Édition du 11 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Le Nicaragua et le Venezuela en passant par la Commune de Paris

La classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte.
Karl Marx – La Guerre Civile en France

En Amérique latine, le virage à gauche des années 2000 semble provisoirement terminé. La droite est revenue aux affaires au Brésil, en Argentine, au Chili, en Équateur, au Paraguay, etc … Dans ce paysage de désolation, outre Cuba, ne subsistent que peu de pays issus de la gauche progressiste.

Mais peut-on dire que la politique menée actuellement par les gouvernements de Maduro ou d’Ortega soit dans la continuité des objectifs de transformation sociale du départ ? Quand on regarde de près la situation actuelle au Nicaragua et au Venezuela, la réponse est non.

Les « progressismes » nicaraguayen et vénézuélien en échec

L’euphorie de la victoire sandiniste en 1979, comme celle de Chávez en1998 portaient l’espoir d’un changement social, économique et politique radical. Et dans ce cadre, ces deux régimes ont traversé des crises politiques avec succès grâce à la mobilisation populaire.

Dans le cas du Nicaragua, la guerre menée par les USA pour mettre à terre le régime sandiniste a été d’une violence rare : assassinats, minage des ports, blocus, destructions en tout genre. Mais rien n’y a fait car le peuple nicaraguayen savait ce qu’il défendait comme acquis sociaux et démocratiques. L’alphabétisation, la santé gratuite, la facilitation de l’accès aux logements, la participation des travailleurs dans la gestion des grosses entreprises : autant de mesures sociales prises par les sandinistes que le peuple a défendu.

Au Venezuela, le coup d’État réussi de la droite en 2002 a été balayé en trois jours par la mobilisation populaire. Au sortir des années néolibérales qui avaient ruiné la population et provoqué des émeutes de la faim, avec Chávez c’est l’extension des droits sociaux, la lutte contre la corruption et les premières mesures sociales (les « 49 mesures » de 2001). C’est cette politique qui a poussé le peuple vénézuélien à soutenir le gouvernement chaviste identifié comme le leur. Après l’échec du coup d’État, Chávez a donné un virage à gauche avec la généralisation, déjà amorcée, des missions sociales, prioritairement orientées vers les quartiers populaires.

Mais dans ces deux pays, quelques années après leur accession au pouvoir, aussi bien les sandinistes que les chavistes ont été confrontés à un problème, celui de la corruption. En définitive, elle ne faisait que révéler la cristallisation d’une couche sociale issue des rangs du chavisme et du sandinisme, au sein de l’appareil d’état et des entreprises publiques, voire privées. Au Venezuela, elle s’appelle la bolibourgeoisie. Au Nicaragua, elle n’a pas de nom mais est associée au scandale de la piñata, nom de la corruption généralisée qui a touché tout l’appareil sandiniste. Au Venezuela, la coexistence entre la bolibourgeoisie et le courant de gauche a duré jusqu’aux années Maduro. Au Nicaragua, les sandinistes qui n’avaient pas renié leurs idéaux ont rapidement quitté le FSLN – en 2006, il ne restait que 3 commandants de la révolution sur les 9 qui dirigeaient le FSLN en 1979 - parti qui s’est transformé en machine électorale de soutien à la famille Ortega.

Ces couches politiques issues des victoires sandiniste et chaviste se sont cristallisées grâce à la gestion des institutions étatiques et à celle des entreprises publiques. La centralisation et la concentration du pouvoir, via la direction des entreprises, la place donnée aux militaires de haut rang dans la gestion des affaires, et la participation à l’appareil d’État et à sa gestion, tout cela procure des privilèges de situation. Avec le temps, ces avantages modifient radicalement le comportement collectif et individuel de ces dirigeants. Pour paraphraser Marx, l’existence sociale détermine la conscience, et il est plus facile d’abandonner ses idéaux que ses avantages matériels.

Ce groupe social, véritable fraction nouvelle de la bourgeoisie, abandonne progressivement les objectifs de transformation sociale du départ pour y substituer des mesures économiques plus en conformité avec ses propres intérêts matériels.

Au Venezuela, après l’élan des missions de 2002/2003, le gouvernement ralentit les réformes et fait du surplace après la défaite au référendum de 2007. Et depuis l’élection de Maduro se sont succédées des lois favorables aux multinationales ainsi qu’aux entreprises dirigées par les hommes du pouvoir. Pour en arriver à la loi sur la création de zones économiques spéciales, qui supprime les droits sociaux et environnementaux dans les territoires concernés, et à celle sur la protection des investissements étrangers, que l’écrivain chaviste Luis Britto Garcia considère comme l’œuvre du lobby néolibéral au sein du gouvernement.

Au Nicaragua, l’hypercentralisation du pouvoir aux mains de la direction du FSLN, d’inspiration militaire, sans contre-pouvoir ni organe de contrôle, dans le cadre d’une guerre sans merci menée sur son propre sol par les USA a accéléré le processus de dégénérescence. Le passage du FSLN dans l’opposition après sa défaite en 1990 a été vécu comme un sauve-qui-peut général, où les cadres du parti et de l’État se sont appropriés des entreprises publiques et toutes sortes de biens matériels. Mais pour conserver ces biens frauduleusement acquis, le FSLN a signé un pacte avec la droite. Le gouvernement de droite promet l’immunité tandis que le FSLN s’engage à faire respecter la paix sociale. Rapidement la droite au pouvoir fait passer toute une série de lois néolibérales. La population réagit en remettant le FSLN au pouvoir en 2006. Mais ce parti, critiqué et abandonné par la plupart de ses dirigeants historiques et par de nombreux militants, devenu l’ombre de lui-même, s’est transformé en machine électorale pour le compte d’Ortega.

Pour se maintenir au pouvoir, Ortega comme Maduro vont utiliser tous les stratagèmes possibles, avec l’appui de l’appareil d’État. Cela passe par l’inéligibilité d’opposants, la réforme de la loi électorale, les pressions pour aller « bien » voter. Le tout dans un contexte de crise économique sévère qui provoque des mobilisations sociales contre ces deux régimes.

Bien loin de l’espoir suscité tant par la victoire de la révolution sandiniste en 1979, que par celle de Chávez en 1998, les deux pouvoirs qui en sont issus ont créé un monstre : une nouvelle bourgeoisie, née au cœur de l’État, qui veut s’accaparer les richesses et entre en concurrence avec la « bourgeoisie historique » pour le partage de la plus-value. Dans les deux cas, cette couche sociale mène une politique schizophrène avec un discours radical, destiné à sa base sociale populaire qui l’a mise au pouvoir, à l’opposé de sa pratique réelle.

Pourquoi un tel retournement de situation ?

En Europe, quand la gauche retourne dans l’opposition, les médias parlent « d’usure du pouvoir ». Curieusement, elle ne touche que la gauche, vu les périodes très limitées où elle accède aux affaires. Cela tient à un mariage impossible : il ne peut y avoir de politique de gauche de transformation sociale, sans remise en cause de l’ensemble des règles économiques, politiques et sociales. L’entre-deux oblige à choisir et il est impossible de mettre en pratique un programme émancipateur si elle conserve les institutions et les structures qui l’interdisent. Elle doit rapidement choisir et le choix se résume à s’adapter, à profiter des avantages acquis pour ceux qui ont le privilège d’accéder aux cabinets ministériels.

Il y a deux obstacles qui mènent la gauche de transformation sociale à la perdition.

Le premier ce sont les choix économiques. Il ne peut pas y avoir deux gagnants : la bourgeoisie et les classes populaires. La première a besoin de ponctionner les seconds pour conserver ses privilèges. La deuxième a besoin de résister et de lutter contre la voracité de la première pour survivre. Or, le « réalisme » économique consiste d’abord à faire quelques concessions « de gauche » à l’électorat, puis à effectuer un virage à droite et exiger des au nom d’un soi-disant avenir radieux à venir.

Le deuxième est de négliger le rôle de l’État. Contrairement à une idée reçue, l’état « démocratique » est avant tout une arme de domination qui veille à la reproduction de celle-ci. Elle y veille par la répression mais aussi par la soumission volontaire. Cette soumission s’exprime aussi dans la séparation de « la politique » des citoyens et dans la professionnalisation de la politique. Soumission où il est demandé aux classes populaires d’accepter le discours et les décisions, forcément légitimes des experts, et de remettre à plus tard ses exigences sociales.

Pourtant, un débat ancien a permis de comprendre que la question de l’État est centrale dans tout projet de transformation sociale. C’est celui de la Commune de Paris.

Comme le répète Marx à propos de l’État lors de son analyse de la Commune de Paris, pour la classe ouvrière, « l’instrument politique de son asservissement ne peut servir d’instrument politique de son émancipation. ». En d’autres termes, il ne peut y avoir conquête du pouvoir par les couches populaires sans remise en cause de l’État, de ses institutions, de ses forces de répression.

Même avec le meilleur programme économique du monde, l’État entre en collision avec les aspirations et les besoins des couches populaires parce que sa nature est profondément anti-démocratique, élitiste et anti-populaire.

Marx explique ensuite ce que signifie détruire l’État bourgeois : « La Commune se débarrasse totalement de la hiérarchie politique et remplace les maîtres hautains du peuple par des serviteurs toujours révocables, remplace une responsabilité illusoire par une responsabilité véritable, puisque ces mandataires agissent constamment sous le contrôle du peuple. Ils sont payés comme des ouvriers qualifiés ».

Or, à gauche, y compris dans une partie de la gauche radicale, cette question de l’État est trop souvent théorique, sans traduction pratique, et encore moins revendicative. Engels lui-même avait remarqué ce glissement quand dans sa préface de 1891 au texte de Marx La Guerre civile en France, il explique à propos de l’Allemagne, « précisément, la superstition de l’État est passée de la philosophie dans la conscience commune de la bourgeoisie et même dans celle de beaucoup d’ouvriers ». Il ajoute « cette vénération superstitieuse de l’État et de tout ce qui y touche, vénération qui s’installe d’autant plus facilement qu’on est, depuis le berceau, habitué à s’imaginer que toutes les affaires et tous les intérêts communs de la société entière ne sauraient être réglés que comme ils ont été réglés jusqu’ici, c’est-à-dire par l’État et ses autorités dûment établies ».

Actualisée, cette phrase signifie qu’il ne suffit pas d’organiser des élections pour vivre en démocratie. Dans les états actuels du monde occidental, il est illusoire de croire que le fait d’aller voter est un gage de santé démocratique. D’autant qu’il ne s’agit que d’un transfert de pouvoir, transfert exercé volontairement par le « peuple » qui s’en remet totalement, sans contrôle ni contestation possible, aux élus. Cette servitude volontaire devrait être remise en question par toute gauche de transformation sociale. Et ce n’est pas un référendum révocatoire possible à mi-mandat, comme cela existe dans la constitution vénézuélienne, qui résoudra ce problème. Expérience qui a montré ses limites quand le gouvernement Maduro a mis en œuvre toute une série d’arguties juridiques pour réussir à empêcher la tenue d’un tel référendum en 2016.

Les animateurs de la Commune de Paris avaient bien compris que le remplacement du personnel politique des institutions est totalement insuffisant, et qu’il était impératif de transformer totalement cet État. Il s’agit de lutter contre le pouvoir effectif global de la bourgeoisie qui, partant de sa propriété des moyens de production, se prolonge dans les institutions.

Mais défaire le pouvoir de la bourgeoisie sur le plan économique ne se réduit pas non plus à nationaliser des entreprises ou établir un contrôle étatique plus poussé sur les décisions. Outre des mesures radicales sur le plan macroéconomique, il est nécessaire de renverser aussi l’ordre des choses au sein même de chaque entreprise.

Quand on regarde de près les codes du travail vénézuélien et nicaraguayen, il n’existe nulle part la fin du pouvoir exclusif de l’employeur sur des questions essentielles comme l’emploi ou le salaire et encore moins de remise en cause du lien de subordination du salarié à l’employeur.

Une autre des leçons de la Commune de Paris que Marx a retenu, c’est une erreur commise par les communards : le refus de prendre à son compte le système bancaire, mesure essentielle pour commencer un contrôle de l’économie. C’est par exemple ce qu’a refusé de faire le Venezuela après la crise financière de 2008, avec les conséquences désastreuses qui ont suivi.

Le déshonneur d’une certaine gauche

La défense du gouvernement d’Ortega et de celui de Maduro par une fraction de la gauche au nom de la lutte contre l’impérialisme US nous ramène des décennies en arrière, au temps du soutien inconditionnel au régime soviétique. Les temps évoluant et l’URSS disparue, souvent les mêmes afficionados ont transformé le soutien à l’URSS en appui à tout ce qui se déclare progressiste et anti-US. La déclaration de soutien à Ortega adoptée lors de la réunion de 2018 du Forum de Sao Paulo (regroupement des principaux partis de gauche d’Amérique latine) en est la caricature. Est-ce à dire que ces partis de gauche tireraient sur leur population comme le fait Ortega ? La question mérite d’être posée.

Il faut pourtant établir une nette différence entre défendre un peuple et défendre un pouvoir. La défense des peuples vénézuélien et nicaraguayen doit combiner une chasse aux corrompus, un transfert du pouvoir au peuple en créant des institutions qui le permettent et en finir avec les avantages octroyées aux multinationales, qu’elles soient américaines ou européennes comme russes ou chinoises. Cela passe par un démantèlement du pouvoir de la bourgeoisie, dans les entreprises en établissant le contrôle ouvrier, à la campagne par une véritable réforme agraire, mais aussi par une remise en cause de l’appareil d’État.

Or le soutien apporté par certains à Ortega ou Maduro oublient le peuple au profit d’une vision géostratégique des affrontements, hors de toute confrontation de classes. La politique est réduite aux seuls jeux de rôle des gouvernements. Pourtant, l’ennemi de mon ennemi n’est pas automatiquement mon ami. Non, Bachar el Assad ne devient pas fréquentable parce qu’il s’oppose aux intérêts US. Non, la dictature argentine n’était pas notre alliée parce qu’elle a fait la guerre contre le Royaume-Uni pour récupérer les Malouines. Non, la Chine, adversaire de Trump, ne devient pas notre phare du progressisme.

Ce renouveau du « campisme » se traduit par un soutien sans faille à Ortega et Maduro, en voyant la main des USA derrière chaque mobilisation contre ces deux monarques. Ce complotisme repose sur une réalité. Les USA ne veulent pas de moutons noirs dans leur bergerie, surtout latino-américaine et tentent de déstabiliser ces régimes honnis. Mais la question à se poser n’est pas de savoir si les USA complotent ou pas. Ils l’ont toujours fait. La question devrait être : pourquoi cette stratégie serait gagnante maintenant ? Les USA et leurs alliés locaux ont été tenus en échec au Nicaragua par la mobilisation populaire pendant la guerre menée par la Contra dans les années 80. Ils ont été virés après leur coup d’État de 2002 au Venezuela grâce à la mobilisation populaire. Preuve que l’intelligence populaire collective existe et que les zélateurs de Maduro et Ortega devraient la respecter plutôt que de présenter le peuple comme une masse informe sous-politisée et manipulée. Car les mobilisations actuelles ne réclament ni le retour de Somoza, ni celui de l’ancien régime vénézuélien, mais la fin de la corruption, de la concentration du pouvoir, de la spéculation et une prise en compte des aspirations populaires. Nos zélateurs sont-ils pour ou contre ces revendications ?

À mépriser ces peuples en lutte, rien d’étonnant à ce que se perde tout repère sur la différence entre la droite et la gauche. Aux côtés de la nouvelle « gauche » néo-libérale, les défenseurs actuels de Maduro et d’Ortega en portent aussi la responsabilité.

Patrick Guillaudat (auteur avec Pierre Mouterde de Hugo Chávez et la révolution bolivarienne)
25 août 2018

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