Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Question nationale

La question nationale

Étant actuellement étudiant au collégial, je vous propose mon texte concernant l’état actuel de la société québécoise par rapport à la question nationale abordée sous un angle plus littéraire/philosophique qu’elle ne l’est dans les journaux ou essais.

Camus disait que la liberté et la vérité sont des maitresses exigeantes car elles ont peu d’amants. Le Québec, de son esprit obstiné, a toujours cherché à les conquérir ; tant de générations s’y sont abandonnées d’un élan d’amour et d’espérance. Et peut-être ont-elles réussi à l’honorer un certain temps, mais le désir de conquête s’est vu associé à la trahison. Malgré cela, le Québec n’est pas un piètre amant ; seulement, c’est une tâche bien ardue de renouer avec ce que l’on veut quand on se sent traitre.

Pourtant, on sait aujourd’hui que s’il est une douloureuse séparation dont le Québec fut affligé, ce n’est certainement pas celle que supposaient les fédéralistes, mais bien celle qu’il lui a causé les maux de ne pouvoir embrasser sa liberté.

Vexé, le Québec vécut donc, jusqu’à ce jour, à la hauteur de ses moyens : riche de son intelligence ; pauvre de son ressentiment. Il n’a mérité le titre d’aucune lâcheté ; l’honneur est resté à ses côtés, même s’il est vrai que la liberté manque. Mais ce même honneur prendra, avec un peu de son humiliation, cette place dans nos cœurs que la déception, voir le désespoir a trop longtemps occupé en despote. La lutte est toujours en cours et nous ne pouvons en prévoir la fin. Elle ne se limitera pas à la courte durée pendant laquelle nos politiciens se fardent de sagesse envers l’avenir, sous peine de devoir plonger les mains dans un présent bouillonnant d’enjeux qui restent à purger. On sait que l’avenir de notre culture, si on le pense plus loin qu’un moyen d’en tirer des dividendes, et de notre statut politique renvoie à l’amertume des expériences passées. Mais on ne leur échappe ni en consommant ni en comparant son butin au voisin d’à côté ; on ne sauve rien en perdant le courage d’être soi.

Revenons-en à la déception. Trop longtemps le Québec courut sur le chemin du contentement des désirs artificiellement suscités ; et en permanence, nous nous sommes fait les coupables de notre incompétence à ne pas être ce qu’ils auraient voulu qu’on soit, au point d’avoir amoindri notre intelligence au service de l’oubli. Et l’oubli de notre réel nous a procuré l’essoufflement collectif dû à l’atmosphère de nos possibilités cent fois raréfiée. Alors privé de notre amour envers la liberté qui suffisait à faire battre le cœur de la nation, trop occupé à chercher la respiration des belles époques de fierté, il ne reste que l’enthousiasme d’adhérer à l’oubli ; pleinement lucide de la fragilité de notre condition, on semble la confier à l’extase des chiffres ainsi qu’à une technique rendue folle plutôt qu’à la pensée. Selon Kundera, nous serions ivres de notre faiblesse ; notre chute, nous l’aurions voulue pour ensuite nous en défendre avec effroi. Néanmoins, dans l’effroi, une part de soi se révolte. Or là, tout semble être accepté.

On peut comprendre qu’un regard si lucide sur la misère de nos ainés par exemple et sur la laideur du monde nous rende la vue de notre horizon insupportable et qu’alors, tous nos joyaux deviennent d’une accablante lourdeur. Certes, l’Histoire assagit, mais d’un côté, nous sommes les condamnés innocents de ses fautes. À l’opposé, il est trop douloureux de s’imaginer un avenir dans lequel nous avons comme seule certitude le destin écrasant d’une crise climatique.

Mais ce sort, aussi écrasant soit-il, nous devons apprendre à le considérer par les yeux du présent ; car même si un misanthrope peut se justifier aujourd’hui, rien ne lui laisse le droit de consentir au fait que le Québec des générations suivantes sera un endroit où l’on meurt d’un air sale et où l’on est honteux d’appartenir à la langue française.

Je vous invite donc, en cette période de sécheresse idéologique, à écouter de vos coeurs ceux qui portent la voix de notre obstination au bonheur et à la liberté, car seulement ceux-là servent le Québec. Les autres ne l’ont jamais porté ; ils chantent depuis leur début dans le sens de l’Histoire. Leur liberté, au pouvoir, n’était qu’une chance de ne pas mentir ; or, il est clair que non seulement le mensonge a proliféré, mais aussi, ils ont failli à la justice. Et sans justice, la liberté n’est qu’un alibi pour imposer, sous prétexte de bonne volonté, les politiques malheureuses dont nous sommes accablés.

Mais pour cela, les Québécois-es n’ont jamais attendu : ils assument la tâche de la protéger depuis maintenant plus de quinze ans. Cette résilience populaire, les scélérats la comprennent bien. Regardez avec quels soins ils osent parler d’éducation. Les mêmes qui ont tourné le dos aux étudiants en 2012 se gargarisent maintenant de leurs fabulations pédagogiques.

J’en reviens à la liberté : je ne veux point parler de celle qui tente de juxtaposer les désirs de chacun dans un espace exempt de conscience commune. Notre liberté doit avant tout être un mouvement se déployant en chacun et où le refus des fausses évidences traversées par l’esprit de médiocrité, de haine et de désespoir brillera de notre goût à l’énergie et à la justice. À tous les mélancoliques qui acceptent ces boulets, qui se refusent d’accorder au Québec les vertus pour lesquelles il est honoré, il faut vous appuyer sur cette tension qu’est votre refus. Si rien n’a de sens, vous ne pouvez ignorer que votre refus en incarne un. Il ne reste alors qu’à vous mesurer pour réaliser à quel point ces yeux, tantôt désespérément lucides, sont désormais ce qui éclaire ce dont nous avons à défendre et seulement cela. Alors, cette liberté nouvelle devient la lutte de tous pour la souveraineté de l’unique terre sur laquelle notre solidarité dépasse de loin le principe pour y devenir notre vérité, où nous puissions être si libre et heureux que cette vérité agit en rébellion contre des forces politiques dont la seule science qui est la haine de la réflexion au profit du résultat n’a produit que du malheur à la chaîne.

Cette idée, chez certains n’est que le réflexe naturel d’une pensée humiliée. Chez d’autres, il s’agit d’un mouvement réfléchi depuis longtemps dans la solitude du cœur ; mais dans les deux cas, on y retrouve une exigence guidée par la volonté citoyenne de liberté, de justice et de bonheur. Et ce n’est pas se replier que de prendre le temps de discerner les beautés désintéressées de notre langue ainsi que de tendre la main à autre chose qu’à la guerre et au pétrole.

Apaisons les angoisses de nos corps libres ; cherchons dans l’automne approchant la chance d’en faire un printemps à la hauteur de nos ambitions ; et trouvons dans les feuilles mortes la beauté émouvante des fleurs printanières. Le temps d’imaginer le Québec libre tire à sa fin ; il est maintenant temps que ces beaux récits puissent devenir l’Histoire de nos enfants.
I.M.M

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