Édition du 23 mai 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

Laisser les enfants être

Depuis bon nombre d’années, on entend dire que les garçons ne sont pas bien à l’école et qu’elle n’est pas faite pour eux. Que ce lieu de reproduction des règles sociales ne serait pas approprié à leur nature et qu’on n’y tient pas compte de leurs tendances à se « colletailler », chamailler, aux jeux plus physiques.

À cet égard, l’argument souvent invoqué est qu’il faut « laisser les garçons être des garçons ». J’ai beaucoup de mal avec cette expression. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Est-ce à dire qu’on ne laissera pas faire le garçon qui a envie de faire comme une fille ? Est-ce à dire qu’on ne laissera pas faire la fille qui a envie de faire comme un garçon ?

Je me rappelle un film de la fin des années 70 qui parlait de cette différence entre les garçons et filles et dans lequel un couple racontait qu’il était évident que les deux sexes n’avaient pas le même comportement étant enfants. Leur fille aimait beaucoup les poupées qu’on lui donnait alors que le garçon, « lui, c’est sûr, on l’a laissé être un garçon » et s’amuser avec des camions. On entend dans cet énoncé, qu’on n’a surtout pas donné la chance à la fille de faire comme son frère.

Dans le même film, une « spécialiste » expliquait que les filles et garçons ne faisaient pas les mêmes bruits dans leurs jeux, les garçons aimant imiter le bruit des camions et des autos. Je me rappelle pourtant que, tout petit, ma petite voisine était tout aussi bonne que n’importe qui pour imiter le bruit de mes autos et que j’étais aussi habile qu’elle à donner le biberon à ses poupées.

La semaine dernière, c’est un « spécialiste » d’aujourd’hui qui déclarait haut et fort que si l’on prend 1000 garçons de cinq ans, ils auront à peu près le même comportement plus physique et l’on « s’entend qu’à cet âge-là, la culture n’a eu aucune influence sur leur développement ».

J’ai sursauté. La culture n’a pas joué à cinq ans ? Mais d’où il sort, celui-là ? La génétique joue son rôle au moment de la rencontre des gamètes. Après, l’environnement prend le relais et influence l’expression de ces gènes dans des proportions variables liées à la force des dits gènes et au degré d’impact des dits événements et facteurs environnementaux.

Revient à ma mémoire cette anecdote arrivée il y a plus de 30 ans. J’étais chez mon père à une réunion familiale. Ma petite nièce de quatre ou cinq ans prend sa Barbie et me donne son Ken pour que nous jouions ensemble. Son personnage s’appelait Fleur de soleil et le mien Jean-Jacques. Elle lui demande : « Veux-tu être mon ami ? » « Bien sûr, répond le mien. » Elle demande ensuite : « Est-ce que tu es un prince ? » Mon personnage répond : « Non, je suis un ouvrier. » Fleur de soleil ajoute : « Ah, non, tu ne pourras pas être mon ami parce que, moi, je suis une princesse et je fréquente seulement des princes. » Et Jean-Jacques l’envoie paître sur les roses en des termes peu chevaleresques et lui dit qu’elle peut bien sécher toute seule.

Mon père et les autres personnes présentes se mettent à me sermonner sur le fait qu’on n’apprend pas aux enfants de pareils termes. Pourtant, la Fleur de soleil, elle, se ravise et dit : « C’est vrai, on peut être ami si on veut. C’est pas nécessaire d’être prince. » L’enfant avait compris la leçon beaucoup plus rapidement que les adultes, la culture étant moins bien imprégnée, mais ayant déjà fait une bonne partie de son œuvre.

Et j’ai donc dû expliquer aux adultes que, d’abord, ma nièce avait déjà entendu ces mots vulgaires en des occasions inopportunes. Que, parfois, il vaut mieux dire rapidement ces choses déplaisantes pour remettre les gens malséants à leur place et qu’il ne fallait jamais laisser passer le mépris de classe. C’est dans ces moments-là qu’il faut les utiliser, jamais pour faire du mal, mais pour défendre des principes.

Qu’ensuite, j’étais déçu de la réaction de mon père qui nous avait pourtant appris qu’une prostituée avait autant de chances sinon plus qu’un curé d’aller au paradis (il était croyant) et que, si on était pauvres, il y en avait de plus pauvres que nous et qu’il ne fallait jamais taper sur la tête des plus pauvres, mais plutôt se tenir debout ensemble parce que les pauvres ne sont pas plus bêtes que les riches, juste moins chanceux.

Tout ça pour dire que ce n’était certainement pas dans sa nature que ma petite nièce, fille d’agriculteur et petite-fille d’ouvrier, avait pris l’idée qu’il fallait traiter les ouvriers de haut. Elle avait vu et entendu ça à la télé ou dans quelque conte de fées. Le mépris de classe n’est pas génétique même s’il est souvent héréditaire.

Alors, moi je veux bien qu’on se préoccupe de la réussite scolaire des garçons et de leur bien-être à l’école, mais j’aimerais qu’on le fasse avec de bons arguments. Pour l’instant, ce qu’on me soumet a toutes les caractéristiques de préjugés que l’on prétend naturaliser.

LAGACÉ, Francis

Francis Lagacé

LAGACÉ Francis
8200, rue Hochelaga App. 5
Montréal H1L 2L1
Répondeur ou télécopieur : (514) 723-0415
francis.lagace@gmail.com.
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