Édition du 20 février 2018

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Le blogue de Pierre Beaudet

La tête dans les nuages, les deux pieds sur terre

Les intellectuel-les, comme les artistes, ont souvent le défaut de la qualité. Il faut, pour produire des idées, ou des œuvres d’art, avoir une sorte de conviction qu’on est les « plus meilleurs » au monde. Ce n’est pas nécessairement par arrogance (mais cela peut l’être). La raison fondamentale, à mon avis, est que la production est un labeur très difficile. C’est un peu, toute proportion gardée, comme une sorte d’accouchement, avec pas mal d’angoisse. Même une fois que l’œuvre est là, on continue de stresser : est-ce que ça passe ? Est-ce que ça ne passe pas ? C’est alors une course à obstacle, où on doit s’attendre à tout, le pire étant l’indifférence. On a les nerfs, et le reste, égratignés pendant longtemps. Bref, j’aimerais que vous soyez compatissants avec les auteurs et artistes !

Une fois dit cela, cela ne veut pas dire que les producteurs doivent tomber dans l’excès. On a beau avoir des idées, on n’est pas obligés de penser qu’elles expriment la vérité absolue. On peut croire dans ce qu’on fait, mais avec une certaine modération. Et donc, on peut éviter des bifurcations de fonds et de forme qui dépassent la ligne rouge de l’effort intellectuel et du débat.

C’est à cela que je pensais en lisant l’essai d’Éric Martin, Un pays en commun (Éd. Écosociété). Éric est un auteur prolifique qui généralement enrichit les débats, pousse à la réflexion et c’est tant mieux comme cela.

J’ai aimé son essai, notamment la conclusion, courte, simple, claire, sans enfargements inutiles. L’État canadien, une création coloniale, porte dans son « code génétique » les fondements d’un pouvoir oligarchique, où une démocratie de façade permet une fausse alternance entre divers projets émanant des groupes dominants. Il faut briser cet État pour espérer remettre en place des institutions réellement démocratiques, donc républicaines. Il s’attaque au projet sans issue du PQ qui bloque l’avancement d’un projet d’émancipation sociale et nationale depuis fort longtemps. Il insiste sur l’importance de l’internationalisme, et d’une relation de peuple à peuple avec les autochtones. La référence à Jean Jaurès me semble un peu problématique puisque celui-ci faisait l’apologie du colonialisme français, « civilisateur » disait-il, mais c’est un détail. Il critique ceux qui cherchent un illusoire « ailleurs » où on pourrait construire des communes imaginaires à l’abri de l’État et de la domination. C’est bien dit.

Ça devient plus compliqué quand Martin pose les fondements de sa pensée politique sous l’influence de penseurs québécois des années 1960, tels Hubert Aquin, Fernand Dumont, Pierre Vadeboncoeur et quelques autres. Il y a eu, dit Martin, une période « héroïque » du Québec où la lutte était pensée comme anticoloniale, entre autre pour briser la domination causant dépressions, masochismes, auto-évaluation, manque de vigueur, ce qu’Aquin appelait la « fatigue culturelle du Québec ». C’est un peu comme si toutes les luttes des années 1960 et encore plus, des années subséquentes, avaient été presqu’inutiles, ne posant pas au centre la perspective anticoloniale. En réalité, cela ne s’est pas passé comme cela. Ce sont les intellectuels comme Aquin qui étaient « fatigués » et « déprimés » (sa fin tragique en était l’illustration). Le peuple par contre, et ses organisations au premier niveau, n’étaient ni fatiguées ni déprimées. Sans nécessairement avoir un « grand projet », il a lutté et même, devrait-on dire, il a parfois gagné. C’est excessif de rejeter ces innombrables « petites » batailles qui n’étaient jamais si « petites » que cela et qui ont permis au peuple de sortir de la misère d’avant la révolution tranquille et de réaffirmer sa dignité. Aquin avait tort.

Martin tire de ces références des lignes pensée qui me semblent contestables. Ce qu’il appelle l’ « institutionnalisation » des luttes lui semble central. Sans construire de nouvelles « institutions », on n’aboutit à rien, ce qui lui permet de dire que le printemps de 2012 s’est épuisé sans réussir à imposer des changements palpables. Il explique en partie cet échec par une sorte d’anti-institutionnalisme propre à la « gauche post moderne ». D’abord, c’est une conclusion qui m’apparaît fort prématurée. Toute étude sérieuse des processus de transformation indique bien que les changements opèrent dans le « temps long », sur plusieurs générations. Les « victoires » qui sont toujours temporaires sont assises sur une lente accumulation où effectivement, les peuples, peu à peu, avancent, non pas sur une ligne droite, et s’approprient d’eux-mêmes. Le « grand soir », le « jour J », la grande rupture, sont toujours à localiser dans ces processus moléculaires, qui changent les rapports de forces. Les intellectuels, au lieu de se dire « fatigués », doivent rester humbles et patients.

Par ailleurs, l’institutionnalisation ne peut être réduite à l’idée fort hégélienne de l’État. La transformation ne commence pas avec un « nouvel » État, elle commence de manière souvent invisible dans les lieux où se retrouvent le peuple, dans les institutions de premier niveau dont la famille et l’éducation. Lors de la grève étudiante et des mobilisations du Carré rouge, des dizaines de milliers de personnes ont acquis l’expérience, on peut dire le « goût », de l’auto-organisation.

Juste pour être plus clair, je ne pense pas que les constitutions sont nécessairement inutiles. Je ne pense pas qu’on peut abolir l’État par décret. Les constitutions peuvent ouvrir des passerelles entre des revendications éparpillées et un projet de société plus large. L’État peut effectuer des médiations nécessaires entre les divers groupes qui composent la société, mais sans imposer une seule logique tout le temps pour tout le monde. Mais l’État n’est pas le point nodal de la transformation. Celui-ci, c’est la révolte et la lutte concrète, de masse, dans laquelle le peuple se découvre et découvre son adversaire. Par ailleurs, ces luttes peuvent également échouer, se retourner contre ses propres enfants. Ce n’est pas donné une fois pour toute. Les intellectuels qui se respectent sont ceux qui accompagnent ces luttes, pas par pas.

Autre point de fixation, si on s’entend sur le fait que l’émancipation nationale et l’émancipation sociale sont comme les lèvres et la langue, on devrait éviter de faire des considérations essentialistes et absolutistes. Les peuples autochtones, qui méritent beaucoup de considération de la part de Martin, ne pensaient pas dans ces termes d’État et de nation qui leur ont été imposés par le dispositif colonial (voir à ce sujet l’excellent étude de Dalie Giroux, « Nationalisme et souveraineté dans les luttes autochtones, NCS no. 18). Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas d’identité ni de projet. Cela ne leur venait pas à l’idée que les uns et les autres groupements humains qui parcouraient le territoire devaient nécessairement avoir des « frontières » physiques, culturelles ou linguistiques. Les processus de métissage étaient dominants, ce qui n’excluait pas non plus les conflictualités.

Est-ce seulement de l’histoire ancienne ? Franchement je ne le crois pas. Les frontières entre les peuples sont moins étanches qu’il ne paraît, si ce n’est que par l’incontournable processus de métissage, qui n’a pas commencé, contrairement à une idée simpliste, avec la « mondialisation ». Les nations que l’on connaît aujourd’hui ne l’étaient souvent pas, il y a quelques décennies. Elles ne le seront probablement pas les mêmes dans 2 ou 3 ou 4 générations. Ce qui veut dire que l’émancipation nationale ne peut être réduite à la constitution d’un « État-nation ». En clair, ce n’est pas l’indépendance du Québec qui, en soi, ouvre les portes d’un avenir différent.

Il se pourrait très bien, et l’histoire contemporaine fourmille d’exemples à ce niveau, que la création d’un nouvel État-nation tombe dans les mêmes pièges tendus par les dominants, par le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme. Ici au Québec, on ne peut pas dire, après les épisodes sombres du nationalisme duplessiste et plus près de nous, après les dérives réactionnaires, identitaristes et procapitalistes du PQ, que ce projet de dévoiement est impensable. Imaginez-vous deux minutes avec le « président » Lucien Bouchard et le king-pin PKP. Après quelques moments d’hésitation, la bourgeoisie et l’État canadien finiraient pas s’entendre avec ceux-là.

Ce n’est pas cela qui est arrivé, et s’il n’en tient qu’à nous, cela n’est pas ce qui va se passer non plus.

L’indépendance dans une perspective progressiste alors, c’est le moyen qui semble actuellement le plus réaliste pour affaiblir le dispositif du pouvoir et créer au sein du peuple un puissant projet contre-hégémonique. C’est le chemin le plus évident pour affaiblir l’État canadien, qui est le seul État sur cette terre en passant (les provinces étant des « administrations »). On y va pour cela, en sachant que la bataille sera rude, pas seulement contre les adversaires externes du Québec.

C’est à cela que Marx pensait quand il appelait à soutenir la lutte de libération nationale en Irlande. Optimiste comme toujours, il estimait que celle-ci allait frapper l’Empire au cœur et permettre aux classes laborieuses, anglaises comme irlandaises, de briser le pouvoir asservissant construit sur la division.

Je suis d’accord avec Éric sur un point important. Soyons révolutionnaires donc réalistes. Apprenons l’art de la politique, des alliances. N’ayons pas peur des « détours ». Ne nous enfermons pas dans des définitions fermées, pensons à une démarche dialectique capable de confronter les dominations complexes agissant à travers la société. Il n’y a pas de raccourci.

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