaire-de-la ), avait pour but un sauvetage des banques privées étrangères et grecques, ce qui a entraîné une forte augmentation de la dette publique. Ce plan prévoyait explicitement des mesures d’austérité tellement dures que cela ne pouvait déboucher que sur une forte récession et une augmentation considérable du ratio dette publique/PIB.

“Le système bancaire pose un risque important »
Extrait d’un document secret du FMI du 25 mars 2010

L’interprétation de cet extrait d’un document secret du FMI datant du 25 mars 2010 à propos des banques privées grecques est rendu plus facile grâce à l’explication que je viens de donner.

« Le système bancaire pose un autre risque important. (…) les banques ont été mises sous pression pour trouver des financements, mises à l’écart des lignes de crédit interbancaires comme du financement en gros, et, récemment, ont perdu des dépôts. Les banques ont recours à la BCE pour rester à flot, mais ceci n’est pas une solution durable. De plus, le lent déclin économique qui nous attend va faire augmenter le nombre de crédits non recouvrables de manière significative, et il est possible, et même probable, que le gouvernement devra injecter du capital afin de stabiliser le système bancaire et de sauvegarder les dépôts. Ces sommes s’ajouteraient aux besoins de financement du gouvernement, qui sont déjà importants. »

(voir la dernière page des documents secrets – en anglais – du FMI publiés par le CADTM, il faut lire le document « Secret. Greece Key Issues. March 25, 2010 » p. 2)

Ce comportement du FMI correspond de manière parfaite à une prophétie auto-réalisatrice (« Self-defeating prophecy ») : c’est parce que le FMI et les autres composantes de la Troïka ont imposé avec la complicité du gouvernement grec de Papandréou une politique brutale d’austérité liée à un sauvetage des banquiers privés sur le dos du peuple que comme le prévoit le texte cité : « le lent déclin économique qui nous attend va faire augmenter le nombre de crédits non recouvrables de manière significative, et il est possible, et même probable, que le gouvernement devra injecter du capital afin de stabiliser le système bancaire et de sauvegarder les dépôts. Ces sommes s’ajouteraient aux besoins de financement du gouvernement, qui sont déjà importants ».

En guise de bilan de l’action du FMI, en paraphrasant l’extrait qui précède on peut constater le lent déclin économique qui a atteint la Grèce suite aux politiques imposées par le FMI et le reste de la Troïka. Ces politiques ont fait augmenter le nombre de crédits non recouvrables de manière significative dont le taux est passé de 6 % (1 crédit sur 16 était en défaut de paiement depuis 3 mois ou plus) au premier trimestre 2009 à 47 % en 2016-2017 (1 crédit sur 2 était en impayé depuis 3 mois ou plus) [8].

En conséquence des politiques imposées par la Troïka avec la complicité des différents gouvernements, plus de 50 milliards d’euros ont été injectés dans le capital des banques privées sans arriver à les assainir car, comme on vient de le voir, le pourcentage des crédits non recouvrables a littéralement explosé. Les sommes qui ont financé les politiques imposées par la Troïka ont produit une augmentation de la dette publique qui est passée d’environ 110 % du PIB en 2009 (126 % si on prend en compte les données qui ont été falsifiées, voir plus loin) à environ 180 % du PIB en 2018.

Les responsabilités de la BCE et des dirigeants européens dans la préparation de la crise grecque de 2010

Les dirigeants européens ont favorisé avec enthousiasme l’expansion des grandes banques privées européennes sans alerter sur les prises de risques énormes. Elles ont encouragé les banques à s’étendre hors de leur périmètre géographique habituel et à procéder à des acquisitions/fusions irréfléchies. Les autorités européennes se sont félicitées à maintes reprises des flux financiers importants qui allaient sous forme de crédits des pays dominants de la zone euro vers les pays de la périphérie. Or ces injections massives de crédit ont été à l’origine de bulles spéculatives, notamment dans l’immobilier comme cela a été le cas en Espagne et en Irlande à très grande échelle mais aussi en Grèce. Ces flux ont entraîné une crise du crédit privé qui a fini par éclater en Grèce, en Espagne, en Irlande, au Portugal et à Chypre. Une bulle qui est suspendue aujourd’hui au-dessus de la tête des Italiens comme une épée de Damoclès.

La crise grecque, il ne faut pas l’oublier, est l’expression d’une évolution plus générale qui a à voir avec la structure de la zone euro et les politiques menées dans le cadre des traités européens par les gouvernements des différents pays de cette zone monétaire, affectant les plus faibles d’entre eux qui se situent à sa périphérie comme la Grèce.

Notre propos ne se limite pas à critiquer les décisions politiques prises par les autorités européennes avec la complicité des autorités grecques après le déclenchement de la crise, car à nos yeux les causes structurelles de la crise grecque sont le produit des politiques menées dans le cadre de la construction européenne, de la mise en place de la zone euro et des traités s’y rapportant. Cela n’excuse en rien les capitalistes grecs et les gouvernements Grèce qui ont conduit leur pays dans cette galère mais cela exonère le peuple grec des responsabilités que les médias dominants et les dirigeants européens lui attribuent injustement.

Quels étaient les objectifs poursuivis par les dirigeants européens avec la mise en place des mémorandums ?

À partir de mai 2010, la dette est devenue un thème central en Grèce et dans le reste de la zone euro. Le premier programme de 110 milliards d’euros mis au point par la Troïka, qui s’est constituée pour son élaboration et son exécution, a brutalement provoqué l’augmentation de la dette publique grecque. Le même processus s’est produit en Irlande (2010), au Portugal (2011), à Chypre (2013) et en Espagne sous une forme particulière. Les programmes avaient cinq objectifs fondamentaux :

1. Permettre aux banques privées de recevoir un soutien public afin de ne pas payer la facture de l’éclatement de la bulle du crédit privé qu’elles avaient créée et éviter une nouvelle crise financière privée internationale de grande ampleur [9].

2. Donner aux nouveaux créanciers publics qui se sont substitués aux créanciers privés un pouvoir énorme de coercition sur les gouvernements et les institutions des pays périphériques afin d’imposer une politique faite d’austérité radicale, de dérèglementations (à l’encontre de toute une série de conquêtes sociales), de privatisations et de renforcement des pratiques autoritaires (voir le point 5).

3. Préserver le périmètre de la zone euro (cela signifie maintenir dans la zone euro la Grèce et les autres pays de la périphérie) qui constitue un outil puissant aux mains des grandes entreprises privées européennes et des économies qui dominent cette zone.

4. Faire de l’approfondissement des politiques néolibérales en Grèce en particulier, mais aussi dans les autres pays de la Périphérie, un exemple et un moyen de pression sur l’ensemble des populations européennes.

5. Renforcer à l’échelle européenne (tant sur le plan de l’UE que dans chaque État membre) les formes autoritaires de gouvernement sans recourir directement à de nouvelles expériences de type fasciste, nazi, franquiste, salazariste ou du régime des colonels grecs (1967-1974).

Ce dernier aspect est souvent insuffisamment pris en compte car l’accent est mis sur les aspects économiques et sociaux. La tendance autoritaire à l’intérieur de l’UE et de la zone euro est pourtant à la fois un enjeu central et un objectif poursuivi de manière délibérée par la Commission européenne et le grand capital. Cela touche le renforcement du pouvoir exécutif, le recours à des procédures expéditives de vote, la violation ou la limitation d’une série de droits, le non-respect des choix des électeurs, l’augmentation de la répression de la protestation sociale…

Revenons maintenant au déroulement de la crise grecque

Entre septembre 2009 et mars 2010, les prêts des banques étrangères aux banques grecques diminuent de plus de 50 %.

Les banques grecques ne s’en sortent que grâce aux liquidités mises à leur disposition par la banque centrale de Grèce dans le cadre de la politique de la BCE d’octroi massif de liquidités aux banques de l’ensemble de la zone euro (politique également suivie par la Réserve fédérale des États-Unis, la Banque d’Angleterre et la Banque centrale suisse).

Dans le graphique ci-dessous, on peut constater très clairement en suivant l’évolution de la ligne verte qu’à partir de septembre 2008, les banques grecques augmentent de manière significative le recours au financement que leur octroie la Banque centrale de Grèce dans le cadre de l’eurosystème avec l’accord de la BCE [10].

Graphique 1 – Évolution du financement des banques grecques par la banque centrale de Grèce (ligne verte) et de la détention par les banques grecques des titres publics grecs (2007-2010) en milliards € (ligne bleue)


Ligne bleue : Crédit des banques grecques au gouvernement.
Ligne verte : Crédit de la Banque centrale aux banques grecques
Source : Bank of Greece.

D’octobre 2009 à début mai 2010, de nombreux contacts ont lieu entre les autorités européennes, le FMI, les banquiers et le nouveau gouvernement du socialiste G. Papandréou qui a gagné les élections du 4 octobre 2009 avec 43 % des voix, un score très élevé. Il s’agissait de mettre au point un nouveau plan de sauvetage des banques grecques et de leurs créanciers. La Grèce n’avait pas assez de moyens financiers pour leur venir en aide. Contrairement à Papandréou qui a décidé de se mettre au service des banques privées responsables de la crise, il aurait fallu que le gouvernement grec refuse d’injecter à nouveau de l’argent public dans les banques et qu’il s’abstienne d’augmenter la dette publique pour cet objectif néfaste. Si Papandréou avait adopté une attitude conforme aux intérêts de la majorité des Grecs, on aurait évité le drame social et politique qui a suivi.

Un premier paquet de mesures d’austérité est mis en œuvre par le gouvernement grec en contradiction complète avec les engagements pris pendant la campagne électorale. En même temps, se prépare la création de la Troïka et est élaboré en secret le premier mémorandum qui a été rendu public en mai 2010 (voir les commentaires sur les documents secrets du FMI).

Dès 2010 une alternative était possible et nécessaire

Suite à sa victoire électorale éclatante de fin 2009 obtenue grâce à une campagne dénonçant les politiques néolibérales menées par Nouvelle Démocratie, le gouvernement de Papandréou aurait pu et aurait dû socialiser le secteur bancaire en organisant une faillite ordonnée des banques et en protégeant les déposants. Plusieurs exemples historiques attestent qu’une faillite était tout à fait compatible avec le redémarrage rapide des activités financières au service de la population. Il fallait s’inspirer de ce qui se faisait en Islande depuis 2008 [11] et de ce qui avait été réalisé en Suède et en Norvège dans les années 1990 [12].

Papandréou a préféré suivre l’exemple scandaleux et catastrophique du gouvernement irlandais qui a sauvé les banquiers en 2008 et allait en novembre 2010 devoir accepter un plan d’aide européen qui a eu des effets dramatiques pour le peuple irlandais. Il fallait aussi aller plus loin que l’Islande et la Suède en procédant à la socialisation complète et définitive du secteur financier, en faisant supporter les pertes de la résolution de la crise bancaire par les banques étrangères et par les actionnaires privés grecs et en poursuivant en justice les responsables du désastre bancaire. Une telle démarche aurait permis à la Grèce d’éviter la succession de mémorandums qui ont soumis le peuple grec à une crise humanitaire dramatique et à l’humiliation sans pour autant assainir véritablement le système bancaire grec.

Papandréou aurait dû également lancer un audit de la dette avec participation citoyenne afin de déterminer les responsables de l’augmentation de la dette publique et remettre en cause le paiement de la dette identifiée comme illégitime, illégale, insoutenable et/ou odieuse. C’est ce qu’un puissant mouvement citoyen avait commencé à réclamer à partir de la fin 2010 et début 2011.

Il aurait fallu mettre en œuvre un vaste programme de changements structurels, en matière fiscale notamment. Il aurait fallu prendre des mesures très concrètes pour réduire les dettes privées des ménages à faibles revenus et des petites entreprises où travaillaient une majorité des salariés.

La falsification des statistiques a aidé à justifier l’intervention de la Troïka

Rendu public au parlement grec en juin 2015, le rapport de la commission pour la vérité sur la dette grecque a démontré par A + B que Papandréou, les hauts dirigeants de l’institut grec des statistiques et les dirigeants européens avaient fabriqué une version fausse de la crise grecque afin d’en rendre responsable les dépenses publiques et cacher la vérité sur les vraies responsabilités : le comportement des banques privées étrangères et grecques (ces banques ont cherché à maximiser leurs profits en utilisant à fond les possibilités offerte par l’entrée de la Grèce dans la zone euro ). Comme l’écrit Le Monde avec le concours de l’AFP : « En 2009, la révélation par le premier ministre socialiste Georges Papandréou que le déficit public grec était en réalité de 12,7 % du produit intérieur brut (PIB), et pas de 6 %, comme l’affirmait son prédécesseur conservateur, avait précipité le pays dans la tourmente financière. » [13]

Les statistiques sur la dette publique et sur l’ampleur du déficit public ont été falsifiées de manière à justifier les mesures d’austérité qui ont suivi, la mise en place de la Troïka et la signature du premier mémorandum (voir le chapitre II, p. 17 du Rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque). D’ailleurs, le 9 juin 2018, la Cour suprême grecque a confirmé la condamnation d’Andréas Georgiou, président d’ELSTAT d’août 2010 à août 2015, à deux ans de prison avec sursis pour délit de manquement à ses obligations dans le cadre de ses fonctions de président d’Elstat, l’Agence des statistiques grecque [14].

Comme l’écrit Le Monde en collaboration avec l’AFP : « Cet ancien membre du Fonds monétaire international était soupçonné de s’être entendu avec Eurostat (l’office européen de statistiques, dépendant de la Commission) afin de grossir les chiffres du déficit et de la dette publique grecs pour l’année 2009. Le but supposé : faciliter la mise sous tutelle financière du pays, avec le déclenchement, en 2010, du premier plan d’aide internationale à la Grèce (…) » [15]

La responsabilité des dirigeants européens dans la mise en place de ces falsifications est attestée par les multiples pressions qu’ils ont exercé sur la justice grecque afin d’obtenir l’acquittement d’Andréas Georgiou. Comme le mentionne Le Monde déjà cité : « En 2016, Andréas Georgiou avait été publiquement défendu par Marianne Thyssen, commissaire européenne aux affaires sociales, qui a assuré que « les données sur la dette grecque pour la période de 2010 à 2015 ont été fiables et communiquées avec exactitude ». » Au cours des 3 dernières années, il y a eu des dizaines de déclarations de dirigeants européens et de hauts fonctionnaires à leur service visant à faire pression sur la magistrature grecque afin de classer l’affaire.

En fait, Andréas Georgiou a été directement le complice des dirigeants européens, de Papandréou, du FMI, des banquiers étrangers et de leurs homologues grecs. Il ne faut pas être un adepte de la théorie du complot pour constater que dans ce cas-ci, il y a bien eu un complot monté de façon machiavélique.

La crise réelle de la dette publique grecque commence en 2010

À partir de mars-avril 2010, les prêteurs privés étrangers (notamment les banques françaises, allemandes…) commencent à exiger du gouvernement grec des primes de risque de plus en plus élevées. En clair, les prêteurs privés étrangers ferment le robinet du crédit au gouvernement grec. Mais ce n’est qu’après mai 2010 que les banques privées étrangères commencent à chercher à revendre les titres grecs en leur possession et c’est à ce moment là que la BCE commence à acheter des titres. C’était une aubaine pour les banques de la zone euro, nous expliquerons pourquoi plus loin.

En mai 2010, la BCE a mis en place un programme appelé Securities Markets Program (SMP) (voir encadré sur le SMP). Via ce programme, qui a duré de mai 2010 à septembre 2012, elle a acheté sur le marché secondaire plus de 210 Mds d’euros de titres émis par l’Italie, l’Espagne, l’Irlande, le Portugal et la Grèce [16]. La BCE a acheté en tout pour 56,5 Mds d’euros de titres grecs aux banques privées de la zone euro entre mai 2010 et février 2012. Rien qu’au cours des huit premières semaines du lancement du programme SMP, la BCE a acheté pour environ 42 Mds d’euros, soit les ¾ de ses achats totaux de titres grecs qui se sont prolongés jusqu’en 2012 [17].

Qu’est-ce que le programme SMP ?

En mai 2010, la BCE a mis en place un programme appelé Securities Markets Program (SMP). Via ce programme, qui a duré de mai 2010 à septembre 2012, elle a acheté sur le marché secondaire plus de 210 Mds d’euros de titres émis par l’Italie, l’Espagne, l’Irlande, le Portugal et la Grèce (BCE (2010). Decision of the European Central Bank of 14 may 2010 establishing a SMP (ECB/2010/5). En ligne : https://goo.gl/tX9l4Y , consulté le 12 juin 2015.). La BCE a acheté 56,5 Mds d’euros de titres grecs. Voir aussi le rapport de la Commission, chapitre 3. La décision de la BCE du 14 mai 2010 créant le SMP indique que « le Conseil des Gouverneurs choisira la portée des interventions.

Le Conseil des Gouverneurs a pris note de la décision des gouvernements des États membres de la zone euro de prendre toutes les mesures pour atteindre leurs objectifs budgétaires de l’année et des années suivantes, conformément aux procédures de déficit excessif, et des engagements supplémentaires précis pris par certains gouvernements d’États membres de la zone euro d’accélérer la consolidation budgétaire et de garantir la soutenabilité de leurs finances publiques (...). Dans le cadre de la politique monétaire ordinaire, le programme d’achats de titres éligibles par les banques centrales de l’Eurosystème doit être mis en place conformément à cette décision » (BCE (2010). Decision of the European Central Bank of 14 may 2010 establishing a SMP (ECB/2010/5). En ligne : https://goo.gl/tX9l4Y, consulté le 12 juin 2015.)

Le 31 mai 2010, Jean-Claude Trichet, Président de la BCE, commentait ainsi la réponse de la BCE aux tensions récentes sur les marchés financiers : « Il est crucial que les gouvernements mettent en place de manière rigoureuse les mesures requises pour garantir la soutenabilité budgétaire. C’est dans le seul cadre de ces engagements que nous nous sommes embarqués dans un programme d’intervention sur les marchés de titres. (...). Le SMP est un programme non conventionnel, qui est lancé dans une situation de sévères tensions sur les marchés financiers. Je souhaite souligner qu’une application rigoureuse des programmes d’ajustement par les gouvernements est essentielle pour garantir un retour progressif au fonctionnement normal des marchés financiers » (BCE (2010). The ECB’s Response to the Recent Tensions in Financial Markets. Vienna. En ligne : https://www.ecb.europa.eu/press/key/date/2010/html/sp100531_2.en.html, consulté le 12 juin 2015.)

La BCE a dépensé 40 Mds d’euros afin d’acquérir des titres pour une valeur nominale estimée à 55 Mds d’euros, ainsi dans l’hypothèse où elle conserverait de tels titres jusqu’à maturité, elle empocherait, en sus des intérêts, l’entière différence entre le prix d’achat et le prix remboursé. Les taux d’intérêt élevés des obligations qu’elle a acquises ont permis à la BCE d’encaisser auprès de la Grèce des intérêts considérables. (Atkins R. (2012). ECB Moves to Help Fund Greece Bail-Out. Financial Times. En ligne : http://goo.gl/zKhZc4, consulté le 12 juin 2015).

Bien que l’endettement de la Grèce envers la BCE soit de moindre importance que celui de l’Italie ou de l’Espagne, la BCE perçoit de la Grèce plus d’intérêts que de ces deux pays. Pour l’année 2014, le gouvernement grec a payé 298 millions d’euros d’intérêts sur les titres détenus par la BCE, montant qui représente 40 % des 728 millions d’euros de revenus que la BCE a perçus auprès des cinq pays concernés par le SMP, et ce alors même que la dette grecque envers la BCE ne représente que 12 % du total (BCE (2015). Financial Statements of the ECB for 2014. En ligne : http://goo.gl/zKhZc4, consulté le 12 juin 2015.)

Les pouvoirs publics se substituent aux créanciers privés en socialisant leurs pertes

À partir de mai 2010, les prêteurs publics étrangers se substituent aux prêteurs privés étrangers, le mémorandum fournit les moyens aux pouvoirs publics grecs de rembourser les prêteurs privés, de renflouer les banques grecques et d’éviter qu’elles ne provoquent un nouvel épisode dans la crise bancaire internationale en cours depuis 2007. On peut difficilement imaginer qu’un défaut de paiement des banques privées grecques aurait pu provoquer une crise internationale majeure.

Néanmoins les banques françaises et allemandes étaient déjà tellement enlisées dans la crise ailleurs, qu’un incident en Grèce pouvait quand même aggraver la situation. Allez savoir. Ce qui est sûr, c’est que les banques françaises et allemandes ont mis la pression sur leur gouvernement afin que ceux-ci mettent en place la Troïka et un programme visant à protéger leurs intérêts (qui sont tout autant contraires aux intérêts de la population de la France et de l’Allemagne que de la Grèce, même si c’est le peuple grec qui en subit directement les conséquences).

Le mémorandum imposé à la Grèce en mai 2010 prévoyait l’octroi de 110 milliards € de nouveaux prêts.

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